PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I
appeler mon père, et cela est bien juste après tout ce qu'il a fait pour moi, mon père donc n'a point de préventions, il est assez juste, il ne met presque d'importance à rien; je ne sais pas bien encore si c'est par indifférence, par indolence ou par esprit philosophique; dans tous les cas je le plains. On perd bien des plaisirs lorsqu'on pousse trop loin, comment dirai-je? le sommeil de l'àme, l'incurie de ce qui nous entoure. Car souvent l'on diroit qu'il ne voit ni n'entend, et lorsqu'il veut donner des marques de sa reconnoissance ou de sa bonté, c'est un signe de tête, un petit sourire, un air de contentement qui effleure son visage. On voit bien sa sensibilité ; mais tout cela s'aperçoit comme au travers d'un voile que l'on croiroit qu'il n'a pas la force de déchirer : il est difficile de deviner si on lui plaît ou non. 11 parle si peu, et à peine a-t-il l'air d'écouter ; cependant rien ne lui échappe. 11 oublie facilement les paroles parce qu'il est fort distrait ; mais l'impression des choses ne s'efface pas chez lui. 11 ne se fâche presque jamais, et lorsqu'il est forcé de gronder, on voit bien qu'il sort de son caractère, car c'est toujours mal à propos. C'est pour moi une étude continuelle que de chercher à lui plaire; si j'avois besoin d'y être encouragée, je serois fort à plaindre, mais l'idée seule de pouvoir quelquefois être utile à mon mari suffît bien pour ne me point lasser de cette étude.
Notre soirée fut aussi délicieuse que notre journée; mon mari trouva qu'elle avoit passé bien vile , je ne l'ai jamais vu si aimable, nous fûmes très-gais à souper : enfin nous fîmes rire mon beau-père et ma mère. Mon beau-frère de Jully * me plaisanta beaucoup sur ma gaieté,
• Ange-Laurent, né le 2 octobre 1725. Il avyiteu pour parrain Laurent Fayard, écuyur, solj^neur de Cli;inipagneux, receveur général des finance»
il m'embarrassa d'abord presque autant que si je n'eusse pas été mariée ; il est \rai que ma mère me regardoit de temps en temps avec un certain air sévère, lorsque nous parlions des délices de notre journée : est-ce donc un crime, une indécence d'aimer tendrement son mari? Ce nom si respectable, si cher, je crains quelquefois de le prononcer devant elle : quelle gène, ma cousine ! Savezvous que je meurs de peur à la fin d'en être impatientée. On m'appelle, bonjour : ah Dieu ! il y a deux grandes heures que je vous écris.
LETTRE DE JIADAMK DTPI.NAY A MO.NSIELT. DE LISIEL'X.
Mon cher tuteur, je donne un bal masqué jeudi, de l'aveu de mes parents, il faut absolument que vous y veniez. Je suis enchantée, il sera charmant; je serai en bergère, madame de Maupeou aussi. Si vous voyiez mon habit ! Venez, mon tuteur ; mais je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, venez seulement. Sérieusement nous ne pouvons pas nous passer de vous. A propos,
du Dauphiné, et pour marraine dame Marie-Anne de Jaucen, veuve de niessire Pierre Larclier, chevalier, marquis d'Arcy, président à la chambre ■des comptes.
Le second frère de M. d'Epinay, dont il n'est pas question dans ces Mémoires, Alexis-Janvier La Live de la Criche, est ne le 13 février 1755. Il avait eu pour parrain messire Jacques-F'ierre-François Brehon, ancien lieutenant de la ville de Yalenciennes, et pour marraine sa tante paternelle, dame Antoine-Françoise La Live, veuve de messire Joseph Terrisse, qui avait été parrain de M. d'Epinay.
L'airiée des filles de M. de Bellegarde avait eu pour parrain Charles Savaletle, écuyer, seigneur de Wagnanville, fermier général, et pour marraine Françoise-Marguerite Dubuisson, épouse de messire François- Christophe La Live, chevalier, seigneur de Pounoy-Sussy et autres licut, conseiller au parlement de Metz.