‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 11 sur 113 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Chagria de. la séparation. — Le timbre-poste mangé. — Portrait des professeurs. — La pomme. — Velléités muslcjales. — Les livres. — Le petit sauveteur. — Le carnaval. — Révolte au Prytanée. — Voyage de rentrée. — L'homéopathie.— La fête. — Nouvelles de Chine. —La petite sœur.

La Flèche, octobre 1856 l.

Mes chers parents,

Je ne m'ennuie pas du tout. J'ai eu un neuf aujourd'hui pour mon devoir. Je n'ai pas encore été brimé du tout, quoi qu'on en dise des anciens du second bataillon. Thévenin a malgré lui changé de compagnie^ cela fait que je ne puis plus être à côté de lui nulle part. Je vous prie de prendre cinq francs au moins (sur mon argent si vous voulez) pour les donner au Trésorier, car si on

1. Louis Rossel était entré au Prytanée un an auparavant, mais la première année et les trois dernières do son séjour à La Flèche n'ont pas fourni de lettres, la mère de l'enfant ayant passé auprès de son lils les années où son mari faisait campagne.

me fail payer soit un livre, soit une brosse, soit des bretelles, je ne voudrais pas qu'on me prive pour cela de mon paiement. C'est bien ennuyeux d'être séparé de vous, mais enfin c'est nécessaire, il faut bien m'y habituer. Je voudrais bien avoir un correspondant oa une correspondante, car je pourrais tous les jeudis vous envoyer une lettre sans être obligé de prier un camarade de s'en charger.

Vous devriez bienvenir avant le !•' novembre. Plus tôt vous viendrez, mieux ça vaudra, car l'ordre de partir ■ peut arriver, et alors voilà que vous ne pourrez plus venir, car il vous faudra faire les malles, etc., etc.; et si vous niiez à Soissous, par exemple, vous ne pourrez pas venir, car il vous faudrait dépenser 400 francs pour venir passer quelques jours près de moi.

Mercredi soir. — J'ai fini mon devoir et je continue ma lettre. Ce soir M. Lebreton m'a appelé grand grammairien. Ce n'est pas pour une très belle raison, mais comme j'ai promis à mère de vous écrire comme si je vous parlais, je vous la dirai. Rambaud, un élève qui est fort comme un turc (dans ses classes) mais qui ne veut pas travailler, a dit une chose mieux que moi. Je n'avais pas tort, mais il avait plus raison que moi. Le soir, il avait un pain sec, et M. Lebreton lui a dit : (( Comme vous avez battu notre grand grammairien Rossei, je vous exempte de votre punition. » Je m'ennuie toujours, mais pas tant qu'avant; je m'amuse pendant les récréations, et je ne pleure que lorsque j'ai du temps de reste pour pleurer et surtout lorsque je vous écris. Ça me fait bien de la peine quand je vois des dames venir nous voir passer quand nous allons à la promenade et que je n'y vois ni mère ni Belta. Quand vous y viendrez, il ne faudra rien me dire sur les rangs, mais

(si vous vouiez) me parler dans la campagne, quand le bataillon sera arrêté.

Mais je -perds mon temps à vous faire ces recommandations car je sais que je ne dois pas vous attendre. Cela fait bien de la peine à dire, mais c'est comme cela tout de même.

Adieu chers parents, pensqz à moi et venez me voir que nous pleurions ensemble d'être séparés.

Votre fils.

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