PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
bien aise que ma mère eût jugé que cette confiance pouvoit être un bon signe; mais l'aventure de ce matin! o Que dois-je donc penser de cette lettre? repris-je, — bcut-êtrx. -que vous vous êtes trompée, ma fille : vous irriterez voire mari, et vous perdrez votre crédit auprès de lui par des alarmes déplacées. — Je voudrois le croire, maman; mais malheureusement je n'ai nul doute. — Cela se peut, ma fille ; mais vous l'avez voulu. L'inclination que vous aviez l'un pour l'autre avant le mariage a fait du bruit; il faut se taire : c'est un si errand avantaiïe pour vous que votre oncle ait vaincu la répugnance qu'il avoit à vous unir à son fils, qu'il faut conserver, par votre douceur et votre patience, la bonne idée qu'on a conçue de vous. Par attachement et par égard pour votre beau-père, il faut lui éviter la connoissance des travers de son fils : il est bien jeune ; étudiez ses goûts raisonnables, suivez-les, résistez courageusement à la dissipation excessive. — Mais, maman, ce conseil, permettezmoi de vous le dire, est contradictoire. — Ma fille, on peut être soumise, céder dans ses opinions, sacrifier quelquefois ses goûts, et résister néanmoins à tout ce qui entraîne la réputation d'une évaporée. »
Tandis que j'écrivois ceci, mon mari est rentré. « Quoi! m'a-t-il dit d'un air aisé, pas encore couchée? Vous devez cependant être lasse. — Je voulois, lui ai-je répondu un peu étonnée de son air, vous rendre compte de mon voyage; je vous en suppose curieux. — Eh bien! dit-il en m'embrassant, comment se porte votre cher enfant? — A merveille, » lui dis-je. Le compte que je lui ai rendu de tout ce que j'ai remarqué d'aimable et de touchant dans cette petite créature parut lui faire grand plaisir; il m'écouta avec attention, me fit mille
(jueslions qui marquoient l'intérêt. « Ah ! disois-je en moi-même, que n'est-il toujours ainsi? — Ah çà, dit-il, au bout d'une demi-heure de conversation toujours sur le même sujet, il faut, pour vous récompenser de m'apporter de si bonnes nouvelles, que je vous montre cette lettre qui vous a fait tant d'effroi ce matin, — Non, non, monsieur, lui dis-je, je ne veux plus de confidences de l'espèce.. . — Pardonnez-moi, reprit-il, vous la verrez pour vous apprendre à suspendre vos faux jugements ; mais à condition que vous n'aurez plus de ces curiosités. — Moi! monsieur, je n'en ai aucune, je vous assure. Est-ce que je fais une question? au contraire. — Non pas par vos paroles, mais bien par votre voix altérée. Tenez, vous dis-je, c'est une lettre de madame Darty qui vous prie à souper pour demain. Je suis engagé, moi; mais il faut que vous y alliez, et j'irai sûrement vous y retrouver. Eh bien ! vous ne voulez pas lire? »
En effet, j'avoue que d'abord je craignis que ce ne fût quelque imposture qui me blessât encore plus que la scène du matin. Je pris enfin la lettre en tremblant; la date étoit :
A six heures du matin, en rentrant de chez le prince de Conti *.
Mes yeux alors se remplirent de larmes ; je ne vis plus
• Un peu par reconnaissance pour la proLeclion que plus tard le prince de Conti dovait accorder au héros principal de ces Mémoires, à J. J. Rousseau, nous devons dire quelques mots de ce personnage qui un moment fut regardé comme le premier capitaine et le futur premier ministre de la France.
Louis-François de Bourbon, prince de Conti, ne à Paris le 13 août 1717, marié le 22 janvier 1732, à Louise-Diane d'Orléans, veuf le 2& septembre 1736, grand prieur de France de l'ordre de Malte le 15 avril 1749, est mort au Temple le 2 juillet 1776. Jusqu'en 1727 il avait porté le titre de comte de la Marche. En 1742 et 1745 il fit campagne