PREMIERE PARTIE, — CHAPITRE III
cette folle démarche. Oh Dieu ! non, je ne saurois la peindre avec des couleurs trop noires, afin qu'elle me cause tant d'effroi que je n'ose jamais rien faire de seni])lable. Hier, M. de Jully et moi allâmes passer l'après-dinée et souper chez madame Darty. Francœury étoit attendu. Nous devions faire de la musique, et exécuter à nous quatre un intermède qu'il vient d'achever. Nous nous faisions une fête de cette partie. A huit heures, Francœur ne venant point, madame Darty envoya lui en demander la raison : il fît dire qu'il étoit fort enrhumé, et qu'il ne lui étoit pas possible de sortir. L'humeur nous prit à tous les trois : mon frère disoit que c'étoit une excuse, madame Darty étoit en colère, et juroit qu'il se repentiroit de lui avoir manqué de parole, et moi, je boudois sans rien dire, et je n'étois pas celle qui étoit la moins fâchée. Mon frère proposa d'aller chez Francœur voir s'il étoit réellement malade. Madame Darty dit tout d'un coup : « Non, mais allons-y tous trois souper. » Je fus d'abord choquée de cette proposition que je ne pris pourtant que comme une plaisanterie. Lorsque je vis qu'elle étoit sérieuse, je fis quelques représentations; on me ferma la bouche en disant qu'avec mon beau-frère et une autre femme cette démarche étoit toute simple. Ensuite j'alléguai mon mari, mon beau-père et ma mère, s'ils venoient à savoir. « Bon! dit madame Dartv, mou mari, mon père, ma mère! N'avez-vous pas peur aussi que votre grand-père ne revienne de l'autre monde pour vous sermonner? Allons, allons, ne faites pas l'enfant. Si vos parents grognent, vous n'avez qu'à m'envoyer chercher, je les mettrai bien à la raison. Votre mari! votre mari en lait bien d'autres; et puis, n'avcz-vous pas votre beau-ircre qui prendra votre parti? — Oui certai-
iiement, répondit Jully, venez seulement et laissez-nous faire. » Il fut décidé que le carrosse de mon beau-frère descendroit au jardin du Palais-Royal, où donne une petite porte qui mèiie chez Francœur, et que nous reviendrions en chaise chez madame Darly'.
J'avois dit à mon cocher de venir me prendre à minuit; et une fois décidée je tâchai d'étouffer mes scrupules, mais ils ne l'étoient pas tout à fait, et je riois les dents serrées. Nous arrivâmes au Palais-Royal ; on n'y voyoit ni ciel ni terre; un falot nous éclairoit, je mourois de froid et de peur : chaque arbre me paroissoit un censeur. Madame Darty faisoit des éclats de rire à mourir, et avoit, ce me semble, trouvé le secret de me persuader que je ne m'étois jamais tant amusée. Nous arrivâmes chez Francœur, qui me parut aussi étonné de nous voir que je l'étois de me trouver chez lui. «Vous êtes de grandes folles, » nous dit-il. Madame Darty se mit à rire encore plus fort, et moi aussi, quoique d'abord ce propos m'eût choquée. Francœur, me regardant et apercevant mon embarras, car en effet je faisois assez gauchement mes efforts pour rire et pour paroitre à mon aise, me dit tout bas : m Je vois bien que ce n'est pas à vous que j'ai l'obligation de ma bonne fortune. » Ce propos m'éclaira sur ce qui se passoit en moi : car j'en fus plus Hbre, et m'aperçus alors que la crainte de perdre son estime n'étoit pas entrée pour peu de chose dans mon embarras. Madame Darty, pendant que je causois,
* Sur les almanachs du temps l'adresse de Francœur est rue Saint- Kicaise au magasin de l'Opéra , mais ce n'était sans doute que son logement officiel, son cabinet; et l'appartement qu'il habitait réellement était situé dans une maison de la rue Richelieu ou de la rue des Bons-Enfants qui donnaient sur le jardin du Palais-Royal. Ni la rue de Montpensier, ni la rue de Valois n'existaient encore.