LE SOULÈVEMENT DE LIÉGE ET L’ENTREVUE DE PÉRONNE
Or vous avez ouy de l’arrivée de ceste armée de Bourgongne arrivant à Peronne presque aussi tost que le roy; car ledict duc ne les eust sceü contremander, pour ce que jà estoient avant en la Champaigne, quant la venue du roy se traictoit; et troubla la feste par‘ les suspicions qui en advindrent. Toutesfois ces deux princes commisrent de leurs gens à estre ensemble et traicter de leurs affaires le plus amyablement que faire se pourroit; et comme ilz estoient bien avant en besongne, et jà avoient esté par trois ou quatre jours, survindrent de très grans nouvelles de Liége, que vous diray.
Le roy, venant à Peronne, ne s’estoit point advisé qu’il avoit envoyé deux embassadeurs au Liège pour les solliciter contre ledict duc, lesquelz embassadeurs avoient jà si bien dilligenté qu’ilz avoient fait ung grant amaz!. Et vindrent d'emblée les Liégeois prendre la ville de Thongre, où
a. mal B. — b. vouloir omis par À. — c. point omis par P. — d. complexionnéz B. — e. par manque dans À, M et P. Chantelauze trouve à tort la phrase inintelligible.
1. « Amas » désigne une grande troupe, un grand rassemblement.
132 SOULÈVEMENT DE LIÉGE (octobre 1468)
estoient l’evesque de Liége et le seigneur de Humbercourt, bien accompaignéz jusques à deux mille hommes ou plus; et prindrent ledict evesque et ledict de Humbercourt, tuèrent peu de gens ne n’en prindrent nulz que les deux et aucuns particuliers de l’evesque!. Les® autres s’énfuyoient, laissant tout ce qu’ilz avoient comme gens desconfitz; lesquelz Liégeois se misdrent à chemin vers la cité du Liége, assise assez près de ladicte ville de Thongre. En chemyn composa ledict seigneur de Humbercourt avec ung chevallier appellé messire Guillaume de Vilde??, qui veult dire en françois le Sauvaige. Cedict chevallier saulva ledict Humbercourt‘ que ce fol peuple ne le tuast et retint sa foy, qu’il ne garda guères, car peu après il fut tué.
Ce peuple estoit fort joyeux de la prinse de leur evesque, le seigneur“ du Liége. Ilz avoient en hayne plusieurs chanoynes qu’ilz avoient prins ce jour/ à la première repeüeñ, et° en tuèrent cinq ou six. Entre les autres, en y avoit ung appellé maistre Robert, fort privé dudict evesque, que plusieurfois j’avoye veü armé de toutes pièces après son maistre, car telle est l’usance des prelatz d'Allemaigne. Ilz tuèrent ledict maistre Robert, present ledict evesque, et en feïrent plusieurs pièces qu’ilz se gectoient à la teste l’ung de l’autre, par grant derrision. Avant qu’ilz eussent faict sept ou huyt lieues qu’ilz avoient à faire, ilz tuèrent jusques à seize personnes, chanoynes ou autres gens de bien, presque tous serviteurs dudict evesque/. Jà sentoient-ilz le traicté de
a. et P. — b. Ville D. — c. P ajoute craignant. — d. de leur seigneur l’evesque P. — e. et omis par P.—f. À, M et P inter-
1. Sur la surprise de Tongres et les événements qui suivirent, cf. G. Kurth, La cité de Liége au moyen âge, t. IIL, p. 304 et suiv.; H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. II, p. 286; 3° éd., p. 312.
2. Jean de Wilde (équivalent flamand de l’allemand der Wilde, « le Sauvage ») et non Guillaume.
3. Nous dirions de même familièrement « pour premier plat », c'est-à-dire « comme entrée de jeu ».
4. Robert de Morialmé, archidiacre de Saint-Lambert de Liége. Cf. Kurth, La cité de Liège au moyen âge, t. III, p. 305-307.