‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 59 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE m · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE m

Tisitoil avec mon beau-frère tous les papiers de musique et autres qu'elle trouvoit sous sa main \ Francœur prit avec nous un ton beaucoup plus respectueux qu'il ne l'avoit jamais eu, sans cloute par pitié pour moi. Il me semble aujourd'hui que je ne le méritois guère. Hier je lui en savois gré. Savoir gré à Francœur de son respect et de sa pitié pour moi! A présent que je suis de sangfroid, il me semble que toute la soirée se passa d'une façon assez insipide. Nous revînmes à minuit, comme nous l'avions projeté, chez madame Darty. Je pensai tomber à la renverse lorsque son laquais me dit que M. d'Épinay étoit venu me chercher, il y avoit plus d'une grande demi-heure, et qu'il avoit paru fort étonné de ne me pas trouver. Madame Darty demanda si on lui avoit appris où nous étions. On lui répondit que non, et qu'on avoit dit seulement que nous étions sortis tous trois à huit heures. Nous renvoyâmes le laquais, et nous tînmes conseil sur ce que je dirois. Mon beau-irère et moi nous

• Francœur s'occupait beaucoup de son théâtre, dont il n'était pas encore adiiiiHislraleur, et dont, à cette date, la ville même n'avait pas encore reçu la direction générale. Son titre, et celui deRêbel, n'était que le litre de surintcnilant de la musique.

C'est le mercredi 27 août 17 i9, à 5 heures du matin (on était alors encore fort matinal, comme au vieux temps), que le prévôt des marchands, M. de Bernage, prit possession de l'Opéra, du théâtre et du magasin. On entrait alois dan< la salle par un vilain cul-de-sac qui s'aii|jelait la Cour Auri. Les représentations aviicnl lieu les dimanche, mardi et vendredi, et aussi le jeudi depuis la Saint-Martin jusqu'à la clôture. Voici, depuis Lulli, la liste des directeurs du théâtre : en 1687 Jean-Nicolas de l'runcine, gendre de Lulli; en 1C98, avec lui, Goureault du Muni, écuvcrdu Dauphin; en 1701, l'ierre Guyencl, payeur des rentes de l'ilôlcl de Ville; en 1713, Mathurin Besnier, avocat au parlement; puis les sieurs Chômât, du Cliêiie, de la Bal do Sainl-Pont ; le Comte, le Bouf et autres, en 1731; de Tliuret, en 1753; en 17ii, Berger, et en 17i7, ks sieurs Trél'ontaine et Saint-Germain. La ville vint ensuite qui donna le Ihéàlro â bail à Francœur et à Hebel.

iuines d'avis de lui conter la chose comme elle s'étoit passée ; madame Darty soutint que cela avoit de grands inconvénients ; que mon mari se serviroit de ce prétexte pour me tyranniser ; que cette partie, toute simple qu'elle étoit, seroit mal interprétée par mes parents, et que, s'il n'en disoit mot, il y auroit mille occasions où il me feroit valoir de ne les en avoir pas instruits, et qu'il valoit mieux dire que nous avions été souper au Luxembourg', chez la tante de madame Darty. Je me rendis à ces raisons, plus par empressement de me retrouver chez moi, et de voir ce que me diroit mon mari, que par conviction. En chemin, j'étois fort en peine. Je représentai à mon beau-frère que, si mon mari étoit instruit, ma faute paroîtroit bien plus grande. 11 me rassura et me dit que le dernier parti auquel nous nous étions arrêtés étoit le seul qu'il fallût prendre. Je le crus.

Tout en montant mon escalier, le cœur me battoit et ma langue s'embarrassoit. En traversant l'antichambre, je vis la porte de mon mari ouverte et point de lumière dans sa chambre; je commençai à craindre qu'il ne fût rentré et qu'il ne m'eût suivie; je n'osois faire de question. J'entre dans mon appartement ; il dormoit dans un fauteuil au coin de mon feu. Je voulus l'éveiller, mon frère s'y opposa; enfin j'allai auprès de lui dans cette intention, mais il s'éveilla tout seul, et il parut fort étonné de nous voir tous les deux. Mon frère se mit à rire, et je fis ce que je pus pour en faire autant. « Où avez-vous donc soupe? nous dit-il sans me regarder. — A... au... » lui dis-je. Mon frère acheva en bégayant:

• Le Luxembourg appartenait au duc d'Orléans. Sa sœur, la reine d'Espagne, l'avait habité depuis son retour en France jusqu'à sa murt, arrivée le 18 juin 1742.

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