PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
A minuit.
Je ne suis pas plus calme; au contraire, chaque réflexion ajoute à mon malheur. J'ai besoin de votre conseil ; écoutez donc.
Hier, j'allois auPalais avec madame deMaupeou et madame de Maurepaire*, pour faire raccommoder la chaîne de ma montre; je ne trouvai point La Frenaye*, à qui je voulois parler ; on me dit qu'il alloit rentrer, et en attendant nous montâmes dans le magasin pour nous amuser un moment. Nous y trouvâmes mademoiselle La Frenaye qui travailloit à monter sur des perles un portrait richement entouré. J'allai pour le regarder, et comme je le prenois, madame La Frenaye approcha, mit promptement la main dessus, en me disant : « Madame, pardon, mais il nous est recommandé de ne le point laisser voir, n J'avois cependant eu le temps d'y jeter les yeux, et j'avois reconnu Irès-distinctemcnt le portrait de mon mari; l'empressement de cette femme ne me laissa aucun doute làdessus. Je fis mes efforts pour me contraindre et cacher mon trouble. « Cette discrétion est juste, lui dis-je; mais à qui appartient-il? — Je ne puis pas le dire, reprit madame La Frenaye. » Madame de Maupcou s'approcha et voulut savoir de quoi il étoit question. Je fis ce que je pus pour finir cette conversation, dans la crainte de voir mon malheur constaté publiquement; enfin, elle tourna si bien,
* Nom in)aginaire. Peut-êlrc niailanic et M. de Mauropaiie sont-ils dct Ronchcrolles d'um; brantlie laiéralc.
* Ce n'est qu'à la veille de la Uévoluliuii <[uc le duc d'Orléans lit hàlir dans son jardin les galeries et les boutiques du Palais-Royal. Jusqu'à cetlft époque, c'est au Palais de Ju>licc, dans des écluippes de la salle des Pas- Penlus, que se tenaient les joailliers, les bijoutiers et .les tabkttiers à la mode.
52 MEMOIRES DE MADAME D'ÉI'LNAY.
qu'elle arracha l'aveu que ce portrait appartenoit à une fille.
Promettez-moi, mon cher tuteur, qu'en me disant naturellement votre avis sur la conduite que j'ai tenue, vous ne ferez point de réflexions, vous n'aggraverez point mon malheur, et qu'après m'avoir conseillée sur cette cruelle aventure, vous ne m'en parlerez plus. Dans cette confiance, j'achève.
Je voulus me lever et m'en aller sous prétexte que nous attendions trop longtemps, mais, en effet, dans la crainte que madame de Maupeou ne poussât plus loin ses re cherches; et les forces me manquant, je restai atterrée. Ces dames virent que je me trouvois mal. Heureusenient, sans en démêler la cause, elles me ramenèrent chez moi, et je m'en déharrassai le plus tôt que je pus.
Ce n'étoit rien encore, mon tuteur. Je voulois, et je pouvois presque douter de mon malheur; il y manquoit la certitude: à présent je ne puis douter de rien. Mon mari m'aimera-t-il encore s'il sait que je suis instruite? Puis-je l'aimer, ou plutôt le lui avouer, ayant un tel reproche à lui faire'.' Que vais-je devenir'.' Tout le bonheur de ma vie est fini ; je vais la passer dans l'amertume. Il m'a trompée une fois. Que sais-je encore si c'est la seule? Jamais, jamais je ne pourrai reprendre confiance. 11 me semble qu'on m'a tout enlevé, que je suis là, seule dans le monde. Eh! que lui ai-je fait pour me rendre si malheureuse?...
Ma mère! madame de Maupeou! vous aviez raison; il ne m'a jamais aimée. Ah! mon tuteur, si je ne respectois... Hélas! je dois me conserver pour la malheureuse créature à qui je vais donner le jour. Me dédommagerat-elledcs torts de son père?