EXÉCUTION DES OFFICIERS BOURGUIGNONS À GAND
de six jours. Et nonobstant ladicte appellation, incontinent qu'ilz les eurent condamnéz, ne leur donnèrent que troys heures de temps pour se confesser et penser à leurs affaires, et, le terme passé, les menèrent en leur marché, et là furent mys sur ung escharfault.
La damoyselle de Bourgongne!, qui puis a esté duchesse d'Autriche, saichant ceste condamnation, s’en alla en l’hostel de la ville leur faire requeste et supplication pour les deux dessusditz ; mais riens n’y valut. De là, alla sur le marché, où tout le peuple estoit assemblé ? et en armes, et veït les deux dessusdictz sur l’escharfault. Ladicte damoyselle estoit en son habit de dueil et n’avoit que ung couvrechef sur la teste, qui estoit habit humble et simple, et pour leur faire pitié par raison ; et là supplya audit peuple les larmes aux yeulx et toute eschevelée qu’il leur pleüst avoir pitié de ses deux serviteurs et les luy vouloir® rendre.
Une grant partie de ce peuple vouloit que son plaisir fust faict et qu'ilz ne mourussent point ; autres, au contraire; et se baïssèrent les picques l’ung contre l’autre, comme pour combattre. Mais ceulx qui vouloyent la mort se trouvèrent les plus fortz et finablement cryèrent à ceulx qui estoient sur l’escharfault qu’ilz les expediassent. Or, pour conclusion“, ilz eurent tous deux les testes couppées* et s’en retourna
a. riens n’y vallut 4, B et M ; rien ne luy vallut P. — b.ensemble P.— c. vouloir, omis par le scribe de D, est rétabli par nous d'après les autres manuscrits. — d. Et finablement P. — e. tranchées P.
1. La démarche de Marie de Bourgogne en faveur de ses officiers se place le lundi saint 31 mars 1477, mais Marie n’assista pas à l'exécution, qui eut lieu le 3 avril. Cf. Kervyn de Lettenhove, H15stoire de Flandre, t. V (1855), p. 250, qui conteste l’humiliante attitude de la duchesse. Cependant, le contemporain Jean Nicolay paraît la confirmer, tout en la plaçant au 31 mars et non au jour du supplice (Kalendrier des guerres de Tournay, dans Mémoires de la Société historique et littéraire de Tournai, t. II, 1853, p. 31), de
sorte qu’à part la date rigoureuse, le récit de Commynes doit être tenu pour véridique.
TYRANNIE DES GANTOIS (avril 1477) 203
ceste povre damoyselle en cest estat en sa maison, bien dolente et desconfortée, car c’estoyent les principaulx personnages où elle avoit mys sa fiance.
Après que ces gens de Gand eurent fait cest exploict, ilz departirent ! d’avecques elle® mons' de Ravastin et la douairière, femme du duc Charles?, pour ce qu'ilz estoyent signéz en la lettre que lesdictz seigneurs de Humbercourt et chancellier avoyent baïllée, comme avez sceü. Et prindrent de tous pointz l’auctorité et la maistrise de ceste povre jeune princesse. Car ainsi se povoit-elle bien appeller, non point seulement pour la perte qui desjà luy estoit advenue de tant de grosses villes qu’elle avoit perdues, qui luy estoient irrecouvrables, veü la forte main où elles estoient : car par grace, amytié ou appointement y povoit-elle encores avoir quelque esperance ; mais à se trouver entre les mains des vrayz ennemys® persecuteurs de sa maison, luy estoit bien malheur. Et en leur faict et choses generalles, y a toujours plus eu de follye que de mallicei. Et aussi ce sont tousjours grosses gens de mestier le plus souvent qui y ont le credit et l’auctorité, qui n'ont nulle congnoissance de grandz choses ne de celles qui appartiennent à gouverner ung Estat. Leur mallice ne gist que en deux choses : l’une c’est que, par toutes voyes, ils desirent affoiblir et diminuer leur prince ; l’autre que, quant ilz ont faict quelque mal ou grant erreur et qu'’ilz se voyent les plus foibles, jamais gens ne cerchèrent? leur appointe-
a. eulx D, par confusion évidente. — b. cherchent 4.