PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE III. 4SI
de cette pauvre femme. Malgré cela, elle a voulu que l'on annonçât à son mari son état avec toutes les précautions nécessaires pour ne point l'humilier. Elle est persuadée que ce malheur lui fera une si forte impression qu'il pourra influer sur sa conduite à l'avenir et le tirer de ses égarements. « Yoilà, lui ai-je dit, qui est bien honnête, bien généreux, de votre part; mais c'est peutêtre la seule occasion que vous aurez de votre vie de vous rendre maîtresse de votre mari, et vous la laissez échapper? — Non, assurément, ce n'est pas mon intention; mais plus son tort est grand, irréparable, plus il va être confus, et plus je veux lui montrer de générosité. — Eh ! mais il ne faut rien faire de tout cela ; il faut le dire à ses parents, à toute la terre ; apprendre au public sa conduite, combien vous êtes à plaindre, et tirer au moins de ce malheur tout le parti possible pour acquérir une liberté que les femmes n'obtiennent presque jamais, et qui est pourtant le plus précieux de tous les avantages. Pensez-y; vous la regretterez : il sera trop tard. On ne trouve point en sa vie deux occasions aussi favorables. — Mon amie, je n'en ferai rien. »
Tandis que je lui parlois, elle étoit comme immobile, les yeux (ixés en terre, et absorbée par la douleur. « Que diroit monsieur de Lisieux? s'il savoil cela, s'écria-t-elle. — S'il le savoit! Mais, sans doute, il faut qu'il le sache, que vous le vouliez ou non. Je vais le lui apprendre, et je suis sûre qu'il dira comme moi. Je vous prédis plus, c'est que votre mari n'est pas de nature à être touché d'un procédé si noble, si grand : il faut mater cet homme pour en tirer parti. »
Je l'ai assurée qu'il falloil que M. de Lisieux ou M. de Bcllcgarde et madaiiic d'Esdavelles en fussent instruits.
« Je lie sais pas trop môme si je ne les instruirai pas tous malgré vous, ai-je dit. — Gardez-vous-cn bien, reprit-elle avec vivacité ; je vous désavoue, je me brouille avec vous, et ne vous pardonnerai ni à la vie ni à la mort. — Soyez tranquille, lui dis-je, je ne ferai rien que de votre aveu; mais il est bien dur de vous voir agir avec tant de fermeté contre vos intérêts, tandis que vous pouvez peut-être vous assurer votre repos pour le reste de votre vie. »
M. d'Epinay a su que c'étoit moi qui avois éclairé sa femme sur son état; je crois qu'il ne m'en aime pas davantage. Son premier mouvement iïit de dire : « Ah! j)Ourquoi le lui a-t-elle dit? » Jugez par là de la délicatesse et de l'honnêteté de l'homme. Il arriva chez elle avec l'air du plus faux repentir et de la douleur la moins sentie. Plus la contenance de madame d'Épinay m'arrachoit l'àme, plus celle de son mari me révoltoit.
Il ne répondit à ce qu'elle lui dit que par des cris et des larmes forcées. La petite femme en fut la dupe, ou elle feignit de l'être. Il se jeta à ses genoux, se reconnoissant un monstre, un misérable, et l'assurant qu'il étoit prêt de ne rien faire à l'avenir que ce qu'elle lui prcscriroit sur tous les points ; « mais la seule grâce, ajouta-t-il, que vous demande un malheureux, qui n'est pas digne de vivre, c'est de ne rien dire à qui que ce soit de cette aventure. » Comment trouvez-vous ce terme? « Surtout, dit-il, ni à nos parents ni à madame de Maupeou. — Soyez tranquille, lui dit-elle, je vous promets le plus profond secret; mais je vous demande, pour tout dédommagement, de renoncer pour jamais a toute mauvaise compagnie en hommes, et particulièrement à celle du chevalier de Canaplcs, que vous aviez tant