‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 10 sur 260 · LETTRE DE LA MEME AU MEME · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA MEME AU MEME

Mon tuteur ! mon cher tuteur ! oh Dieu I mon mari est fâché contre moi. J'ai beau y réfléchir, je î^'ai pas tort; au moins je ne le crois pas. Ma mère, qi:i est toujours contre mon mari, est pour lui dans cette occasion-ci. Oh ! cela me passe, j'ai bien envie de vous rendre compte de ce qui s'est fait: mais vous devez être notre juge: ne seroit-ce pas chercher à vous prévenir en ma laveur? Non, non, mon cher tuteur, car je ne vous deiriande que de nous raccommoder ; je consens que vous me trouviez tort SI je lai, mais seulement un peu, car si vous me condamniez ouvertement, une autre fois m !i îLari ne m'écouleroit peut-être pas du tout. Vous savez que depuis une quinzaine de jours il soupe très-souvent en ville, mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'il rentre si tard, qu'il n'ose passer le reste de la nuit dans mon appartement ; alors il se retire dans sa petite chambre. Comme elle est adossée à la mienne, et que je ne saurois prendre de sommeil que je ne l'aie entendu rentrer, je ne puis me tromper là-dessus. Jusqu'à présent je n'svj'.js osé lui en faire des reproches sérieux, quelque clifii^sin que j'en ressentisse.

Dimanche, entendant du bruit dans sn chambre, je crus qu'il étoit incommodé ; il ne m'en faliul pas davantage pour y entrer. Je le trouvai en effet «ouffrant d'une

forte indigestion ; je passai le reste de la nuit auprès de lui, et à quatre heures j'envoyai chercher le médecin, qui ordonna quelques remèdes qui le soulagèrent; il s'endormit ensuite pendant quelques heures. Lorsqu'il fut réveillé, je lui demandai doucement où il avoit soupe la veille. « Chez le chevalier de Canaples*. Pourquoi? me « dit-il. — C'est que je suis bien tentée de prendre en « haine tous ceux qui sont cause du dérangement de votre « santé. » Il me sourit et me remercia. Ce chevalier, mon tuteur, est celui qui accompagnoit madame deMaupeou à notre bal, et qui étoit si empressé autour de moi. Cela m'encouragea à lui dire que je craignois bien qu'il ne fût pas aussi soigneux de conserver sa santé qu'il étoit sensible à l'intérêt que j'y prenois, et que cela n'étoit pas conséquent, « D'où vient donc cette crainte, me « dit-il ? — De ce que depuis quelque temps vous veillez « beaucoup, lui dis-je. — D'où savez-vous cela? est-ce « que vous m'épiez, par hasard? je vous avertis que cela « ne me convient point. — Est-ce vous épier, repris-je, « que de vous attendre en vain tous les soirs jusqu'à plus « dune heure après minuit? — Yous prenez bien votre « temps pour me faire des reproches qu'assurément je ne « mérite pas, me dit M. d'Epinay : je vous le passe pour « cette fois, mais je vous prie de ne pas prendre ce ton- « là. Je veux être hbre et je n'aime point les questions. » M. l'abbé de Givry et M. de Rinville* entrèrent comme

* Les premières éditions des Mémoires ne mettent ici que des initiales. Le manuscrit donne le nom de Canaples, mais ce n'est qu un nom en l'air. Il n'y a aucun intériit à chercher quel peut être le nom vcnlable.

- Ces noms sont aus^i des noms romanesques. M. de Rinvillc, ou du moins la personne qui est ici désignée de celte façon, était le fils d'un fermier général, et comme son père coniptail parmi les amis particuliers de M. de Bellegard:, lui-même 1 clait de M. d'Epinay. Lorsque la l'aniillc

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