PREMIÈRE PARTIE. — CHAl'lTRE
J'étois outrée. Il mit sa main sur ma bouche. « Ah ! bon, dit-il en s'en allant, des misères! Ne parlons plus de cela; il faut que je sorte. Adieu, ma chère amie ; soir sûre toujours que tu es de toutes les femmes celle que j'aime le mieux. » Et là-dessus il partit. Pour moi je restai encore quelques moments daiis la bibliothèque, ne sachant si je révois, ni où j'étois, et versant un torrent de larmes. Je ne suis plus que celle qu'il aime le mieux !
Je fus tirée de cette rêverie par l'arrivée de M. Francu il et de son heau-lrère ' que l'on vint m' annoncer. Je vovois le premier pour la seconde fois chez moi. Il me paroît fort aimable: on dit qu'il l'est; mais je crois cependant que j'aurai de la peine à me faire à lui; je trouve qu'il porte le menton trop en l'air et qu'il est trop poudré. IN'ous fîmes rouler la conversation sur la musique, l'opéra et la comédie.
Le 9 novembre.
Aujourd'hui j'ai passé l'après-dînéedans mon couvent, avec madame de Ronclierolles. Elle se plaignoit de moi. Il e^t vrai que, depuis le retour de mon mari, je n'avois pu trouver encore un seul moment pour lui aller faire compagnie. Elle m'a demandé, avec sa bonté ordinaire, coniplc de mon intéiieur. Je ne lui ai rien caché, et je lui ai lendu la journée de la bibliothèque dans le plus
• « Frangois-David Uollioud, chevalier, sci|;neur de Saii-i-juiien, des baroiiiiie^ du Douig-.\rgeiilal, de Fontaine- Fraiiçoi-e, Chaumes, Fonlenclles el uutics lieux, receveur ^éiiéral du clerg.' i!o France. »
[Aclede dc'ccs de madame de Fraricueil. — Registres de Saint-Euslache.) 11 était receveur fénéial du cler-c depuis 1759, et demeurait rue Vivijnne, à l'hôtel de Croiisy.
[Almaiiach royal de 174G.)
73 MÉMOIRES DE MADAME DÉl'INAY.
grand détail, pour lui prouver qu'au fond j'avois toute la confiance de mon mari, « car, lui dis-je, il n'y a que l'estime ou la confiance qui puisse faire faire à une femme qui nous aime une confidence de cette espèce — ou le manque de caractère, » reprit madame de RoncheroUes. Jugez, mon cher tuteur, quelle impression m'a faite ce propos, et combien j'en ai été vivement affectée. J'ai pourtant cherché à me donner le change. Le manque de naissance, me suis-je dit, est un tort si grave aux yeux de madame de RoncheroUes, qu'il peut bien en résulter une improbation générale des actions de mon mari. Au moins ai-je grand besoin de me rassurer par cette prévention, pour détruire l'impression que cette réflexion m'a faite. « Combien je désirerois, me disoit-elle encore, « de vous voir guérie d'une passion qui ne peut jamais « être heureuse par la diversité de vos caractères ! Tant « qu'elle durera, vous serez exposé aux plus grands « malheurs. — Et comment cela, lui dis-je, maman? — « Parce que votre mari, n'y répondant plus que par ca- « price ou par désœuvrement, vous laissera en butte au « dépit, et que le dépit mène... Enfin le dépit, surtout « contre un mari, est le plus grand écueil pour un cœur « jeune et sensible. Voilà le moment, mon enfant, de « prendre garJe plus que jamais à vos liaisons. Souvent « l'estime mène plus loin qu'on ne croit. Votre cœur est « fou dans ce moment, et tant que votre délire durera, « il n'y a rien à attendre de vous ; mais, croyez-moi, « tirez de voire passion le seul parti que vous en puissiez « tirer. Portez-la tout entière sur votre enfant : soi- « gnez-le, occupez-vous-en, faites des projets sur ce « marmot; qu'il ait la figure de son père, j'y consens «four vous plaire; mais du reste tournez-le-iaoi à