‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 53 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE II

tcnt le nez à la fenêtre, je leur ferai la grimace pour leur apprendre à vivre.

On m'a éveillée pour me remettre votre lettre, et je n'ai qu'un œil d'ouvert ; encore ne l'est-il qu'à moitié. J'ai le bout des doigts gelé; mais cette sensation ne va pas plus loin lorsqu'il s'agit de vous. Adieu, ma belle; je ne vous réponds pas, malgré votre défense, de ne vous point voir aujourd'hui : je ne me sens pas d'humeur à m'imposer cette pénitence ; et vous, n'en serez-vous pas moins boudée pour une visite de plus ou de moins? Voilà Francœur qui vient dîner avec moi ; je vous l'enverrai après.

SUITE DU JOURNAL

Je n'aurois pas été instruite de l'arrivée du chevalier de Canaples, que je l'aurois devinée à la dissipation de M. d'Epinaj ; depuis quinze jours je l'ai à peine vu. 11 ne .soupe presque jamais chez lui ; et toutes les fois que je l'ai rencontré au spectacle, c'étoit toujours sur le théâtre'

* En 1759, pour la première fois, il n'y eut plus que les acteurs qui figiirafsent sur la scène de la Comédie-Française! Barbier nous donne la date exacte de cette réforme que n'ont pas connue les Corneille, les Molièr ■ et les Hacine.

« De tout temps il y a eu sur le théâtre d'^ la Comdlie, de chaque côté, quatre rangées de bancs un peu en ampliilhé.âlre jusqu'à la hauteur des loses, renl'ermés dans une balustrade et grille de fer doré, pour pincer les spectateurs. Dans les grandes représenlitions, on ajoutoil entoro, le long de la balustrade, une rangée de banquettes, et, outre cela il y avoil encore plus de cinquante personnes debout et sans place au fond du thi'àlie, qui formoicut un cercle. Le tiiéâtre n'éloit riMiipii et occupé ([ue par des hommes, pour l'ordinaire ; on sorte que le théâtre ëloit très-rélréci pour l'action des acteurs. Pour entrer un acteur sur la scène, il falloit fure faire place au fond du théàtr e, pour son passage. Il 9 'oit pas même vraisemblable qu'un roi parlant à son cor.lidcnt ou te-

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et avec ce chevalier qui, m'a-t-on fait entendre, sans me le dire précisément, passe dans le monde pour être amoureux de moi. Jai aussi appris qu'il avoit perdu de réputation plusieurs femmes, sans qu'elles le méritassent, uniquement par ses propos et sa fatuité.

J'ai voulu avoir enfin une conversation à ce sujet avec mon mari, et ce matin j'ai eu le bonheur d'obtenir de lui une heure d'entretien.

«Bon! m'a-t-il répondu, misères! je sais tout cela. Il y a des femmes à qui on ne sauroit manquer. Vous verrez si celles dont le chevalier a parlé ne seroient pas perdues sans lui. — Dans tous les cas, repris-je, je vous déclare, dès aujourd'hui, que ma porte sera toujours fermée pour lui. » Et j'appuyai tellement sur cette résolution, qu'enfin, par accommodement, il a consenti à ce que peu à peu je cessasse de le voir, mais avec toutes les précautions nécessaires, dit- il, pour qu'on ne puisse pas s'apercevoir de mon projet, ni qu'il y fût entré pour rien. Je le lui ai promis; mais j'abrégerai beaucoup ces formalités. Au milieu du déjeuner, son valet de chambre lui est venu dire que sa chaise étoit prête. Comme il ne m'avoit point dit qu'il dût s'absenter, je lui demandai d'un air inquiet où il alloit. 11 me répondit, avec un ton

nant un conseil d'État, ou un prince avec sa maîtresse parlant en secret, fussent entourés de plus de deux cents personnes.

« Cela est changé dans la quinzaine de Pâques, qu'il y a relâche au théâtre pour trois semaines. On a travaillé et l'on a supprimé toutes ces places; on a pris sur le parterre pour former un parquet qui lient plus de cent quatre-vingts personnes; outre l'orchestre, on a diminué l'amphilhéâtre pour allonger le parterre.

« Le lundi 28 de ce mois, lendemain de la Quasimoùo, on a joué sur ee nouveau théâtre. Tout le monde en a été content, et il n'y a pas de comparaison. »

'Journal de Barbier, mai 17S'J, t. YII, p. 161.)

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