LES TERREURS DE LOUIS XI
Or regardez, s’il avoit faict vivre beaucoup de gens en suspicion et craincte soubz luy, s’il en estoit bien payé, et de quelz gens il povoit avoir seüreté, puisque de son filz, fille et gendre, il avoit suspicion! Et ne le diz point pour luy seulement, mais pour tous autres seigneurs qui desirent estre crainctz. Jamais ne se* sentent de la revanche jusques à la vieillesse!, car, pour penitence, ilz craignent tout homme.
Quelle ? douleur estoit-ce‘ à ce roy d’avoir telz paours et telles passions. Il avoit son medecin appellé maistre Jacques Cotier, auquel® en cinq moys donna cinquante cinq mil escuz contant, qui estoit à la raison de dix mil escuz le moys, et l’evesché d’Amyens pour son nepveu ? et autres offices et terres pour luy et pour ses amys. Ledict medecin luy estoit si très rude, que on ne diroit point à ung varlet les oultraigeuses et ruddes parolles qu’il luy disoit ; et si le craignoit tant ledict seigneur qu'il n’eust osé l’en envoyer à et s’en plaignoit à ceulx à qui il parloit ; mais il ne l’eust osé changer, comme il faisoit tous autres serviteurs ; et? pour ce que ledict medecin luy disoyt audacieusement ces motz : « Je sçay bien bien que ung matin vous m’envoyerez, comme vous faictes d’autres, mais, par la. (ung grand serment qu’il juroit), vous ne vivrez point huict jours après! » De ce mot-là s’espoventoit ! tant, que après ne le faisoit que flatter et luy donner. Qui‘ luy estoit ung grant purgatoire en ce monde, veü la grant obeissance qu’il avoit eue de toutes gens‘ et de grans hommes à.
a. se omis par P. — b.et quelle P et M. — c. estoit P. — d. ces paours et ces passions P. — e. à qui P. — f. et si s’en P. —
g. et omis par P. — h.l'espoventoit P. — :. de tant de gens de bien P et M.
1. Commynes veut dire que les grands qui se sont fait craindre ne sentent point à leur tour la crainte, si ce n’est l'heure venue de la vieillesse.
2. Pierre Versé, neveu de Coictier, était devenu évêque d'Amiens le 16 août 1482.