‹ Mémoires éditésChapitre 170 sur 379 · OUVERTURE DE LA SUCCESSION DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

OUVERTURE DE LA SUCCESSION DE BOURGOGNE

d’autre costé estoit en soucy, s’il estoit eschappé ainsi desconfit à* la tierce foiz, s’il prendroit ses seigneuries de Bourgongne ou non. Et luy sembloit que ayséement les pourroit prendre?, veü que tous les gens de bien du pays estoient presque tous mortz en ces batailles dessusdictesc. Et sur ce point estoit sa resolution (que peu de gens, je croy, ont sceü, excepté moy) que, si ledit duc estoit sain de sa personne, qu'il feroit entrer son armée, qui estoit en Champaigne et Barrois, incontinent en Bourgongne et saisir le pays à l’heure de ce grand espoventement ! ; et, dès ce qu'il seroit dedans, advertiroit ledict duc qu’il le faisoit à l'intention de les luy sauver et garder que les Allemans ne les destruysissent (pour ce que ladicte duché estoit tenue en souveraineté de luy, laquelle il n’eust voulu pour riens laisser tomber ès mains des Allemans) et que ce qu'il auroit prins, le luy rendroit. Et sans difficulté ainsi l’eust-il fait, ce que beaucoup de gens ne croyroient* point ayséement. Aussi ilz ne savoient la raison qui l'eüst meü?. Mais ce propoz luy mua, quant il sceüt la mort dudit duc.

Dès ce que le roy eut receü ces lettres dont j’ay parlé, lesquelles, comme j’ay dit, ne disoient riens de la mort dudict duc, il envoya en la ville de Tours querir tous les cappitaines et plusieurs autres grans personnaiges et leur monstra ces lettres. Tous en feïrent le/ signe de très grant joye. Et sembloit à ceulx qui regardoient de bien près qu’il y en avoit

a. à omis par P et M. — b. aiséement luy sembloit qu'il les pourroit prendre P et M. — c. en ces trois batailles P et M. — d. Les mots placés entre parenthèses manquent dans P et M. — e. croyoient D. — f. le manque dans M et P.

1. Ce plan est confirmé par la lettre du roi au sire de Craon le 9 janvier (cf. la note 2 de la page précédente) : « Se ainsi estoit que le duc de Bourgogne soit mort, mettez vous dedens le pays. »

2. Peut-être Commynes, ici trop énigmatique, veut-il faire entendre que Louis XI eût exigé, pour la restitution, le mariage du dauphin avec Marie de Bourgogne.

LOUIS XI ET LA SUCCESSION DE BOURGOGNE (9-12 janv.) 161

assez qui s’efforçoient‘! et, nonobstant leurs gestes, qu'ilz eussent mieulx aymé que le fait dudit duc fust allé autrement. La cause pourroit estre que le roy estoit fort craint ; et doubtoient que, s’il se trouvoit tant au delivre d’ennemys?, qu'il ne voulsist muer plusieurs choses, et par especial estatz et offices : car il en y avoit beaucoup en la compaignie, lesquelz, en la question du Bien Publicque et autres du duc de Guyenne, son frère, s’estoyent trouvéz contre luy.

Après avoir une piècei parlé aux dessusdictz, il ouyt la messe et puis feït mectre la table en sa chambre et les feit tous disner avecques luy ; et y estoit son chancellier 5 et aucunes gens de conseil ; et, en disnant, parla tousjours de ces matières. Et sçay bien que, moy et autres!, prinsmes garde comme disneroient ne de quel appetit ceulx qui estoient à ceste table ; mais, à la verité, je ne sçay si c’estoit de joye ou de tristesse, ung seul, par semblant, ne mengea la moytié de son saoul. Si n’estoient-ilz point honteux de manger avec le roy’, Car il n’y avoit celuy8 de la compaignie® qui bien souvent n’y eust mangé.

Au lever de tabled, le roy se tira à part et donna à aucuns des terres que avoit possédé ledit duc, si ainsi estoit qu'il fust mort”. Et despescha le bastard de Bourbon et moy, lequel

a. s’effoçoient D. — b. et plusieurs M.— c. celuy de ceulx M ; celuy de eulx P. — 4. de la table À.

1. Nous disons familièrement de même : se forcer (se faire violence).

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