PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE III
de raisons de ne jamais revoir, et surtout depuis que je lui ai fermé ma porte. » Il le jura, protesta et iît tous les serments qu'on voulut ; mais il revenoit sans cesse à la crainte que ses parents n'en sussent quelque chose.
J'ai tait consentir ma malade à écrire à M. de Lisieux: elle m'a dicté quatre mots avec bien de la peine. Mais je lui ai fait sentir qu'il falloit de toute nécessité avoir dans cette affaire un témoin de poids ; elle m'a chari[ce de lui détailler le repentir de son mari, et la promesse qu'elle lui a faite d'un secret inviolable; elle a poussé la délicatesse jusqu'à dire à son mari que M. de Lisieux étoit le seul à qui elle n'eût rien caché. Il a voulu se fâcher, mais la crainte qu'elle ne parlât encore lui a fait promptement changer de ton; il n'y a sorte de bassesses qu'il ne fasse pour l'engager à se taire. Ah! le vilain homme! Vous pouvez nous venir voir, mon chevalier, tout comme à l'ordinaire. Ayez seulement, en arrivant, l'air étonné de m'y trouver encore. Bonjour.
Le 24 février.
Quel chaos dans mon âmel Quel bouleversement dans mes idées! Quelle révolution s'est faite en moi? J'étois, sans le savoir, la victime d'une maladie horrible. C'est à mademoiselle d'Ette que j'en dois la conviction, et le courage d'y avoir remédié. Le premier moment de cette certitude m'a causé un désespoir affreux : il m'a semblé que tout lien étoit à jamais rouqiu entre M. d'Epinay et moi. Quand le divorce auroit été prononcé sur nous, et m'eût laissée à la merci dune liouvcUe passion, qui eût
dû me rendre encore plus malheureuse, je n'aurois rien vu de plus sinistre dans l'avenir : tout m'alarmoit. Je redcutuis pour mon mari le ressentiment de M. de Bellegarde et de ma mère, s'ils étoient venus à découvrir combien il étoit coupable envers moi. J'ai caché ses torts dans l'espérance de le ramener à force de générosité; hélas! je n'y ai rien gagné. Je ne dois avoir pour lui désormais d'autre sentiment que le mépris.
Le 28 février 1749.
Madame la comtesse d'Houdctot m'a présenté aujourd'hui M, Gauffecourt ^, que je connoissois de réputation
* J. J, Rousseau a laissé de M. de Gauffecourt un agréable portrait. [Confessions. Partie I, livre V.) Il l'avait connu à Chanibcry, au temps de ses printannières folies de musique et d'amour, et, quoique en un autre endroit des Confessions, il l'accuse d'avoir voulu fort grossièrement corrompre Thérùse, il l'a jusqu'à la fin fidèlement chéri.
« M. de Gauffecourt, dit-il, étoit un des hommes les plus aimables qui aient existé. Il éloit impossible de le voir sans l'aimer, et de vivre avec lui sans s'y attacher tout à fait. Je n'ai vu de ma vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus de sérénité, qui marquûl plus de sentiment et d'esprit, qui inspirât plus dî conSance. Quelque réservé qu'on pût être, on ne pouvoit, de la pf^ai'.',»'e vue, se défendre d'être aussi familier avec lui que si on l'eût zon^a depuis vingt ans; et moi qui avois tant de peine d'être à mon aise avec îes nouveaux visages, j'y fus avec lui du premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnoicnt parfaitement sa physionomie. Le son de sa voix éijit net, plein, bien timbré, une belle voix de basse, étoffée et mordante, qui rempiissoit l'oreille et sonnoit au cœur. Il est impossible d'avoir une gaîté plus égale et plus douce, des grâces plus vraies et plus simples, des talents plus agréables et cultivés avec plus de goût. Joignez à cela un cœur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractère officieux avec peu de choix, servant ses amis avec zèle, ou plutôt se faisant l'ami des gens qu'il pouvoit servir, et sachant faire très-adroitement ses propres affaires en faisant très-chaudement celles d'autrui.
« Gauffecourt étoit le lils d'un simple horloger, et avoit été horloger lui-même. Mais sa figure et .son mérite l'appeloient dans une autre sphère oîi il ne tarda pas à entrer. 11 fit connoissance avec M. de la Closure, résident de France à Genève, qui le prit en amitié. Il lui procura à P.u-is d'autres connoiisances qui lui furent utiles, et par lesquelles il parvint a