‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 54 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II

qui me fit bien voir qu'il ne \ouloit point de questions, qu'il alloit à Versailles et qu'il reviendroit ce soir, ou au plus tard demain malin. Mais j'en sus bientôt plus que je ne voulois en savoir, car le chevalier entra, tout étonné de ce qu il n'étoit point encore prêt. Quelques propos qu'ils tinrent entre eux me firent juger qu'ils alloient ensemble, et que cette partie éloit arrangée depuis longtemps. Je me sentis un mouvement de colère si vif contre le chevalier, que je passai brusquement dans mon cabinet, tant pour l'éviter que pour cacher quelques larmes qui tomboient de mes yeux. L'instant d'après, je voulus rentrer dans ma chambre, espérant, je ne sais pourquoi, que je retiendrois mon mari; mais ils étoient déjà partis. Efet-il possible que les femmes n'aient d'autre ressource et d'autre consolation que les larmes! Pourquoi donc avoir mis l'autorité et la puissance entre les main» de ceux qui ont le moins besoin de soutien!

LISTTRE A M. DE LISIEUX.

Le 9 décembre.

OiJ suis-je? où suis-je? Ah ! Dieu, je me meurs de douleur, de honte, de dépit. Quelle humiliation! Est il possible qu'un homme se respecte assez peu pour exposer sa femme!... J'ai passé la journée d'hier dans l'état le plus violent. Ce voyage de Versailles m'inquiétoit... Mais, dois-je achever!

Sachez donc, mon tuteur, puisque je suis obligée de me rappeler celte scène indécente, qu'après avoir été toute la journée dans l'incertitude sur la conduite que j'avois à tenir, je me trouvai assez incommodée pour me coucher, le soir, vers les neuf heures. Au bout d'une

heure ou deux, je fus réveillée, en entendant ouvrir brusquement mes rideaux par mon mari qui ctoit avec le chevalier. « Qui vous a permis, monsieur, lui dis-je, d'entrer dans mon appartement? Hélène, Hélène, n'ai-je pas donné ordre de ne laisser entrer personne quand je suis au lit? A'ous sortirez. — Madame, votre femme de chambre dort, dit M. d'Épinay en refermant mon rideau. Je suis fâché d'avoir troublé votre repos. H est étrange cependant... Vous conviendrez qu'il n'est pas ordinaire... On ne s'attend pas... Chevalier, comment faire? il faut pourtant manger un morceau. — Rien n'est si aisé, ce me semble, reprit celui-ci; il n'y a qu'à nous faire apporter quelque chose. — Sans doute, répondit mon mari. Hélène, éveillez-vous donc et faites-nous apporter ici de quoi souper. — Comment! monsieur, ici? m'écriai-je. Vous n'y pensez pas. — Voulez-vous donc que j'éveille mon père? reprit mon mari; on ne peut remuer chez moi qu'il ne l'entende. Nous ne vous dérangerons pas longtemps, madame. D'ailleurs, il n'y a pas de feu dans ma chambre ; nous sommes transis. — Et nous n'avons pas mangé de la journée, » ajouta le chevalier.

La nécessité de sou'frir cette indécente scène mit le comble à ma douleur. J'appelai Hélène et je lui ordonnai de rester auprès de mon lit. Je jetai ensuite ma couverture par-dessus ma tête et je fondis en larmes. J'cntendois le chevaher parler et rire; mais je ne distinguois aucun de leurs propos. Cependant je compris, par quelques mots qui furent prononcés un peu plus haut que les autres, que mon mari étoit un peu embarrassé, que le chevaher l'en plaisantoit, et le féhcitoit sur son bonheur. L'affectation qu'il mettoit à élever la voix, lorsqu'il débitoit les fades et plates louanges qu'il me donnoit, me

Page 1