CHAPITRE II
L'ÉGOLE d'application (1864-1866)
L'antiquité. — Une valse. — La chambre en ville. — Souhaits de fête. — Levé de mities. — L'Abbé Lapierre. — Descartes. — Petit cadeau. — Soirées; le patois messin. — Promenades archéologiques. — Les libretti, ^ L'école positiviste. — Une tour en ruines.
Metz, 26 janvier 1865.
Ma chère B,
Je ne veux pas tarder plus longtemps avant de commencer cette lettre, cependant je ne t'en écrirai pas bien long aujourd'hui parce qu'il est déjà demain matin et qu'il faut que je me couche. Je suis occupé à lire Sophocle dans une vieille traduction qui plait quelquefois, mais qui est quelquefois inexacte, et souvent vous donne une idée fausse du texte par le langage singulier qu'elle fait tenir aux personnages. Ce n'est que depuis peu de temps que l'on a appris à faire des traductions qui ne trahissent pas l'original ; nous poussons maintenant à Texlrême le désir de voir reproduits fidèlement, dans une traduction ou dans toute autre œuvre d'art, les manières du temps et du pays où l'auteur nous trans-
porte. Si tu lis Sophocle dans une traduction moderne, il ne te plaira peut-être pas autant, mais tu le connaîtras mieux. Le génie grec ne s'accommode pas du tout de nos complications et de nos ménagements de langage ; il exige avec plus de netteté, plus d'énergie que nous n'en mettons, et, par là, il peut effaroucher d'abord, mais on s'y habitue et en y songeant, on trouve, il me semble, que c'est une beauté de plus.
Je fais profession d'aimer et d'admirer beaucoup l'antiquité et les classiques, mais je trouve tant de gens qui répètent : les classiques, insipides ; — l'antiquité, mortellement ennuyeuse* que je m'imagine quelquefois que je me trompe et que je me trouvei^ forcé de raisonner mon opinion pour la justifier à mes yeux.
Bonne nuit.
Vendredi 27, cinq heures. — Mardi dernier, chez le général de Martimprey, j'ai invité une jeune personne vêtue de blanc avec fort peu de goût, mais d'une manière assez singulière pour ne pas me déplaire. Lorsque je l'ai engagée, elle m'a dit son nom, tandis que la plupart des danseuses, incapables de tenir en règle une comptabilité aussi compliquée, marquent d'une petite croix les danses où elles sont invitées, et vous laissent les désigner sur votre carnet soit par les détails de leur parure, soit, comme fait N., par leurs qualités physiques : grosse, maigre, grande, rousse, etc.; les dames seraient fort peu flattées de se voir ainsi désignées, car elles ne s'avouent pas aussi brusquement leurs particularités. Mademoiselle X, (car c'était elle) n'en use pas ainsi ; elle vous dit son nom et inscrit le vôtre, c'est une personne d'ordre et qui fera le bonheur de son époux. Lorsque je dis mon nom à mademoiselle X., elle fut frappée d'étonnement et me le fijt répéter, quoique je
l'eusse articulé fort distinctement, et lorsque vint la valse, tandis que je me promettais en moi-même de noter cette personne pour ne plus la faire valser, elle se fit connaître comme une de tes compagnes de Saint- Denis ; nous causâmes de la Maison et nous fûmes bientôt les meilleurs amis du monde. Elle me charge de te faire ses compliments. Ainsi, nous voilà camarades de pension avec mademoiselle X ; c'est presque un cousinage ; aussi me crois-je obligé de la faire danser de temps à autre. N'espère pas cependant que je la ferai valser ; je laisserai mes camarades faire son éducation de valseuse, et je l'inviterai pour des contredanses. Nous causerons ensemble de la Maison et nous dirons du mal des dames.
Je viens de m'interrompre pour écrire un mot à monsieur le Maire de la ville de Metz, auquel je demande l'autorisation d'emporter chez moi les tragiques grecs de la bibliothèque de la ville. Celle de l'École n'a que le texte français, une vieille traduction, et je veux essayer de lire l'original; j'espère bien qu'avec le grec^ le latin et le français, je finirai par comprendre.
Jeudi 2 février. — Je suis un misérable de faire durer aussi longtemps mes lettres; demain soir je vais aller voir madame Cuvier ; samedi je passerai la nuit à Nancy au bal du maréchale Je voulais donc finir ma lettre ce soir, mais en ôtant ma tunique pour me mettre à mon aise, je me suis dit qu'il serait peut-être bon de me coucher de bonne heure ce soir, et provisoirement j'ai fait un somme de 7 heures à 9 heures un quart. Enfin je me suis remis sur pied et je vais vous écrire un peu ce soir. Le préfet a deux filles. Je n'ai jamais vu le préfet, mais
!. Le maréchal Forey.
seulement sa femme et ces demoiselles. L'atuée est une forte gaillarde dans le genre de Marie de... Elle danse fort bien et cause agréablement, mars je n'ai jamais dansé ni causé avec elle. Les danses que je lui demande sont toujours promises. J'ai rencontré ces dames chez madame Lefrançois. La cadette est beaucoup plus intéressante; elle a J6 ans et demi et elle est jolie; depuis plusieurs années on la laisse oller dans le monde; c'est une toute petite femme 1res gentille et le général Bourbaki lui faisait mille amitiés ; mais toutes ces fatigues ont fait tort à sa santé ; elle a été très malade et les médecins lui recommandaient de ne pas sortir le soir cet hiver. Lorsque je l'aï vue chez madame L., elle était affaissée sur elle-même et je ne pouvais savoir si c'était une jeune fille ou une enfant. Quelques jours après, je l'ai vue au bal du général de Martimprey et elle a eu l'imprudence d'aller encore ou Ihéfllre deux jours après. Elle s'est remise au lit et on la dit très malade; elle ne mange pas et ou ne sait que lui donner pour la faire revenir. Elle a une vieille grand'mère qui l'aime beaucoup et qui est bien malheureuse de tout cela. Voilà quelles sont les filles du préfet.
Je finis; j'embrasse père, mère, marraine, S. et toi; je voulais te parler de Sophocle, je te parle de tout excepté de cela, mais il faut que la lettre parte. Ton petit frère, L. N. RossEL.
Melï, 7 mai 1S65. Eciile ci'Apiilication. Le travail dont i'aj été accablé la semaine dernière m'a empêché de vous répondre plus tôt; on profite du beau temps pour nous donner du service toute la journée ; en même temps arrivait le moment de remettre un
dessin et des mémoires, ce qui m'a fait attendre à aujourd'hui pour vous répondre. Nous commençons un travail nouveau, un projet de bâtiment militaire qui nous donnera quarante séances. En même temps, nos théories de TËcoie du soldat ont été finies ce matin, et je trouverai bien quelques jours favorables pour aller vous voir. Nous n'avons plus pour domestique le fîdèle Cusspnneau, mais un François non moins fidèle qui était domestique d'un colonel ; il nous parle ainsi : « Monsieur a-t-il vu que le tailleur de monsieur à apporté les pantalons de monsieur ? » C'est d*un fort bon genre. Cussonneau était plus familier, mais plus propre ; l'ambition, sans doute, lui a fait quitter sa place ; il portait déjà, les jours de noces, un chapeau noir qui n'était pas en harmonie avec ses humbles, mais utiles occupa, tions. Il a donc accepté une place qui l'élève d'un rang dans la domesticité et s'il y perd au point de vue pécuniaire, il y gagne en considération. Bref, monsieur Cussonneau est aujourd'hui employé aux salles d'étude pour tourner' l'encre de Chine et broyer les couleurs.
Nous avons ici la foire; elle ne vaut pas, bien loin de là, toutes ces foires aux longues enfilades de baraques et de boutiques comme nous en connaissons, mais telle qu'elle est, elle charme toute la ville. Les élèves font les diables dans les baraques ; les lieutenants du génie, déguisés en bourgeois^ et errant par troupeaux, compromettent la redingote et le chapeau noir : ils donnent une seconde représentation, et le pauvre acrobate les envoie à tous les diables.
Ne croyez pas que l'habit bourgeois soit mal porté ; nos capitaines, chargés de nous empêcher d'être en bourgeois, s'embourgeoisent eux-mêmes et nous en rencontrons tous les jours dans cet état.
Quant à la chambre eo ville, je vois uue foule d'hoQnétes gens de mes amis qui en ont ou qui en cherchent ; personne ici ne songe à y voir aucun mal. On ne se met* pas à quatre dans un logement quand on veut y emménager complètement ; c'est seulement un dépât pour les vêtements bourgeois.
Considérez, je vous prie, qu'on ne peut sortir du quartier, le dimanche, qu'avec l'habit et le chapeau découvert, -qu'il faut mettre ses meilleurs effets, ses effets le plus dispendieux qui ne sont pas seulement incommodes et trop serrés pour se promener, mais qui peuvent être perdus par un petit accident et qui, dans tous les cas, s'useraient très vile à courir les grandes roules. Faut-il renoncer au plaisir de me promener le seul jour de la semaine où je sols libre, où je puisse sortir de la ville. On peut se mettre en bourgeois sans s'encanailler.
J'ai vu il y a quelque temps un camarade de Journet, un des bons élèves de spéciale de Sainte-Barbe qui venait passer les vacances de PAques chez notte général, son cousin germain. J'ai été fort étonné le malin de Pâques lorsqu'on est venu m'évejller pour me dire que le général me demandait. Je le trouvai dans la cour du quartier; il venait me prier de conduire au temple son sien cousin qui devait arriver le matin même, ce que je fis. Le pauvre diable fut traîné au temple en sortant du train. Je compris cette démarche du général comme s'il avait l'intention de me prier d'amuser un peu le cousin, qui est un fort gentil garçon. Je ne pus l'avoir dans la semaine â cause d'un voyage qu'il fit et de mon service, mais le dimanche je lui fis remettre une carte à son réveil pour le prier de déjeuner avec nous. Je pense qu'il a passé une assez agréable matinée, et il a eu le tact
d'avoir un rendez- vous pour une heure de l'après-midi.
Soyez moins inquiets pour la tenue bourgeoise ; il n'y a ici que les généraux qui soient toujours en tenue, et qui s'amusent même à passer l'hiver sans manteau. L'aide de camp du général de Martimprey était en bourgeois à un bal de la Division; j'ai vu beaucoup de capitaines se faire uite joie de paraître en bourgeois à des soirées où les généraux venaient en uniforme; à tous les coins de rue on rencontre une figure à moustache qu'on a vue quelque part et qui se dissimule dans Tombre d'un chapeau bourgeois.
Dites- moi donc ce qu'a notre S.; c'est bien ennuyeux pour notre pauvre petit oiseau d'être ainsi attaché par la patte.
Adieu mes chéris. Ecrivez- moi une bonne lettre.
Metz, 15juia 1865.
Ma chère mère,
Je regrette bien de ne pas pouvoir aller l'embrasser pour ta fête, mais tu sais que c'est impossible. Il faut donc que je me contente de t'écrire pour te dire combien je souhaite que cette année soit heureuse pour toi; elle ne nous apportera certainement ni fortune, ni avancement, excepté notre fameux brevet, mais elle sera heureuse si Dieu veut bien qu'elle ne nous prenne rien, et que tu puisses l'achever dans un petit nid bien commode, arrangé à ton goût, avec des enfants bien sages et une agréable société.
Votre dernière lettre m'a fait bien plaisir en me montrant que vous prenez la décision de ne pas moisir à Paris. Je rêve déjà un petit jardin plein de roses comme il y en avait dans celui de La Flèche; mais pourvu que
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tu n'ailles pas trop t'empouler dans ta basse-cour et devenir semblable à madame M.
Depuis dimauche je suis en train de vous écrire, mais la lettre de cette B. est lougue à faire, car je suis arrivé au point de ma leçon de géologie où il faut consulter les livres.
Je suis bien eu retard pour des lettres auxquelles je dois répoudre, mais chaque fois que j'ai quelques moments de libres, je me reproche de ne pas les employer à étudier uue grosse et ennuyeuse question de mécanique qui est tout i fait importante; et, de fait, j'ai employé beaucoup de temps à la travailler sans être encore arrivé à la connaître comme je vpudrais.
Ce qui m'excuse, c'est que no^ excellent homme de professeur qui a bien voulu se donner la peine de me l'expliquer, ne me parait pas la connaître à fond noo plus. C'est un commandant du génie qui a deux filles un peu maigres avec lesquelles j'ai eu l'honneur de danser cet hiver; sonnez est toujoun bourré de tabac qui tombe en petits grains sur votre dessin pendant qu'il vous explique les choses, et rien que le voisinage de ce uez me porte i éternuer.
Adieu ma bien chérie mé, embrassez- vous bien tous de ma part. Je vous aime bieu.
Votre fils affectionné.
Metz, 6 julHat 1865.
Mes chers parents.
J'ai reçu hier votre chère sommation de petite S. ;
heureusement que je puis aujourd'hui vous répondre. La
semaine dernière .j'ai eu à terminer deux dessins et un
mémoire relatifs au projet de bâtiment; en même temps,
nous faisions la manœuvre des ponts; depuis que mes dessins sont rendus, je passe mes journées dans les mines du fort Beliecroix; je les lève avec Guibert. Nous partons à -5 heures un quart du matin et nous quittons le terrain à 5 heures du soir. Ce travail n'est pas désagréable, car il fait frais dans les mines, tandis qu'à la surface du sol il fait une chaleur insupportable. Nous sommes chargés d'une partie des galeries de mine qui défendent une lunette en avant de Beliecroix, sur un terrain très incliné. Le premier jour, nous étions un peu embarrassés dans ces petites galeries étroites, basses et obscures, où l'on a toujours peur de se cogner la tête et qui ont l'air de descendre au fond de la terre ; mais maintenant nous nous sommes apprivoisés jusqu'à aller sans chandelle dans la partie que nous connaissons. Pour vous donner une idée de l'étendue de ces travaux, je croirais bien que la partie que nous avons à lever a 1500 mètres de développement de galeries, et nous sommes peut-être trente dans le fort pour lever les différentes parties.
Le premier jour nous avons déjeûné avec quelquesuns de nos camarades chez un marchand de friture qui héberge les élèves depuis vingt- cinq ans, mais ensuite nous avons résolu de déjeûner tout bonnement sur l'herbe en achetant nos comestibles.
. Cette entreprise hardie n'a pas réussi aussi mal qu'on aurait pu croire ; nous avons trouvé un rôtisseur assez mal fourni, qui nous vend de l'oie ou du poulet; nous achetons du pâté ou de la charcuterie, du vin à dix sous le litre, et le repas est complété par du fruit que nous prenons au marché. Nous avons pour aides deux petits conscrits du régiment du génie, ce sont de gentils garçons qui nous aident avec assez d'intelligence et toute la
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conscience, tout le zèle qu'on peut désirer. L'un est un petit gars de 17 ans qui s'est engagé ; il s'enorgueillit de savoir les trois premiers livres de ta géométrie, qu'il a appris chez les frères ; l'autre, qui s'appelle Humbert, est de ma classe et a devancé l'appel; Humbert fait marcher Timbal, sur lequel il a l'avantage de l'âge, de l'expérience et de la civilisation, car il a été six ans ouvrier mécanicien à Paris II en profite pour faire porter le panier à Timbal, et il se moque de lui par-dessus le marché, en disant qu'il a l'air d'une cuisinière. Ça- ne les empêche pas d'être très bien ensemble. Ces braves gens s'intéressent à notre travail et à notre déjeuner au moins autant que nous-mêmes; cependant ils ne sont pas encore parvenus à débarrasser notre pauvre panier d'une fourmilière ennemie qui lui donne l'assaut le ma- . tin quand le panier arrive plein, et disparaît par enchantement dès qu'il n'y a plus rieu à prendre.
Madame Lefrançois que j'ai vue hier me demande des nouvelles de votre projet de venir à Metz. Je lui ai dit que père comptait venir un peu ce mois-ci voir le pays par lui-même. Ne serait-ce pas le moment?Q'en dites-vous? Le levé de mines finit samedi; faut-il faire mettre des draps è notre petite chambre? Je vous préviens qu'il fait très chaud ici; mais comme il fait sans doute encore plus chaud à Paris, père aura la ressource de trouver de la fraîcheur près de la rivière.
Adieu mes chéris, je veux que ma lettre parte ce soir.
Mes chers parents.
Je ne compte guère sur les lettres perdues; l'inspecteur des Postes auquel je me suis adressé dès diman-
che matin, a pris des notes sur ma réclamation et m'a dit que très probablement on np trouverait rien.
Il m'en a donné de fort bonnes raisons que je trouve mauvaises : une lettre peut se glisser dans un journal ou dans une de ces grandes lettres d'affaires qui sont ouvertes par les deux bouts ; les gens auxquels elles arrivent ont souvent l'indiscrétion de les ouvrir et dès lors la lettre est perdue. Bref, il m'a parlé de tout cela avec esprit, mais avec cette indifférence qu'un chirurgien met à parler d'opérations ou, un juge, d3 prison et de travaux forcés.
Pour moi, je trouve fort mal que l'incurie de l'administration permette que les affaires, les secrets, les affections d'un chacun soient livrés à des curieux. Il suffirait d'un peu plus de soin dans la manipulation des lettres pour éviter de tels abus. Mon inspecteur me citait le fait de sept lettres trouvées dans un journal par le destinataire de ce journal, qui les a renvoyées à l'Administration des postes. Ces lettres, adressées de Metz à différents endroits de la France, avaient suivi le journal en Espagne.
Si père veut venir me voir, le vrai moment serait de le faire après le levé expédié qui finit le 3 septembre ; il fera encore beau sans que la chaleur soit incommode.
Nous faisons les écoles à feu; on m'avait promis que cela me rendrait sourd, mais je ne m'en suis pas encore aperçu. Nous allons presque tous les jours au polygone tirer les différentes espèces de canon. Vous savez que nous avons été cités' pour notre levé de fortification ; nous l'avons été aussi pour notre levé à Queuleu, mais c'est déjà ancien.
Un de mes camarades vient d'entrer dans ma chambre pour venir me voir, et je lui ai mis un livre sous le
nez pour qu'il me laisse fiuîr ma lettre, mais les devoirs de l'hospitalité m'engagent à ne pas le laisser trop longtemps ainsi. C'est un de mes camarades de popote avec lequel je n'ai que de bonnes relations; nous allons nous voir ainsi de temps en temps. Il a une chambre en ville avec son binôme comme nous, mais mieux que la nôtre, une chambre assez grande pour qu'on puisse y vivre et qui a l'avantage de ne pas être au troisième étage. Aussi y vont-ils assez souvent. Je vais les voir là quand j'ai faim après dîner ; c'est au-dessus de la brasserie Bavaroise, et ils font monter de la bière, et une sorte de charcuterie que l'on appelle des Strasbourgs; c'est bon quand on a faim, ce qui m'arrive quelquefois lorsque le dîner du popotier n'a pas été assez sérieux. Quant à lui, il vient nous faire des visites moins intéressées, certain que nous n^avons pas autre chose à lui offrir qu'un petit verre de kirsch, car, je l'avoue, nous avons du kirsch chez nous, et, ma foi, tout en l'offrant à nos visiteurs et en en mettant dans notre eau sucrée quand nous rentrons de la manœuvre, nous sommes bien arrivés à en vider une bouteille et demie depuis le commencement de l'année. Nous l'avions achetée d'abord en l'honneur de notre ami l'abbé Lapierre, qui aime à venir s'asseoir de temps en temps au coin de notre feu en fumant sa pipe et causant de choses et d'autres ; or, un petit verre de quelque chose ne lui déplait pas, surtout quand c'est du dur. 11 n'y a que les jours de quatre-temps ou de jeûne qu'il accepte, l'hiver, une tassedethé, sans doute comme mortification, et sous le prétexte que cela le fait mieux digérer. C'est un bonhomme instruit, qui en sait bien plus long que nous sur l'histoire de la réformation, et dont la conversation ne m*ennuie jamaiç. Mon camarade Tavernier vient de pftrtir; il m'avait
fallu interrompre ma lettre parce qu'il avait laissé de côté le livre qui ne l'amusait pas.
Adieu mes chéris, je vous embrasse tous et je vais tâcher d'écrire un peu demain à mes petites sœurettes.
Votre affectionné fils.
10 heures un quart du soir.
Fragments de lettres, 1865.
A. sa sœur.
Descartes ^. Les journaux.
Rappelle-toi la date de 1636 qui est celle du Discours de la Méthode^ base de la philosophie et d'une grande partie des sciences modernes ; du Cid^ la première tragédie qui soit restée au théâtre et peut-être la plus ancienne des pièces qui se jouent encore (car V Avocat Pathelin n'est plus la pièce qui se jouait au moyen âge ; elle a été refaite au xyiii® siècle par Brueys et Paiaprat). 1636 est, de plus, l'année de l'apparition du premier journal, la Gazette de France, qu'un médecin, Théophraste Renaudot, publia pour distraire ses malades. Ainsi c'est comme la date de i'éclosion de tous ces germes de réveil qui s'agitaient depuis 1453, depuis la Renaissance et depuis la Réforme.
Après des luttes longues et sanglantes, après un pénible travail de l'esprit humain, la tourmente s'apaise, l'ordre se rétablit, la Réforme est vaincue en France, la Féodalité, vaincue aussi (Richelieu), et les fruits de tous
1, Cette lettre est une des leçons très nombreuses que mon frère m'envoyait pendant nos séparations et qui traitaient des matières les plus diverses. Il ne pouvait Ctre question de les publier toutes, mais j'ai tenu à en faire paraître quelques-unes et à montrer ainsi ce côté de caractère du frère aîné, toujours désireux de se rendre utile.
ces troubles, de toutes ces luttes, de toutes ces guerres l)euvent éclore. Ne trouves-tu pas singulier qu'une mêiDO dale comprenne trois faits d'une aussi grande portée que la fondation de notre théâtre, la naissance de la philosophie et des sciences d'observation entre les mains de Descartes, et la création du premier jourual par des gens qui ne savaient certainement pas ce que les journaux allaient devenir.
Je ne te parle pas du tout du Cidy mais j'y viendrai quand je pourrai; je ne te dis rien de moi dans cette lettre parce que j'envoie en même temps à Mère quatre pages où je ne parle que de cela.
Tâchons d'arriver à Descartes. — On prétend qu'Aristole et Leibnitz sont les deux plus grands génies qui se soient manifestés aux hommes. Ils étaient à la fois très actifs^ très instruits et ayant réuni des sommes de connaissances comme il n'est guère possible aux hommes d'en acquérir, ils les ont pénétrées et maniées de manière à en faire sortir des éclairs de la Vérité. C'est ce que cherchent tous les savants du monde^ et tous les hommes qui pensent, chacun à sa manière et comme il peut.
Quelques livres d'Aristote et de ses disciples sont tombés entre les mains des savants du moyen âge, savants qui ne l'étaient guères, mais qui ne demandaient pas mieux que de le devenir.
Les autres auteurs grecs, beaucoup d'auteurs latins étaient alors perdus pour l'Europe occidentale, de sorte qu'Arislotc, isolé de tous les philosophes qui pouvaient lui être comparés, parut beaucoup plus grand et presque divin. Il donnait pour raisonner des règles infaillibles ; on apprit de lui à déduire, à conclure ( le syllogisme) et on trouva cela si beau qu'on admit ensuite comme incontestablement vrai tout ce qu'Aristote avait dit et une
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foule de folies entassées dans son histoire naturelle. On vécut pendant des siècles sur Aristote ; armés du syllogisme qu'ils apprenaient à manier avec une finesse et une habileté que nous n'avons plus^ les philosophes scolastiques mirent tout eu question; a^ec quelques raisonnements artificieux et faux, comme il est si facile d'en faire quand le langage n'a pas une grande perfection, ils arrivèrent parfois aux déductions les plus singulières et s'embrouillèrent dans des discussions qui nous paraissent idiotes et le sont souvent.
Mais il y avait deux choses que leurs plus grandes erreurs respectaient: la Bible et Aristote; la Bible était peu connue, mais Aristote surtout était inattaquable: qui méconnaissait son autorité était un galeux, un pestiféré, un lépreux; il n'était plus bon qu'à abattre. Ce fut une*résurrection du « le maître l'a dit », textuellement : « il l'a dit lui-même ».
Ainsi régna Aristote pendant tout le moyen âge; si tu as lu le commencement du Discotirs de la Méthode, tu sais quel doute et quel ennui s'empara de Tesprit de Descartes lorsqu'il s'aperçut, après des études complètes, après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, qu'il ne savait rien', que la science était un mélange mal fait de quelques vérités et de nombreuses erreurs, et qu'il fallait s'efforcer de tout effacer de son esprit, pour y écrire de nouveau comme sur des pages blanches.
Descartes voyagea, fit la guerre ; il devint capitaine. Mais, Dieu merci, les grands esprits ne sont pas faciles à distraire des grandes idées, et c'est tout en courant l'Allemagne qu'il démolit et rebâtit son édifice et nous donna la Méthode qui a présidé à la fondation de toutes DOS sciences.
Avant Descartes, non seulement la Philosophie s'était
arrêtée, mais toutes les sciences étaient retombées dans Penfance.
Dernier rejeton de la philosophie péripatéticienne, l'Ecole d'Alexandrie avait péri, léguant d'une part à l'Europe sa dialectique et des raisonnements sans fin; ses études scientifiques aux Arabes qui les firent prospérer, et aux Byzantins cet esprit frivole ep même temps que méticuleux qui a marqué la décadence de l'Empire d'Orient et amené ces nuageuses discussions sur la nature de Dieu, d'où sont nées les milles hérésies orientales, comme des champignons dans un terrain pourri. Tout cela allait à la débandade ; excepté les Arabes, tous s'égaraient à qui mieux mieux; ce qui leur manquait, c'était la Méthode : chacun prenait un point de départ à sa guise, celui-ci admettait comme vérité les erreurs de son maître, celui-là posait en axiomes toutes ces idées vagues dont notre esprit se remplit au contact du monde, sans les trier, sans les éclaircir.
Seuls les savants ne se trompèrent pas, car il faut partir d'un théorème établi pour établir un nouveau théorème, et mille vérifications vous ramènent au point de départ et vous empêchent de vous en écarter. Comment fausser la géométrie? Elle donne immédiatement aux sens les démentis les plus incontestables. Aussi les Arabes^ nouveaux venus de la civilisation, furent^ils plus heureux que les Byzantins pourris et que les Latins, jusqu'au our où Constantinople prise répandit sur le monde latin les trésors de l'antiquité qu'elle avait conservés.
Mais je crois que je me répète ; j'en serais fâché, car cela use du papier.
Un beau jour, un grand esprit s'aperçoit que tous les savants pataugent et il pose ces règles si belles qu'elles oot renouvelé le monde, si simples que chacun s'imagine qu'il
les trouverait, quoiqu'il nous soit déjà bien difficile de les suivre au milieu des erreurs et des préjugés qui nous entourent au dedans et au dehors.
Ne jamais rien admettre pour vrai sans Tavoir démontré auparavant. Avoir un langage clair et qui permette de ne jamais confondre ce qui est différent.
Le défaut de ces règles est qu'il y a toujours au moins une chose qu'il faut admettre sans l'avoir démontrée même en géométrie, il y a des axiomes qu'il faut croire sans conteste. En philosophie, Descartes se considère comme forcé d'admettre qu'il pense. Nous autres petits philosophes^ il y a bien d'autres choses que nous pouvons accepter, "hiais ce dont il faut nous garder, c'est d'accepter deà idées que notre esprit ne saisit pas clairement. Il faut les décomposer, les comparer, le$ classer, jusqu'à ce que nous les ayons réduites à des vérités connues ou à des impossibilités; il faut nous garder surtout des erreurs de mots d'où naissent la plupart des doutes et des incertitudes.
Depuis Descaries nous sommes libres. ,
Voilà huit pages et je croyais ne pas avoir le temps de l'écrire; mais je m'aperçois que l'habitude de professer devient invétérée chez moi : mes lettres sont des leçons; je sais bien que tu les reçois avec beaucoup de bienveillance, mais il n'y a pas d'habitude plus sotte que celle de professer. On s'accoutums à s'écouter, à s'admirer, à être plein de complaisance pour ses propres idées, quand par hasard on en a; on supporte difficilement la discuss,ion, on est bavard, bref on a tous les défauts possibles.
Metz, 30 décembre 1865.
Fragment.
Mon binôme qui avait manifesté l'intention de ne pas
aller à Paris, a demandé à y aller, ce qui lui sera probablement accordé ; je suis bien aise qu'il aille chez lui, mais je crois que vous sentirez davantage mon absence que s'il n'y était pas. Si ce n'était par raison, je ferais la même demande.
Samedi soir. — J'ai accompagné G. ce soir à la gare, et je l'ai chargé de vous remettre un petit paquet. J'espère que vous l'aimerez. J'aurais voulu avoir quelque chose de vraiment joli et en vrai tapis, mais ce que j'ai choisi m'a paru d'assez boa goût quoique ce ne soit que de l'impression. Il paraît que c'est d'une bonne couleur et qui peut se nettoyer. Aurez- vous deviné que c'est un tapis de table pour la salle à manger? Maintenant qu'il est parti, je pense que j'aurais pu mieux choisir, que le dessin est peut-être un peu trop joli pour l'espèce de tapis, et que l'espèce est peut-être trop laide pour votre jolie table; cependant, tel qu'il est, j'espère qu'il plaira à Mère. Je voudrais de tout mon cœur pouvoir lui donner pour élrennes quelque chose de plus joli; je voudrais lui donner tout ce qu'elle désire. Je ne vous envoie pas de mirabelles, vous en avez d'ailleurs peut-être encore. Quant à vos petites voisines, ce sera pour quand je viendrai.
Adieu, je vous quitte pour ce soir ; demain, si j'ai le temps avant le courrier, je vous enverrai encore un mol. En attendant, je vous embrasse tous et vous renouvelle mes souhaits de bonne année.
Metz, 19 janvier 1866.
Mes bons chéris, vous devez me trouver bien ingrat de ne pas vous écrire plus souvent; je l'aurais fait plus
TlP^'V
tôt s'il ne m'était pas tombé une avalanche de soirées qui, depuis lundi soir jusqu'à samedi inclusivement, me tiendra hors de chez moi. Lundi je rencontre à la Bibliothèque de l'Ecole le colonel Emy ; je vais le saluer, et aussitôt il m*o£fre de me présenter le même soir chez madame de Marin, dont j'entendais le nom pour la première fois ou à peu près. Le lendemain, toujours à la Bibliothèque, un de nos capitaines m'accoste et me demande à l'oreille si cela me ferait piaisii: de passer la soirée chez lui; je ne pouvais pas dire que cela me ferait de là peine. Dans cette soirée, je rencontre un monsieur avec lequel j'avais, la veille, causé un peu du patois messin ; ce monsieur, qui a été officier d'artillerie, est président de l'académie de Metz; il me présente à sa femme et m'engage avenir à ses mercredis. Son mercredi de cette semaine a été une charmante soirée où il y avait beaucoup de gentilles danseuses et une fort jolie femme. Je noie ce dernier point parce qu'on en volt foRt peu.
Hier soir, ce même monsieur me donne rendez-vous à la Bibliothèque de la ville pour me faire faire connaissance avec un des bibliothécaires qui s'occupe aussi du patois messin. Le pauvre ibibliothécaire a fait tous ses efforts pour me bien recevoir, mais au fond il me considérait comme un intrus qui chasse sur ses terres ; je lui ai montré mes notes sur son patois, il les a parcourues avec un intérêtqui n'était pas sans inquiétude. Il s'occupe justement du même sujet que moi et ce sujet est proposé en prix par l'académie de Metz !
Cependant il m'indiqua le sens et l'étymologie de quelques mots qui m'étaient inconnus, et me montra le commencement du programme de l'ouvrage qu'il veut faire sur ce sujet de concert avec son collègue l'autre biblio-
thécaire ; il me parla aussi de quelques ouvrages qui pourraient m'intéresser, et entre autres d'un livre du fameux pasteur Oberiin sur le palois du Ban-de-la-Roche; ce livre était rare, me dit-il, mais cependant peut-être existait-il chez quelques amateurs. Mon conducteur qui causait d'autre chose avec un monsieur, entend vaguement de quoi nous parlons. « Tiens, le livre d'Oberlin, dit-il, qui est-ce donc qui vient de Tacheter? » C'était justement mon interlocuteur, qui venait de me conseiller de courir après. Voyez comme ces Sfivants sont de rusés coquins!
Hier soir, je suis allé en sortant de là, chez madame Lefrauçois ; j'aurai Tindiscrétion d'y retourner ce soir; il est vrai que je n'y étais pas allé depuis quinze jours. Enfin je -passerai la soirée demain chez cet excellent colonel Maingand.
Grâce à vos présents, je nage dans l'opulence. J'ai reçu tous les cadeaux de Mère en bon état, et j'y ai été bien sensible. Tout cela était un renfort de troupes fraîches venant secourir à l'iraproviste une armée affaiblie.
Quand écriraije à Bella? Chaque fois que je vous écris, je suis tellement en retard que je n'oserais pas vous faire attendre un courrier de plus pour ajouter quatre pages à ma lettre ; ce n'est donc pas encore cette fois-ci que j'écrirai à mes petites chéries.
Adieu mes bons parents, je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre fils affectionné.
A sa sœur B.
Metz, 29 janvier iS66.
Hier, je suis allé faire une jolie promenade à la pampagne ; je suis monté dans un clocher pour y prendre le croquis d'une fenêtre du xii® siècle, ou même antérieure,
car elle appartient à Tépoque romane. li y avait deux petits garçons qui étaient là pour sonner les cloches ; cela me paraît assez dangereux. Je.suis allé ensuite dans un autre village oii il y avait un bas-relief très laid, très curieux et surtout très ancien ; un villageois m'a dit qu'il avait été découvert il y a quelques années par un élève de l'Ecole Polytechnique et le pasteur des protestants.
Mais je ne t'ai pas dit ce qui m'a engagé à aller dessiner comme cela. C'est que ma nouvelle connaissance. Monsieur de Bouteiller, veut me faire entrer dans la Société d'archéologie de Metz, et que je ne veux pas arriver à cette société les mains vides, si j'y arrive. J'aurais peut-être mieux fait, lorsque M. de B. n)'a parlé de cela, de lui dire tout simplement a zut », comme cela se dit dans le grand monde, mais je n'ai pas osé ; et si un soir il me dit comme ça : vous êtes membre de la Société d'Archéologie !... je le remercierai poliment, en lui disant toujours comme dans le grand monde : « Vous me la faites à l'oseille; » et si je puis entrer dans cette illustre compagnie avec une douzaine de « croquis cotés )) relatifs à l'architecture et à la sculpture du pays, je serai content de justifier ainsi mon admission.
J'ai vu Don Pasquale, C'est un opéra bien bête, comme la plupart des opéras, et de fort jolie musiqbe. J'ai pensé à te le donner, mais j'aime mieux que tu me dises lequel tu voudrais avoir ; de la sorte je serai sûr de te donner quelque chose qui te plaise. Je te requiers donc de me dire dans ta prochaine lettre quel est l'opéra que tu aimerais le mieux avoir, et de me tenir au courant des changements qui pourraient survenir dans tes goûts jusqu'à ce que je t'en donne un.
Il y a pas mal de ressources dans cet opéra, mais je crois que c'est une invraisemblance que ce personnage
de don Pasquale, vieillard goutteux, amoureux et fort ridicule. En effet, il est ridicule parce qu'étant vieux et mal portant, il ne laisse pas que d'être amoureux ; mais s'il est vieux et mal portant, il ne peut pas avoir une belle voix, et puisqu'il n'a pas une belle voix, il ne faut pas lui donner un rôle dans un opéra. Il n'en est pas de même du docteur Bartholo du « Barbier » qui est un homme mûr, ou peut-être même un vieillard, mais n'e§t pas représenté comme infirme et malade ; c'est un homme actif et vigilant, dans toute la force de son caractère; il n'y a donc rien d'absurde à Tentendre chanter. Généralement, les faiseurs de livrets s'inquiètent bien peu des convenances théâtrales, aussi n'y a-t-il guère de bons livrets que ceux empruntés à la scène parlée comme le Barbier, les Noces de Figaro, Don Juan, ou ceux des auteurs qui ont une parfaite entente de la scène. Tels sont ceux de Scribe. Dans beaucoup d'opéras un désaccord frappant existe entre lé caractère insignifiant du personnage et la splendeur de sa voix, entre la nuliHé des sentiments exprimés, la monotonie de l'action d'une part, et de l'autre l'éclat de la mise en scène, la richesse de l'harmonie. La musique, avec ses infinies ressources, provoque une émotion à laquelle l'esprit se refuse en présence de la sottise de l'action représentée. Si le public de nos théâtres de musique, public riche et quelquefois instruit, avait la fibre artistique un peu développée, il ne tolérerait pas toutes ces rapsodies avec lesquelles on nous bâtit des livrets d'opéras, tous ces haillons dramatiques qui entourent la musique des maîtres.
2 février. Deux conditions qui m'empêchent d'écrire
sont la fumée qui remplit ma chambre dès que je tente
de faire du feu, et le peu de temps que me laissent en ce
^*-. 'moment-ci les soirées. C'est un ennuyeux métier que
celui de danseur; on est libre, il est vrai, d'en prendre ce qu'on veut, et je crois que j'en prends trop pour le plaisir que cela me procure. Mercredi je suis allé à Nancy chez le maréchal Forey et je me suis couché à six heures du matin pour me lever à huit heures et demie^; hier, jeudi, je suis encore allé au bal, et j'ai été bien sage de rentrer dès une heure du matin. Ce soir, je vais danser chez des gens dont je sais à peine le nom et dimanche le général Lefrançois donne un bal. Il ne faut pas conclure de là que je suis distingué de la foule des danseurs; il y a un assez grand nombres d'élèves exactement dans le même cas, beaucoup même vont encore plus que cela dans le monde. Pour un dormeur comme moi, ce n'est pas tenable.
J'ai reçu ta photographie et celle de petite S. ; elle est bien, mais vous êtes mieux.
Adieu ma sœur, je t'embrasse et je t'aime bien.
Ton frère.
A sa sœur B.
Metz, 9 avril 4866.
Ma chère B., je compte que dans trois mois nous serons près d'être installés à Metz *. J'attends avec quelque impatience le moment de notre réunion ; je serai tout heureux de m'occuper de notre installation. Auronsnous un peu le temps de travailler ensemble? Auronsnous assez de persévérance pour le faire d'une manière profitable? Pour moi, je compte bien sur vous pour m'apprendre l'anglais. En revanche, si tu es toujours curieuse de savoir, nous pourrons faire ensemble bien
1. La famille de L. R., sur ses instances, quittait Paris, pour aller prés de lui à Metz.
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des travaux. Mais Metz a d'autres plaisirs à vous offrir. Je crois qu'on me dit dans une de vos lettres que tu Tegrettes de quitter Paris. Mais comptes-tu pour rien le voisinage de la campagne et l'agrément de trouver à dix minutes de chez soi de vraies routes, de vrais champs et devrais arbres. Père doit se rappsler qu'il a fait dans le pays de jolies promenades^ et j'espère que nous en ferons aussi lorsque les chaleurs ne seront pas trop fortes.
Je fais maintenant un peu de géologie et de minéralogie; je voudrais devenir habile et instruit là*dessus comme sur une foule de choses utiles à l'ingénieur; je ne sais pas comment j'en viendrai à bout. Je lis aussi des livres de philosophie de M. Littré, un de ces Aom6/es gens qui ne croient à rien qu'à eux-mêmes, et ne tiennent pour vrai et pour certain que ce dont ils ont vérifié l'existence. ■
Quoi qu'il en soit, cette école philosophique est une excellente école pour la recherche scientifique, car elle vise justement, ce qui est indispensable pour s'instruire dans les sciences, à analyser avec délicatesse les faits dont on est témoin, à distinguer, dans un fait, l'erreur de la vérité, à se débarrasser de toutes les illusions que nous imposent l'habitude, le préjugé, etc. Mais je crois qu'appliquée à l'élude de l'homme, cette méthode est incomplète; elle cherche un problème sans avoir assez de connaissances pour le résoudre. Tant qu'elle ne veut que constater des faits, elle est la seule et la vraie méthode, mais pour les grouper ou les expliquer, elle en est sans doute incapable.
23 avril. Hier, j'ai fait une promenade à la campagne; c'est, maintenant le vrai moment pour cela, car le temps est magnifique. Je m'étais donné pour prétexte de faire de \a géologie, et j'en ai fait aussi, mais je suis allé si
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peu vite que je suis resté tout le temps sur le même terrain géologique, qui est le calcaire à grypbées arquées, une des subdivisions du liais, si tu te le rappelles.
De temps en temps je voyais le sol changer un-peu de couleur, et je croyais trouver un nouveau terrain, mais je ne tardais pas à retrouver le sol pavé en quelque sorte de ces gryphées qui ne se trouvent que dans ce terrain.
Sur le soir je suis revenu, ayant une vingtaine de cailloux et de coquilles dans mes poches, et m'étant un peu déchiré les mains à des épines. Pendant que je ramassais des pierres dans les vignes, il y avait des petits enfants qui passaient dans le chemin à côté; j'entendis un tout petit garçon qui (lisait à sa sœur : (( Tiens, voilà des violettes. — Mais non, disait la sœur, ce ne sont pas des violettes. — Ah î mais moi, je croyais que les violettes étaient jaunes. » J*ai trouvé cette opinion bien téméraire.
Monterhauscn, (Moselle). 13 mai 66.
Ma chère B.,
Comme il y a longtemps, ma chérie, que je te dois une lettre, je veux t'adresser celle-ci. J'avais l'intention de la faire longue, mais je tombe de sommeil et je suis si fatigué que j'ai à peine dîné. Je suis parti ^ de Metz à minuit un quart, ou plutôt vers une heure du matin, car le train s'est mis fort en retard, et après deux changements de train et un grand détour, je suis arrivé à Niederbronn, ayant fort mal dormi, car les wagons étaient pleins. Niederbronn est au pied des Vosges, dont on voit à l'Ouest les sommets boisés.
Sur un de ces sommets, au-dessus des arbres,- nous voyions le haut d'une tour en ruines qui, depuis le ma-
i. Ce petit voyage était une tournée pour faire des levés.
tin, semblait nous provoquer à une promenade; comme ce n'était pas très loin du village et que nous ne partions qu'à 2 heures et demie pour Moiiterhausen (à 18 kilomètres de Niederbronn), nous nous sommes décidés vers une heure à faire cette ascension. Je voudrais avoir le temps de te raconter comment, après avoir gravi à travers les bois une pente abrupte et encore raidie par des escarpements de rocher, nous avons trouvé sur un plateau boisé la plus jolie, la plus curieuse ruine du moyen âge. De grands murs épais, moitié pierre et moitié roc, encore une salle couverte par le rocher et remplie de décombres; dans le mur intact, de belles fenêtres ogivales; un escalier en bois, d'une solidité douteuse conduit à la plus haute de ces fenêtres, d'où l'on découvre un panorama magnifique. Au loin, ^ l'Est, une ligne blanche tout près de l'horizon; c'était sans doute le Rhin.
Nous sommes redescendus au pas de course et retournés au village, où l'on nous a aussitôt empaquetés dans un petit omnibus pour six, disait-on, mais où nous étions' fort gênés, étant seulement cinq assez minces, et le sixième sur le siège avec le cocher.
Enfin me voici arrivé, j'ai reconnu mon travail qui consiste à lever un marteau pilon et une machine à raboter. Je suis assez mal installé et je paie cinq francs par jour.
Je sors de table, je vous écris ce mot, et je dors les poings fermés jusqu'à demain.
Adieu ma chérie sœur, adieu mes bons parents et ma petite Sarah; je vous embrasse tous, et j'attends une lettre de vous avec impatience.
Votre fils affectionné.
Ecrivez vite si vous voulez que votre lettre, impatiemment attendue, m'arrive ici. L. R.