‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 55 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II

montra qu'il seflattoit bien que je n'en perdrois rien. On leur apporta leur souper. Vingt fois je fus tentée de prier encore M. d'Épinay de s'en aller : je me relevois sur mon séant, je me recouchois. A la fin je crus qu'il valoit mieux feindre de ne les pas entendre, étant d'ailleurs presque certaine que ma prière ne seroit pas écoutée. Au dessert, ils renvoyèrent les gens, et le chevalier demanda une bouteille de vin de Champagne; mon mari la fît apporter avec une autre de vin de Luncl. Je frémis en pensant tout à coup qu'ils pouvoient s'enivrer. J'étois sûre qu'ils étoient encore de sang-froid, car ni l'un ni l'autre n'avoient rien dit en présence des valets. Je saisis ce moment pour appeler M. d'Épinay. Il vint à mon lit: «Monsieur, lui dis-je tout bas, en voilà bien assez; allez, je vous prie, achever votre repas dans votre chambre; le feu doit être allumé. — Cela n'en vaut pas la peine, me répondit-il, nous ferions du bruit à mon père; nous aurons fini dans un moment. » Il voulut me prendre la main, je le repoussai rudement. 11 se retira en fermant le rideau, «J'ai cru, lui dit à voix basse le chevalier, que tu allois me laisser là et prendre place à côté d'elle; si j'en avois le droit, je n'y aurois pas manqué. « Je ne tardai pas à distinguer de la part du chevalier un projet formé d'enivrer mon mari. La colère et la frayeur s'emparèrent de moi, je sonnai toutes mes sonnettes, j'ouvris précipitamment mon rideau. « Messieurs, leur dis-je d'un ton ferme, sortez tout à l'heure de mon appartement ; Hélène, allez tout de suite réveiller ma mère et M. deBollogardc; dites-leur, de ma part, de monter promptement. » L'air avec lequel je parlois leur en imposa. M. d'Cpinay se leva en chancelant et dit tout bas au chevalier : « Elle est fâchée, allons nous-en. — Quoi! sans lui dire adieu, reprit le chevalier

en le prenant par le bras et le poussant \crs mon lit. — N'avancez pas, monsieur, lui criai-je; si l'un de vous a la hardiesse d'approcher, je ne réponds point jusqu'où peut aller ma colère. » Alors je sonnai de nouveau; les domestiques arrivèrent. M. d'Êpinay se retira en répétant au chevalier : « Je te dis qu'elle est fâchée, aussi, tu neveux pas me croire. Tu n'as qu'à revenir demain. » Jugez de l'indécence de leurs propos et de l'état de leurs tètes. Les domestiques qui entrèrent les déterminèrent à sortir. Je fis alors fermer ma porte à double tour. Il est sept heures, et je suis encore toute tremblante.

Comment envisager à présent ces deux hommes? Mais il n'y a donc plus de mœurs ! Quoi ! ne pas même respecter sa femme! Ah ! si par malheur leur début eût été plus honnête, que je n'eusse pas eu de défiance! que je me fusse endormiel Mon cher tuteur, ma tète s'égare, en vérité. Quelle partie ont-ils été faire à Versailles? Car il faut avoir d'avance l'imagination prodigieusement échauffée; ou est-ce le désordre habituel?

Je n'ai plus la force d'écrire.

Le soir.

Mon mari est entré chez moi dans la matinée, et s'est jeté à mes genoux en me conjurant d'oublier son imprudence. « Votre imprudence! lui ai-je dit : monsieur, « vous êtes bien modéré dans la qualification de vos « torts; vous m'avez fait la plus cruelle insulte qu'une « femme puisse jamais éprouver; vous avez mis l'amer- « tume dans mon àme; elle est Ilétrie pour toujours, « puisque je vois à quel homme j'ai le malheur d'êlre « unie. Voilà qui est fini, monsieur; il n'y a plus rien à « démêler entre vous et moi : tous les liens sont rom-

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