‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 111 sur 113 · PRÉFACE DE L'ART DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'ART DE LA GUERRE

La décadence de l'art militaire en France date ce Napoléon. Ce génie entier et jaloux, ne voulant pas de rivaux, ne forma pas d'élèves. Lorsque le général ré pubLcain se fut transformé en empereur» ingrat envers l'armée, il proscrivit la spontanéité et ne demanda plus que l'obéissance: c'était renier son origine, c'était tarir la source de sa grandeur. Avec une armée qui n'eût été qu'obéissante et valeureuse, Bonaparte eût péri devant Mantoue; il eût péri à Marengo, laissant une gloire incertaine.

Aux armées républicaines succéda la Grande- Armée ; ses magnifiques succès dissimulent le défaut qui la perdit. Dès sa création, ce grand corps était frappé d'une plaie mortelle: le recruteinent des officiers n'était pas assuré. La Grande- Armée tait sa première campagne à la fin de 1805, et dès 1806, Napoléon manquait d'officiers. Vainement il incorporait dans les rangs de ses sous-officiers la jeunesse des lycées, vainement il abrégeait la durée des études dans les écoles; les cadres épuisés étaient constamment vides; on était obligé de conserver des officiers hors d'âge et d'avancer aux grades plus élevés des sujets encore inexpérimentés ou déjà insuffisants.

Telle était la situation en 1806, 1807, 1808 et 1809; plus tard le mal dut s'accroître sans mesure.

Sans doute Timinense consommation d'hommes que faisait nue guerre sans fin n'était pas étrangère à cet épuisement, mais il était causé bien plus encore, il importe de le dire, par la mauvaise direction donnée à l'esprit militaire par la politique impériale, par le Joug qu'elle imposa aux caractères, abaissant les caractères communs, acceptant les serviles, jalousant et reléguant les forts, qui seuls conviennent au commandement. Cette fatale pression du despotisme s'exerça sans doute. à tous les degrés de la hiérarchie, et même sur le soldat; mais il y a un fait où ses effets se ï»anifestent d'une manière certaine, c'est le manque absolu^4e généraux issus de • l'époque impériale. \

H est profondément instructif de voWprès 1813 le despote aux prises avec les résultats du deâ^stisme. 11 a voulu être seul, il est seul; il n'a pas vouluNÇ^voir d'émules, il n'a pas de lieutenants; partout où il n'jÇst pas, ses généraux reculent. C'est que pour oser quelqueX'^ose à la guerre, il faut être indépendantr comment accej?^®^ une lutte qui toujours a des chances mauvaises, si Po^^^ est accoutumé à s'inspirer de la pensée d'un maître, s'enorgueillir de ses faveurs, à s'abîmer devant sa colère? Comment s'exposer à une défaite, lorsqu'on n'a pas sa propre conscience pour loi suprême, lorsqu'on se considère comme puni par une disgrâce, comme récompensé par un titre ou un galon ? Dans ces funestes campagnes où il perdit son empire, Napoléon était encore lui-même, mais chacun s'était abaissé devant lui. Plus de mâles résolutions, plus d'initiative inspirée : du courage, de l'héroïsme encore, mais dans une sorte d'asservissement. Le général qui perd une position, qui laisse échapper

une occasion de vaincre, qui ne profite pas d'un succès se retranche derrière la lettre de ses ordres ; il a craint de risquer un revers. Les généraux français ne craignent pas de mourir, ils craignent déjà de déplaire. On voit des généraux errer autour du champ de bataille, incertains d'obéir à l'ordre, incertains de marcher au canon: si Desaix était là, l'Empire serait sauvé; mais l'Empire ne permet pas de caractère de cette trempe. Ce n'est pas Desaix, c'est Drouet-d'Erlon.

(( Je l'avais pris pygmée, je l'ai perdu géant », disait Napoléon à la mort de Lannes. Que n'en a-t-il usé de même avec les Français ! Il les avait pris géants, il les a laissés pygmées.

Ainsi fut étouffé par Napoléon, ainsi périt enveloppé de gloire le grand mouvement de science militaire qui avait suivi la guerre de Sept-Ans. Comme Monge et Laplace, comme Lavoisier et Fresnel, Bonaparte était le disciple du grand mouvement intellectuel du dix-huitième siècle ; mais croyant protéger, en les cachant, les ressorts de sa puissance, il voulut que la guerre, science pour lui, ne fût qu'un métier pour les autres. La guerre ne fut plus qu'un métier.

Après Napoléon, toutes les institutions tombent lentement en décadence. Dans les règlements sur le service et la tactique (1831-32) tout est bien entendu et sagement coordonné. La pratique des détails est encore conservée, mais tout'ce qui exige des vues d'ensemble est mal compris et imparfait. Ainsi ['Artillerie réformée est rendue plus coûteuse et plus embarrassante sous prétexte de simplifications : sous le même prétexte,- la création du corps à'Etat-Mojor et celle de V fntendance sont encore plus désastreuses. Plus les institutions sont importantes,

moins elles sont comprises par les successeurs de l'Empire. Les lois de recrutement jettent Tinstabilité dans Parm^è et pcrmellent à un ministère obéré de désagréger en six mois l'œuvre de dix années. Enfin les guerres sont mal engagées, les fruits de la victoire dédaignés par gloriole ou gaspillés par insouciance : des armements coûteux et stériles, des à-coup dans la politique militaire viennent à chaque instant chagriner la paix.

Dans une science d'application aussi rigoureuse que la guerre, toutes les parties se tiennent d'une façon absolue. Nous avions oublié d'abord la politique de ia guerre, la science de l'administration et celle des étatsmajors: bientôt la stratégie fut également oubliée, les armées marchèrent sans s'éclairer et se heurtèrent à l'improviste comme à Solférino. La tactique fut réduite à l'action individuelle du soldat. La discipline enfin fit faillite, et l'on vit l'armée partir pour cette campagne qui devait se terminer par là misère, la famine, la captivité.

(( La guerre est changée, dit-on aujourd'hui; il faut refaire la science. » C'est la même illusion qui, à l'homme troublé par les fumées du vin, fait croire que les maisons tournent. Ce n'est pas la guerre qui a changé, ce sont nos caractères et nos courages. La science de la guerre est aussi vieille que la civilisation : Napoléon trouvait à apprendre en lisant Homère. Les modifications qui s'introduisent sous nos yeux et qui nous semblent des révolutions, ne changent que quelques détails de la tactique, la partie la plus mobile et la plus incertaine de l'art. Les Prussiens ne se sont pas avisés de changer l'art de la guerre : ils l'ont appris, voilà tout. Dans cette dernière campagne ils se sont battus comme à Prague ou à Kollin^

ils ont opéré comme en 1813, ils ont pressuré le pays envahi, comme faisaient les IVfansfeld et les Brunswick il y a deux cent cinquante ans.

Puisque nous ne savons pas la guerre, il faut l'apprendre; tant que nous n'aurons d'autre luqfiière que la raison pure pour reconstituer un art qui avait atteint sa perfection il y a deux mille ans, nous ne ferons que des ébauches grotesques. Le génie, s'il est de beaucoup audessus du génie ordinaire, pourra peut-être inventer la géométrie, mais une science d'appjication ne s'invônte pas, elle s'apprend. C'est une règle qui ne souffre pas d'exception, surtout en ce qui concerne la guerre; il n'y a pas d'exemple d'homme de guerre sans étude, sans éducation complète. Alexandre avait appris la guerre sous son père et eut pour précepteur le plus puissant philosophe de l'antiquité. Condé, qui semble tout spontanéité, tout audace, qui jette son arn^e à tout hasard dans la bataille et sort vainqueur à force de génie, Condé n*est pas seulement l'héritier d'une véritable dynastie de généraux chez laquelle l'art de la guerre était comme un patrimoine; il avait fait de plus d'excellentes études générales e| d'excellentes études militaires. On trouverait de même chez tous les hommes qui se sont hautement illustrés dans la guerre^ une forte éducation entée sur uije forte intelligence. Achille est l'élève d'un Centaure, l'antique génie de Sparte revit dans Annibal, l'esprit alerte et profond de Voltaire accompagne Frédéric dans ses victoires.

(( Il faut que le Prince sache la guerre » les auteurs militaires sont tous d'accord pour le déclarer. Le Prince y aujourd'hui, c'est le peuple; c'est en son nom que se font les lois et lui seul en réalité leur donne la vie en les

acceptant daos ses mœurs. Les plus sages institutioDs militaires, si l'esprit public ne les adopte pas^ resteront lettre morte et périront par le manque d'intelligence du détail et par les fausses applications qu'introduira Pusage ; mais il est bien plus probable que l'expérience insuffisante d'une année de malheurs entraînera de concert le législateur et l'opinion dans une voie fausse, d*où il sera impossible de sortir au jour de l'action. Il faut, pour éviter ce malheur, que les questions militaires, loin de rester un mystère, puissent être discutées avec intelligence par l'opinion publique.

Aussi bien, il faut que le peuple apprenne son métier .de souverain, puiàque à toute force il veut en exercer les droits. Il est dangereux, dans une démocratie, de laisser line classe dé spécialistes dépositaire exclusive de ce qui importe le plus à la sûreté de l'État. Intelligents, ils seront usurpateurs; négligents, ils seront plus dangereux que des traîtres. Si le public doit gérer ses propres affaires, quelle affaire est plus importante que celle d'où dépend la fortune, la liberté, la vie des citoyens !

Telles sont les idées qui m'ont déterminé à publier ce recueil. Ayant depuis longtemps étudié l'art militaire et ayant vu que les notions puisées dans cette étude étaient de tout point confirméeis par l'expériepce, je cherchais à donner une forme aux convictions que j'avais acquises peu à peu. J'ai fait mieux ; ayant retrouvé des notes que j'avais prises autrefois à mesure que je lisais les grands écrivains militaires, j'ai découpé simplement dans ces notes ce qui n'était ni trop vague ni. trop spécial, j'ai conservé à peu près partout le texte exact des auteurs, et j'ai indiqué l'origine de chaque extrait afin que l'on pût recourir aux sources. Ainsi se

trouvent condensés, avec l'appui des plus hautes autorités, les principaux éléments de l'art de la guerre. Napoléon, Jomini, l'archiduc Charles, font presque tous les frais de ce recueil ; Napoléon surtout, dont les écrits ont souvent une vigueur, un relief frappant, dont chaque parole va au fait K ' ■

Jomini, plus didactique, a vu les guerres de l'Empire et les a comprises; malheureusement son style rappelle trop qu'il était Suisse au service de la Russie. Pour tout dire, son genre est le genre ennuyeux, on doit étudier ses ouvrages, mais on ne peut pas les lire 2. L'archiduc Charles d'Autriche ^ était un bon général : Napoléon l'estimait eUe battait. Ses idées sur la guerre sont d'un esprit élevé, honnête, mais trop rigoureux ; sa méthode était en défaut lorsquelle se trouvait opposée aux ressources sans nombre du génie de Napoléon. Ce sont làles principaux auteurs qui ont écrit la théorie des grandes guerres de la Révolution française. Leurs œuvres se complètent en quelque façon. L'archiduc expose les principes de la grande guerre : Napoléon bat l'archiduc par des applications imprévues^ transcendantes, si l'on veut, de ces mêmes principes ; Jomini est le critfque attentif, acharné même de Napoléon.

En étudiant les époques antérieures, on trouve des idées, une langue, une méthode qui nous sont pLus étrangères ; on trouve aussi une autre organisation sociale, ce qui change et les moyens et les fins de la guerre ; enfin

\. Mémoires. 9 vol. in-S». 2« éd. Paris, Bossange 1830.— Correspondance, 31 vol. in- 40. Paris. Imp. imper. 1854-1878.

2. Le résumé de sa doctrine est dans son Précis de Vart de la guerre, 2 vol. in-S». Paris. 1838.

3. Principes de la grande guerre, etc. Vienne. 1808, in-f». Traduit depuis par La Bane-Duparcq. Il a écrit deux autres traités.

la synthèse de la science n'est pas faite. Les spécialistes doivent étudier Gustave Adolphe, Turenne, Eugène, Frédéric surtout dont les Prussiens d'aujourd'hui ont relevé l'héritage : mais ce n'est pas là qu'il faut chercher, les expressions générales de la méthode de la guerre.

Depuis les grandes guerres, le progrès a été surtout une question de technologie. Sur notre continent, les Prussiens seuls se sont montrés chercheurs et ont fait servir la guerre à de grands desseins politiques : mais il y a peu d'art dans leurs campagnes. Ce sont des leçons bien apprises, ce sont des improvisations étudiées pendant cinquante ans et parfaitement récitée;». Mais, si la guerre moderne diffère de la guerre telle qu'elle se faisait au commencement du siècle, c'est dans l'étude de la guerre de la Sécession aux États-Unis qu'il faut la chercher.

La guerre de la Sécession est la guerre industrielle, progressive, humanitaire si l'on veut. Comme élément militaire, le corps des officiers de West- Point, mieux instruits assurément (je ne dis pas plus instruits) que tous les officiers de l'Europe : i^omme élément politique^ une démocratie géante, âpre au travail, jalouse de tous ses chefs. Là, tous les moyens nouveaux sont essayés, tous les vieux moyens sont exhumés : tantôt ce sont des fourneaux de mines comme o^ en faisait au seizième siècle, tantôt des trains de chemins d,efer engagés contre la cavalerie. Dès qu'un procédé de guerre est reconnu et apprécié on le pousse à l'extrême : abus des retranchements de campagne, abus des batailles, abus des tirailleurs, des vaisseaux, du canon. II y a là des défenses de forts à faire rentrer sous terre tous les com«»

mandants de place de France et d'Alsace, des batailles de huit jours ,sàns fin et sans pitié, des armées improvisées, jouées et perdues en moins de temps qu'il n'en faut chez nous pour déclarer les hostilités. La guerre construit, des chemins de fer, crée des ports, détourne des fleuves; enfin, on voit appliquée à cette terrible science toute l'exubérance de vie d'un peuple sérieusement actifs jeune, intelligent et incapable de crainte.

De génie militaire, peu ou point, ou du moins relégué au second plan : ce n'est pas pratique ni d'un emploi commode, le génie, surtout chez ces républicains. En revanche, beaucoup d'esprit pratique : le génie commercial appliqué à la guerre, ta fièvre de la production employée à détruire. La guerre n'est plus une aventure ou un dérivatif comme chez nous c'est une affaire; et le bon général c'est celui qui sait chiffrer son bilan, et établir à son bénéfice la balance actif et passif de l'emploi du temps, de l'argent et du sang dont il dispose.

Si nous voulons faire du nouveau, c'est là qu'il faut en prendre les éléments, et les rapetisser à notre taille.

Une semblable étude ne peut entrer dans le cadre très étroit que j'ai adopté. Le but que je me suis proposé est simplement de montrer que la guerre peut s'apprendre, qu'elle s'apprend aisément, mais que la France l'a oiibliée ; de vulgariser les principales règles qui peuvent servir à juger les événements militaires; enfin, de provoquer, s'il se peut, le goût d'une étude qui importe si

fort au salut du pays ^.

• L.-N. RossEL.

Prison de Versailles, 14 septembre 1871.

1. LMW de la Guerre, qui suit cette préface sera réédité en son temps.

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