PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
monde cette petite en' attire qui m'est si chère! Je ne jouirai pas du bonheur de hii avoir donné l'être : et quel sera son sort après moi? » Telles étoient les appréhensions dont elle me faisoit part.
Je convenois que les exemples des malheurs qu'elle redoutoit étoient fréquents; mais je lui faisois remarquer qu'ils ne tomboient guère que sur les femmes qui menoient une vie dissipée, et qui n'apportoicnt aucun soin à leur santé. Je cilois tous les exemples heureux de celles qui se ménageoient et menoient à peu près la même vie qu'elle. Mes discours, à la fin, la persuadèrent, d'autant plus que je finis par lui conseiller de penser à se calmer le sang, et à se mettre en état de nourrir elle-même son enfant, ce qui, immanquablement, devoit la préserver des suites qu'elle craignoit. Elle saisit avidement celte idée; « elle me fait, me dit-elle, envisager une source perpétuelle de douceur et de satisfaction. » Elle voulut en parler tout de suite à sa mère et même à son beau-père; mais la crainte qu'ils ne la détournassent de ce projet la retint quelque temps. Elle craignoit qu'ils n'y trouvassent de la singularité : et enfin, n'usant prendre sur elle de leur en parler, elle m'en chargea'.
M. de Cellegarde dit qu il y consentiroit, si le médecin l'approuvoit, et si son mari ne s'y opposoit pas. Quant à sa mère, il n'y eut sorte de craintes que ce sujet ne lui fit concevoir : la singularité dont il pouvoit paruitrc, les ridicules que cela donneroit à sa fille, si elle étoit obligée de renoncer à une entreprise peut-être au-dessus de ses
• Elle voul;iit nourrir et ne nourrit point. Jean-Jacques n'avait pas encore parlé aux nn'res. l'cul-clre madame dÉpinay n'iudique-t-cUe ici le désir qu'elle avait tonru qu'eu souvenir des relations qu'elle eut plus lard avec l'auteur de VLmile
forces, les inquiétudes pour sa santé; enfin tout éloit le sujet d'une objection. Cependant je parvins à lui faire si bien sentir l'importance dont il étoit pour ma pupille de la laisser s'amuser de cette idée, qu'elle donna la même réponse que M. de Bellegarde. Madame d'I.pinay écrivit à son mari pour le pressentir doucement sur cette resolution : et nous revînmes à Paris. Elle n'avoit laissé ignorer à son mari aucun de ses cbagrins; cependant elle en reçut une lettre qui ne l'encouragea pas, par la manière ironique dont il répondit à ses craintes; et on va voir ce qui se passa alors. Ma véracité fera taire ici mon amour-propre, et si quelques critiques sévères condamnent le rôle que j'ai joué à cette époque de la vie de madame d'Epinay, je les prie au moins de me tenir compte de ma bonne foi, et de se rappeler sans cesse que ce n'est pas un roman que je donne au public, mais les Mémoires Irès-véri tables d'une famille et de plusieurs sociéfés composées d'hommes et de femmes soumis aux foiblesses de l'humanité.
LETTRE DE MADAME D'ÉPI.X.VY A M. DE LlSi^UX.
A sept heures du goir.
Ah! mon cher tuteur, que ferai-je sans vous? je me meurs! Faut-il vous avouer la conduite? Le méritois-je! J'avois bien raison de craindre Pardon, je ne sais ce que je dis; un moment, un moment de repos. Je vais tâcher de me faire à l'idée de mon malheur. 11 me semble que
si vous étiez ici, je vous dirois Vous le devineriez,
mais écrire! écrire en détail des choses!...