‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 44 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE II

mcur, et que c'étoit cette lettre qui m'en donnoit. J'avois grande envie de lui en parler; mais, me disois-je, si c'étoit pourtant une lettre d'affaire, mon soupçon l'offenseroit; je n'en veux pas parier de peur de le blesser; et pour lui donner le change, je m'efforcerai de sourire. « Ah! vous riez; au moins il y a de la ressource avec quelqu'un qui rit, dit-il. Allons, c'est cette lettre, n'est-ce pas, qui vous tourmente? — Oui, cette lettre sans orthographe, lui dis-je. — Eh bien! reprit-il, si je vous la fais lire, (|ue direz-vous? — Que je suis bien injuste. Oh! que... que je vous demanderai de pardons, si vous pouvez me la montrer. — Tenez, dit-il, en me la montrant, comme pour me la donner, et la retirant tout de suite: la voilà, lisez. Mais auparavant il faut vous dire... sans cela vous n'y comprendrez rien : c'est une femme de ***. »

Pendant qu'il parloit, je le regardois lorsqu il ne me regardoit pas ; car alors j'étois embarrassée de la confidence qu'il me faisoit, et je baissois 1rs yeux. Il rioit beaucoup; il falloit bien sourire; mais mon cœur palpitoit bien fort. J'élois sensible à sa franchise, à sa confiance, et je me disois : si je pouvois devenir sourde et être pourtant sûre qu'il ne me cache rien, et qu'il crût que je l'entends !

11 disoit donc : « Et cette femme, je ne sais en vérité pour(|uoi elle croyoit que j'étois amoureux d'elle. Elle a fait cent extravagances. On s'en moquoit. 11 faut avouer qu'elle nous a bien divertis. — Eh bien! cette femme, lui dis-je? — Eh bien! eh bien! elle s'étoit persuadée que je ne rcvenois à Paris que pour me mettre en état de m'élablir tout à fait à ***. Elle me donnoit des rendez-vous. Quehiucfois j'y allois; d'autrefois je lui faisois accroire que je ne Tavois pas pu. Enfin elle...

ello ne me savoit pas marié. Elle est désolée de mon absence, et voilà ce qu'elle m'écrit. Alors il me donna la lettre.

Je mourois d'envie de la lire; mais je voulus lui montrer de la générosité. « Non, lui dis-jc en la lui rendant; votre confiance me suffit; je suis flattée de votre franchise, de votre complaisance; vous êtes plus léger que coupable. 3Iaisje pense que vous retournerez à ***, que même peut-être avant ce temps-là... puisque vous avez pu une fois vous faire une plaisanterie d'oublier votre femr.;e. Ici les occasions sont fré(|uentes. Le chevalier de Canaples reviendra. Ce portrait dont il est cause... — Non en vérité, reprit-il, ma chère amie, vous n'avez nulle idée de ce monde, ni de ses usages! Que fait tout cela? et qu'a de commun une créature qu'on peut avoir pour de l'argent, et qu'on laisse là quand on n'en veut plus, avec une femme qu'on estime et qu'on a choisie? » Croiriez-vous, mon tuteur, que, quelque blessée que je fusse de ce raisonnement, je ne pus d'abord y répondre que par mes laruies. « Comment, lui dis-je enfin, un cœur tout entier à vous peut-il s'accommoder d'un partage aussi vil? — Mais je ne vous parle pas de moi ; je vous dis que, quand même je ferois comme tout le monde, vous ne devriez pas vous en tourmenter, parce que cela ne diminueroil rien de ma tendresse pour vous. Est-ce que le petit P*** n'a pas des maîtresses? cependant il adore sa femme; est-ce qu'elle n'est pas heureuse? — On le dit; mais peut-être si on le lui demandoit... — Ah! parbleu, elle seroit bien venue de se plaindre; on lui riroit au nez. Que veut-elle donc? Son mari ne lui refuse rien. »

Je voulus relever vivement toute cette indigne morale.

Page 1