PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE II
quelques jours plus tôt que vous ne l'attendiez; il vous tciiioigne de l'empressement; il vous donne des marques toutes simples de son attention, en partageant avec vous ce qu'il apporte de ses voyages; alors tout se change en espérance, en réalité même, et voilà des preuves évidentes de sa passion : voyez, je vous prie, s'il n'y a point d'excès dans le contentement dont votre àme est remplie? Vous prétendez que votre mari soit aujourd'imi votre amant : vous avez raison ; cette prétention est fondée à bien des égards. Mais il est jeune, à peine a-t-il vu le monde; il est dans l'âge des passions, et il n'a pas encore eu le temps de se repentir de les avoir satisfaites. Vous n'avez guère éprouvé qu'une très-petite partie des peines, des plaisirs, du bonheur et des vicissitudes auxquelles vous pouvez être exposée ; vous crevez être dans le port, ma chère pupille, et vous êtes en pleine mer. Dussiezvous ne pas m'approuvcr, je crois que c'est le moment de vous communiquer une idée dont l'exécution doit influer sur votre bonheur.
Au milieu des plaisirs dans les(|uels je vois que vous allez être entraînée, par complaisance pour votre mari, ou peut être même par votre propre goût, ne pourriez-vous pas employer quelques moments à tenir un journal de votre vie, des impressions pioduites sur votre àme par les diverses situations où vous pouiricz vous trouver, et enfin des réllexions qu'une pareille occupation ne peut manquer de iàire naître dans un esprit connue le vôtre.
Ce journal deviendroit à la longue un miroir dans lequel vous vous verriez telle que vous avez été et telle que \ous seriez. Si un pareil examen doit vous aider à embellir votre existence, pourricz-vous craindre d'en mellre le tableau sous vos yeux.
LF.TTHE DE MAD\ME D'ÉPINAV A M. DE 1.;S1EUX.
Oh! mon tuteur, quelle lettre j'ai reçue hier de vous! Comment vous rendre tout ce qui s'est passé dans mon àme en la lisant? Il est vrai qu'elle m'a trouvée aussi dans une situation singulière. En vérité, les termes me manquent. Pourquoi faut-il que vous ne sachiez pas tout! Mais indépendamment de ce que moi-même je ne sais par où commencer, il y a des choses que je voudrois que vous connussiez sans que je vous les eusse dites. C'est une des raisons qui me font saisir avidement votre idée d'un journal. Il me semble que je vous le laisserai plutôt lire, que je ne vous écrirai les choses qui y seront. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai de voir que vous me conseillez cette méthode, parce que j'y avois déjà souvent pensé; mais je n'aurois jamais osé la suivre, craignant qu'on ne me prît pour une folle de m'écrire ainsi à moi-même. Je vais donc commencer. Je ne sais pas trop si je vous le communiquerai en entier; au moinsjc vous en détacherai quelques morceaux. Je ne vous dirai rien de plus sur votre lettre, mon cher tuteur; sur cet article je vous renvoie à mon journal; vous jugerez bien mieux de l'impression qu'elle m'a faite.
J'ai fait ces jours-ci deux nouvelles connoissanccs, madame Darty * et M. de Francueil*. Madame Darty a une
* « Madame Dupin était, Lonimc on sait, tille de Samuel Bernard et de madame Fontaine. Elles étaient trois sœurs, qu'on pouvait appo'er les trois Grâces : madame de la Touche, qui fit une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston; madame Darti, la maîtresse et, bien plus, l'amie et l'unique et sincère amie de M. le prince de Conti, femme ailorable autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère, que par l'agrément de son esprit et par l'inallérablc gaieté de son humeur. » 'J. J. Rousseau, Confessions, partie II, livre VI.)
• Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau et les Mvmoircs de mi-