‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 46 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II

« la d'Esclavelles, et dès le maillot il y faut penser. » Je dois demain aller voir avec ma mère ce cher enfant; mon mari, qui ne l'a point encore vu depuis qu'il est en nourrice, n'y peut pas venir : sûrement c'est quelque affaire importante qui l'en empêche, car il en a voit le désir. « Croyez-moi, m'a dit encore maman de « Beaufort, évitez des conversations semblables à celles « que vous avez eues avec votre mari; tout cela est du « bavardage, envie de se vanter et rien de plus. Une « femme se manque à elle-même et perd la considération « de son mari, en souffrant de sa part de tels propos, « quand le repentir ne les dicte pas. Le repentir n'est « point accompagné de cette légèreté; et l'on ne doit « pas faire son oreille ainsi au langage du vice. »

Le 10 novembre.

Comment calmer mon trouble? Que deviendrai-je? Il est près de minuit, et mon mari n'est pas rentré. Ce qui m'est arrivé avec lui avant de partir me revient continuellement. 01a cruelle vie!

Ce matin, à sept heures, ma mère me fit dire qu'elle étoit prête à partir. En traversant l'antichambre, je voulus savoir si mon mari étoit éveillé ; on me dit que non. Il y avoit un petit décrotteur sur l'escalier qui avoit l'air d'attendre son réveil. Je pensai lui demander ce qu'il vouloit; mais ces sortes de curiosités me répugnent à satisfaire; ainsi je passai sans lui rien dire. Mais à peine fus-je arrivée chez ma mère, fiuc je m'aperçus que j'avois oublié un petit présent que je dcstinois à la nourrice, et je remontai le chercher. Ayant vu la chambre de mon mari ouverte, j'y entrai pour l'embrasser avant de partir. De la porte 'c lui criai boMAOur, et dans

la glace qui donne anx pietls de son lit, je vis, à travers les rideaux entr'ouverts, qu'il lisoit une lettre, qu'il serra sous son oreiller, avec un me uvement de surprise, qui me prouva que sans doute il me croyoit partie. « Je vous demande pardon, lui dis-je, d'avoir interrompu votre lecture, monsieur; une autre fois je serai plus prudente. — Bon! Quelle folie, reprit-il; je ne lisois point. Où a\ez-vous pris cela? » J'avançai quelques pas vers son lit: « Voulez-vous que je vous le prouve? lui dis-je, — Je ne vous le conseille pas, » reprit- il sèchement. Alors je lui tournai le dos, en colère, et m'en allai.

Lorsque nous tûmes en voiture, ma mère qui vit mon air distrait et agité, me demanda ce que j'avois. J'aurois bien voulu éviter de lui répondre, ou au moins lui cacher ma peine; mais je tus trahie par nies larmes. « Est-ce que je ne suis plus votre amie, me dit-elle en me serrant les mains? Voilà, mon enfant, le fruit de la dissipation où votre mari vous entraîne depuis son retour; vous n'êtes plus la même : ouvrez-moi votre cœur. — Comment me résoudre, lui dis-je, à déchirer votre àme par le le récit de mille petites peines journalières qui vous paroîtront minutieuses, et auxquelles je crains bien qu'il n'y ait point de remède tant que je conserverai ma sensibilité. — Ma fille, mon Emilie, encore une fois, ouvrez-moi votre âme, » reprit ma mère. Je ne pus résister à sa tendresse, et je lui confiai ce qui venoit de m'an iver et la conversation de la bibliothèque. « C'est un grand bonheur pour vous, me dit-elle, que la confiance que votre mari vous a marquée dans cette occasion; conservez-la précieusement, oftrez vos peines à Dieu, et n'opposez que la patience et la constance aux traverses qu'il vous envoie. » Mon premier mouvement lut d'être

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