PREMIÈRE PARTIE. — CUAPITRE IL
à lui rendre compte de tout ce que je fais, de la vie que je mène.
Moi. Ah! c'est en effet une chose bien intéressante que /a vie d'une femme en couche. Ne voulez-vous pas écrire quatre pages sur un sujet aussi piquant? Laissez, laissezmoi faire ; je m'en vais lui dire tout cela en quatre mots.
Monsieur, elle ouvre ses rideaux tous les matins entre onze heures et midi, après en avoir dormi dix. On lui donne vite à déjeuner; sans quoi elle est d'une humeur affreuse. Elle reçoit son père et sa mère, qui se croient trop heureux si elle leur a fait un petit sourire : quand ils l'ennuyent, elle boude ou fait semblant de dormir. Alors on lui parle de son petit; on lui dit qu'il est charmant, qu'il a la colique, qu'il tctte avec une grâce singulière; cela la fait rire ou pleurer suivant que sa tête est montée. A trois ou quatre heures madame de VignoUes ou moi venons lui tenir exactement compagnie. Quand elle a de l'humeur, elle nous ennuyé beaucoup mais quand elle est gaie, elle parle comme un ange qu'elle est.
A huit heures elle soupe et puis s'endort jusqu'au lendemain, qu'elle recommence la même vie. Vous voyez, monsieur, que tout cela n'est pas bien intéressant; mais, si j'eusse voulu la laisser aller, elle auroit trouvé le secret d'en faire un volume. Moi qui crois que vous en savez l)lus qu'il n'en faut sur celte matière, je deviens inexorable, et je ne dis pas un mot au delà des assurances de mon attachement.
LETTIU: LE MADAME D'tPl.NAY A M. DE LISIEUX.
Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot, mou cher tuteur : mon mari est airivé hier au soir. Quel change-
6'i MEMOIRES DE MADAME D'EPINAl.
ment dans mon âme, dans ma situation! C'est son impatience qui l'a fait arriver sitôt, car je ne l'atlendois que dans huit jours. Toutes mes peines, mes inquiétudes ont disparu par sa présence. 11 m'aime, il me l'assure, il a l'air vrai. Je vois même qu'il a été très-occupé de moi pendant sa tournée ; il a fait à mon intention plusieurs empletles dont il ne me parloit pas dans ses lettres. Depuis son arrivée, il m'a accablée de présents. Est-ce qu'on en fait quand on n'aime pas? Que de choses il m'a dites déjà qui prouvent sa confiance, son amour!
Je suis bien impatiente de vous aller voir! mais quoique je me porte bien, il est d'étiquette de ne pas sortir avant six semaines ; et vous savez que toutes ces choses indifférentes et même ridicules se fout, dans ce monde, méthodiquement. Adieu donc, mon cher tuteur. Je vous quitte brusquement, sans quoi je me laisserois peut-être aller au plaisir de causer avec vous, et j'en ai un plus grand, que vous ne serez pas fâché que je vous préfère, puisque mon . .dri m'attend.
LETTRE DE JI. DE LISIEUX A MADAME D'ÉriNA\.
Tout dans votre lettre, ma chère pupille, me seroit agréable, si je pouvois m'assurer que votre félicité présente est aussi solide que je le désire. Vous m'apprenez l'arrivée de M. d'Épinay; vous vous livrez à des espérances dt bonheur dont je crois qu'il faut vous défier. Ce n'est pas que je veuille en rien troubler votre satisfaction; je suis votre ami, je le serai toujours; mais plus je vous suis attaché, plus je voudrois rendre votre bonheur solide et durable. Pour y parvenir, peut-être seroit-il bon dapprccier les choses à leur juste valeur. M. d'Épinay arrive