‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 32 sur 113 · SOUVENIRS DES COMBATS DU 16 ET DU 18 AOUT · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DES COMBATS DU 16 ET DU 18 AOUT

— Je donne la parole, pour raconter ses souvenir, du 16 et du 18 août, à mon camarade Valny, lieutenant à la 10* batterie du 13" régiment, armée de pièces de douze, et destinée dans l'organisation de l'armée, à la réserve générale.

— (( Le 16, nous étions, avec la 9* batterie divisionnairedela 2" division du 6" corps, oomposée d'un général de division, deux généraux de brigade et 1.400 hommes du 9" d'infanterie.

(( Nous étions campés à droite de la route, sur le plateau en arrière de Rezonville. Comme nous finissions de déjeûner, vers dix heures, on sonne « à cheval », et nous allons nous mettre en batterie au bord du plateau. Lippmann (le capitaine) demande à Canrobert, qui était là, où il faut tirer. — « Où vous voudrez, par là, répond le Maréchal, mais surtout ne tirez pas sur le 94®. »

(( Je demande à mon tour à Lippmann où je dois tirer, il me répond : « pas sur le 94* ». — Il y avait à gauche de Vionville(ausud), à 3.000 mètres de nous, s'élendant jusqu'au bois, une très forte batterie prussienne où nous envoyâmes des obus; puis une colonne d'infanterie ennemie déboucha pour aborder notre ligne; elle était à 1.100 mèlres et traversait un peu obliqueipent la route

(elle débouchait du vallon qui va vers Flavigny). Mes obus arrivaient en plein dans la tête de colonne où chaque coup faisait un entonnoir. Mais à ce moment là, le 9* de ligne, qui était derrière nous à ne rien faire, fut saisi d'un tel enthousiasme qu'il s'élança tumultueusement en ayant, en criant: Vive l'Empereur, Vive l'Artillerie! traversa la batterie et s'^arrêla devant nous sans qu'on pût Ten faire démarrer ; il rendait notre feu impossible et il nous fallut changer de position. Pendant tout cela notre batterie était seule, ce ne fut que plus tard, en se mettant en batterie plus en arrière, qu'elle retrouva la 9®. ))

(( Vers deux heures on nous fit porter en arrière au trot, et j'étais à ma place dans la section lorsque j'entends sonner a en batterie » ! Je n'écoute plus rien et je fais mettre la pièce de gauche en batterie, Mais toutà-coup, servants, chef de pièce, avant-train disparaissent, et je me trouve tout seul à côté de la pièce. Je me retourne en appelant mon chef de pièce, Tinjuriant, l'appelant lâche, mais j'aperçois à cinq pas de moi, sans exagération, une colonne de cavaliers prussiens qui avait tourné le coin du bois et qui poursuivait un peloton de chasseurs à cheval. C'étaient des uhlanset des cuirassiers, le 16* uhlans etle7®cuirassiers,àceque j'ai su depuis. Ils criaient: « à l'artillerie, à l'artillerie, ))et les autres : (( vonvoerts, vonvoerts )).

(( J'étais seul, il n'y avait rien à faire; je courus après ma section et je repris ma place. Ce qui nous sauva sans doute, c'est que leurs chevaux étaient fatigués, car ils étaient au milieu des voitures attelées et ils ne les dépassaient pas. Nous étions tous mélangés ainsi ; les servants, assis sur les coffres, n'avaient pas leurs mousquetons chargés (ils les ont toujours eus depuis et n'ont pas trouvée s'en servir). Il y en eut de tué^ dans cette

poursuite. Lorsqu'un cavalier nous atteignait, nous nous retburnions tout en courant et nous l'arrêtions en tirant un coup de revolver, ou seulement en le menaçant. Je me rappelle un cuirassier, un grand diable énorme, avec des favoris superbes. Je me retournai sur lui et dirigeai mon revolver sur sa poitrine ; tout de suite je le vis porter le corps en arrière et scier du bridon pour arrêter son cheval, Thorel, (un de mes camarades de promotion, le lieutenant de la f'' section de cette batterie), était à 60 pas en avant ; tout à coup, je le vois qui s'arrête, qui fait retourner son cheval, et, de pied ferme, ajuste successivement autant d'hommes qu'il avait de coups à son pistolet, puis il repart au galop. »

(( Heureusement pour nous un régiment de dragons qui était là, vint nous dégager de cette cavalerie qui s'en retourna, et comme elle avait dépassé, sans le voir, notre 7* cuirassiers, ce régiment tomba sur le flanc des Prussiens dans leur retraite ; les chevaux étaient frais et ceux des Prussiens hors d'haleine. Ils furent comme détruits. Ces cuirassiers blancs étaient superbes, parés et éclatants comme pour une revue. »

(( Notre batterie se reforma dans le ravin, (c'est le ravin qui longe le bois des Ognons) et je dis au capitaine que j'allais rechercher ma pièce. Je pars avec mon chef et je trouve en effet une pièce de la batterie, mais pas la mienne, que nos dragons avaient reprise. Cette pièce avait ses deux chevaux de devant blessés, ceux de derrière tués, et un couché devant les roues, mais l'attelage du milieu était bon. Nous essayâmes de faire passer la pièce par-dessus le cheval mort, mais il n'y avait pas moyen. Enfin je vis dans la plaine un avant-train de quatre avec deux chevaux tués ; j'allai chercher les deux autres, et mon chef et moi, montés sur les porteurs et

tenant en main nos chevaux de selle, nous pûmes ramener la pièce. -A quatre heures je finis par retrouver ma batterie en bataille à droite de la roule, derrière Rezonville; nous ne fîmes plus rien ce jour-là, mais je vis combattre devant nous, au bord du plateau, les zouaves de la garde çt un bataillon de chasseurs. »

Je continuerai à raconter ce que m'aditValny de l'affaire du 18. Pour ce qui est de ce qui précède, il faut remarquer que les cavaliers prussiens arrivaient par la droite, de sorte que Valny, commandant la section de gauche, fut le dernier à les voir, et que la section de droite commaudée par Thorel, se trouva la première à fuir. Les uhlans étaient devant les cuirassiers blancs pendant la retraite; ce furent deux escadrons de dragons seulement qui les suivirent. Les cuirassiers étaient en colonne le long du bois, et par un mouvement de pelotons à gauche, se trouvèrent en bataille pour charger les uhlans. Ainsi ils tombèrent sur le flanc droit de Tennemi; en un instant les deux cavaleries furent mélangées. La cuirasse servit à nos soldats de protection très efficace contre les coups de lance.

Avant la guerre nos savants demandaient à cor et à -cri qu'on débarrassât le cavalier de cet appareil suranné; aujourd'hui on ne trouverait pas un cuirassier disposé à abandonner sa cuirasse.

L'officier qui me racontait le détail de la charge a reçu deux coups de lance dans son plastron. La poursuite fut arrêtée par le feu de l'infanterie prussienne, postée sur l'autre côté du ravin, à 400 mètres du coin du bois, mais très peu de uhlans échappèrent; après les avoir combattus nos cavaliers se retournèrent contre les cuirassiers blancs et eurent un succès égal.

Minuit. Ce n'est pas en temps de paix qu'on trouve-

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rait un journal pour vous prendre de la copie que la censure peut trouver mauvaise ; aujourd'hui on vous dit : (( Ce sera cisaillé, mais ça ne fait rien, lïous conserverons Pépreuve. Coffinières me fera appeler, mais je répondrai que je n'y suis pas ; je neveux pas discuter avec lui, le pot de terre ne discute pas avec le pot de fer. » Le Moniteur d'aujourd'hui publie la séance du Conseil municipal du 22 octobre, à laquelle le général Coffinières a pris part pour exposer nettement quelle est, au point de vue de l'alimentation, la situation de la ville. En se retirant, il a voulu de nouveafi bien préciser la situation qui nous est faite. « Nous n'avons pas, il est « vrai, subi un siège régulier, grâce à la présence de (( l'armée; mais cette armée a combattu autour de nous (( comme la garnison de la place l'aurait fait dans un (( siège, et notre situation est aujourd'hui, au point de (( vue des approvisionnements, ce qu'elle serait, à la fin (( de la lutte. » La commission chargée de l'achat des chevaux a reçu aujourd'hui des chevaux volontairement amenés par les propriétaires; elle les a estimés, et le receveur des domaines les a ensuite vendus aux enchères aux bouchers; l'Etat supportera la différence entre le prix de vente et le prix d'estimation. Les bouchers ont l'ordre de donner la viande au prix de la taxe, qui est de Ofr. dOle kilog pour les bas morceaux, 0 fr. 50 pour les moyens, et i franc pour les bons. Cela ne s'exécute pas exactement.

On prétend qu'il y a beaucoup de désertion. On avait donné à la fois plusieurs jours de vivres, le soldat les a mangés d'abord, et il n'a plus rien aujourd'hui dans beaucoup de corps.

26 octobre. Les illusions du commandement se transf jrment, mais ne cessent pas. Le général de Grammont

disait hier à un de ses officiers en lui annonçant la nomination de Changaruier : « On espère qu'il obtiendra des Prussiens qu'ils laissent entrer quelques vivres. »

Aujourd'hui, au rapport du général Coffinières, le directeur des fortifications, colonel Petit, a apporté diverses pièces relatives à la capitulation de Danlzig; le commandant du génie, lieutenant-colonel Salauson, mon chef, a lu la capitulation de cette place. Le désir de trouver des précédents a appelé l'attention sur ce cas, où il y avait à la fois une armée et une garnison, et où celle-ci obtint de ne se rendre que vingt jours après l'armée. Coffinières a écouté tout cela avec une inattention apparente. <( Je crois, disait un témoin oculaire, qu'il a contracté des habitudes d'indolence et de paresse qu'il lui a été impossible de secouer, môme sous la pression des circonstances. ))

Un caporal du 91® m'a dit que leur colonel les a réunis il y a quatre jours pour leur dire de prendre patience, qu'ils n'avaient plus que peu de jours à souffrir. On leur donne maintenant de la viande et du blé qu'ils pilent et qu'ils mettent dans la soupe.

Je n'ai pas raconté que le 7 août, au milieu des élections municipales, le iscrutin fut interrompu et les bureaux d'élection transformés en bureaux d'enrôlement pour la garde-nationale. J'avais pris cette mesure pour une manœuvre du parti impérialiste, destinée à empêcher l'élection d'un conseil municipal indépendant et à conserver le vieux conseil élu six ans plus tôt, pour avoir sous la main, à tout événement, des autorités dociles. Je me trompais, c'était une manœuvre du parti opposé, qui est aujourd'hui le parti patriote.

Les élections des 6 et 7 août avaient été ainsi placées, suivant la politique de l'Empire, pour être escamotées

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au milieu de l'ouverture de la campagne, et la campagne, c'était bien convenu, devait s'ouvrir par un succès. On se rappelle qu'à ce moment, toute discussion politique était impossible, toute opposition taxée de trahison. A Metz surtout, la présence de l'Empereur entravait complètement les opérations de la période électorale ; il n'y eut pas de réunion publique, une police nombreuse et active, (( la police corse » fourmillait dans les rues. Bref, le parti libéral, trouvant que le scrutin n'avait pas bonne tournure, et incertain de ce qui allait sortir de la marmite "électorale, ne fut pas fâché de faire suspendre les opérations.

Il y avait de plus une sorte de panique ; les gens qui paient pour être bien informés et qui le sont, ayant leurs sources de renseignements auprès du pouvoir, subirent le contre-coup de l'épouvante qui environnait le gouvernement. On se préoccupa de sauver la ville, d'utiliser les bureaux existants pour former une garde nationale; les leaders du parti (le Courrier en tête) dictèrent au gouverneur de la plabe la mesure qui arrêtait les élections. Je ne jurerais pas que plus d'un conseiller municipal ne fût pas enchanté d'enterrer l'affaire et de voir ainsi mise hors de question sa petite existence politique. Qui a profité de tout cela, le parti libéral ? Point, mais la queue de l'Empire : au lieu d'un Conseil jeune, fort de son mandat récent, empressé de s'affirmer, Metz a eu pour la gouverner pendant le siège son vieux conseil flasque, indécis, hésitant. La morale de cette histoire est qu'il faut laisser les coups d'état à ceux dont c'est le métier.

A propos d'élections, on s'est un moment préoccupé à Metz des électiojis de la Constituante. Un vieux patriote, dont je parlerai librement quand je serai en pays libre,

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réunit une vingtaine de citoyens et leur représenta que les élections avaient été prescrites par le gouvernement et qu'il fallait au moins, par une démarche motivée, mettre en demeure le gouverneur de la place, détenteur des pouvoirs civils par suite de l'état de siège, de faire procéder aux élections. Le gouverneur refuserait, mais on aurait pris acte de son refus. On fil des objections, on dit que Metz ne représentait rien, ce qui n'est pas vrai, car Metz est le chef-lieu de trois cantons partiellement compris dans le pays bloqué, sans compter les réfugiés des villages voisins, et dont les élections auraient été validées par le nombre même des électeurs. On discuta, on s'arrêta à des détails, on ne voulut pas se mettre en avant, et le vieillard se relira écœuré de voir à quel point on comprenait peu ce qu'il comprenait lui, non pas comme un acte de patriotisme gratuit, mais comme une obligation légale. Quelqu'un parla d'élections clandestines; outre que c'était impraticable, cela ne pouvait donner aucun résultat sérieux. Enfin une coterie militaire crut voir là un moyen de dominer Bazaine en créant ici une autorité sui generis. On aurait nommé un général, qui eût pris la direction des opérations, le maire de la ville, homme dévoué et respecté et un habitant des campagnes. Tout cela a crevé.

Conseil de guerre dans la matinée^ vers dix heures. On croit que le sort de l'armée sera décidé aujourd'hui.

6 heures et demie. — Il fait depuis une heure un ouragan terrible.

Je prétends que le soldat français est patient et capable des plus grands sacrifices. La preuve en est que les symptômes de désorganisation sont faibles encore dans cette armée que ses chefs ont tout fait pour démoraliser.

'Voici ceux de ces symptômes qui sont venus jusqu'à

moi. Les maraudeurs sont nombreux, si nombreux que la nuit du 24, à Lessy, les Prussiens, les ayant enten- •dus, ont cru à une attaque et ont fait contre eux une fusillade nourrie et prolongée. Ils ont en tué vingt et il est bien étonnant qu'une fusillade de nuit, qui n'était pas un combat, ait été si meurtrière. La mendicité continue dans la ville. Au fort de Plappeville, les soldats du 40®, placés là. depuis le d4 et qui n'ont pas souffert, murmurent contre le travail. Les officiers les plus élevés en grade ont dès longtemps placé en lieu de sûreté ce qui leur appartient; cette prudence se propage depuis huit à dix jours dans tous les grades.

A neuf heures, je rencontre dans la rue de R., historiographe de la campagne. Je lui avais écrit ce matin pour qu'il pressât G. de démanteler la place avant delà rendre. « J'en ai déjà parié, me dit- il, et Villenoisy aussi. Il répond qu'il faut attendre, qu'on négocie des conditions, et puis il rompt les chiens. Je lui en reparlerai. )) — Dites-lui bien qu'il nous trouvera prêts à obéir; cela peut se faire eu deux jours et sans aucun danger.

(( J'ai jugé cet homme-là, me dit de R.; il a reçu l'ordre écrit de partager les subsistances avec l'armée, ce qui lui interdit de se défendre et il en a été enchanté, j'en suis certain. Il est fort tranquille et parle des parties de chasse qu'il fera avec son fils là-bas à Dusseldorf . » Puis revenant au sujet de notre entretien : « Je lui reparlerai. Chaque jour est une bataille perdue pour nous, et perdue sans perte pour l'assiégeant. Puisque nous nous rendons à discrétion, qu'avons- nous à perdre, qu'avons-nous à craindre? Nous avons à craindre qu'on nous fusille ! Et quand on nous fusillerait ! »

Il m'apprit que le colonel Petit, directeur des fortifications, le commandant Villenoisy, le commandant

Chrétien étaient à étudier la capitulation. C'est que c'est très difficile de faire une capitulation ! Il faut sauvegarder les intérêts civils ! Toujours la même toquade ; ils se noieront dans les paperasses. Tas de Byzantins!

(( Eh bien !^ Vous aviez raison, me dit-il enfin, vos prévisions étaient justes. — J'en étais si assuré, répondis-je, que j'aurais joué mon honneur militaire sur mes convictions. — Mais enfin, si vous aviez réussi, un autre ne vous aurait-il pas renversé le lendemain? » Je ne lui répondis pas avec franchise. — Ne parlons pas, dis-je, du cas où j 'aurais réussi; il n'était pas possible que je réussisse. L'état des esprits ne le permettait pas. — C'est vrai, ceux qui n'aiment pas à courir les aventures n'admettent pas qu'on puisse tenter une révolution; on ne sait pas où ça s'arrête; c'est l'état de la France aujourd'hui. — Tout ne vaut-il pas mieux que de se rendre à discrétion ? — Pas pour tout le monde.

Et pendant ce temps-là, savez- vous à quoi songent les hommes les plus déterminés et les plus actifs, le général Clinchant, Réau, les leaders de la garde nationale? Ils veulent agir? Point. Ils veulent protester.

4 heures et demie. Enfin, un homme s'est rencontré, comme dit Bossuet, événement rare et digne d'être noté. Vers midi et demie je passe au café, un peu par hasard. On me prévient, par hasard également, qu'il y a à une heure, dans la salle même de notre cercle, une réunion d'officiers. On prononce les noms du colonel Boissonnet, du général Clinchamp... Les officiers du génie affluent peu à peu, quelques officiers d'infanterie de la ville, un ou deux artilleurs. Je ramasse dans la rue le petit Durand, du 17% qui a une section dé mitrailleuses à lui tout attelée, indépendante et dont il serait enchanté de se servir.

Il s'agit, dit-on, de se concerter pour échapper à l'af-

froDt de la capitulation la plus infamante. La convocation a été presque officielle et beaucoup d'officiers se demandent quel en est le but. Guérin, commandant la compagnie du grand parc, me prend à part. « Vous rappelez- vous ce que vous m'avez proposé un soir ? Je regrette bien aujourd'hui de ne pas l'avoir fait ! »

Une heure et demie est passée, le colonel n'arrivepas; enfin il envoie Wagner prévenir qu'il nous attend dans la cour des bureaux du génie ; on y va, il pleuvait, on chasse des batteurs de blé installés dans le magasin du génie, on s'y place et Boissonnet prend la parole. II parle de Tiguorninie d'une capitulation telle qu'on nous la propose, et il nous a réunis pour que ceux qui ne veulent pas subir cette honte puissent se compter et s'enlendre. Pour les troupes du génie, en particulier, il s'offre à commander ceux qui voudront partir. Il ajoute qu'on a parlé à plusieurs généraux, que le général Aymard refuse, que jusqu'à présent le général Clinchant accepte, si l'on réunit d5 à 20.000 hommes, d'en prendre le commandement. Il demande qu'on se compte. Plusieurs offrent confusément quelques hommes, d'autres hésitent, d'autres ne répondent que de leur personne. Le colonel du 7d*^, qui est présent; s'engage pour son régiment. On garantit la totalité de la brigade Clinchant et de la brigade Lapasset.

Enfin, j'obtiens qu'on se range par corps d'armée et on s'aperçoit qu'il n'y a pour ainsi dire personne du 2* corps, absolument personne du 4", du 6*, ni de la garde, ni de la division de cavalerie de réserve. Au contraire, beaucoup de monde de la ville, presque tous les officiers du génie du fort de Queuleu, en un mot que* presque tout est à faire.

Chéry, qui n'a jamais voulu croire aucune nouvelle,

qui a malmené tous ceux qui y voyaient clair, est le plus avancé aujourd'hui. Il est le centre des opérations.

Enfin on convient que demain à 8 heures du matin on concentrera les renseignements et ou prendra les ordres à ma salle à manger, dans le bâtiment des bureaux du génie.

Chez Chéry, nous trouvons le général Glinchant. Je prends quelques notes et on argumente un peu. Boissonnet et Chéry vont chez Coffinières lui parler du résultat de la séance

8 heures soir. Tout à l'heure un groupe d'hommes regardait une afficlie au coin d'une rue; je m'approche, la colle était toute fraîche, mais l'affiche était complètement lacérée. — Qu'est-ce que c'est? demandai-je. — Monsieur, me répond un monsieur très indigné, c'est le déshonneur de la France! Encore serait-il bon, lui dis- je, que tout le monde pût lire et s'indigner avec vous. — Oh, moi, je n'y ai pas touché. On y dit que tout est fini, que l'état-major a « terminé ». Je suis fort heureux que le nom de l'état-major figure dans cette affaire, car, en vérité c'était lui qui avait tout commencé.

Ainsi, les colleurs d'affiches de C. sont venus dans la nuit afficher sa détestable prose. C. n'a-t-il même pas le courage de ses opinions?

Il y a une heure, une députation du conseil municipal et des officiers de la garde nationale est allée chez lui pour affirmer encore une fois qu'à ce moment mèmje la garde nationale est prête à se défendre si on le lui com-e mande. C. a répondu qu'il n'était pour rien dans la capitulation. '

10 heures et demie du soir. Je viens d'assister à une scène pénible. Dès 2 heures après-midi diverses personnes ont su que l'armée se rendait à discrétion dans les

quatre jours; que, sur un ordre écrit de Bazaine, la ville partageait le sort de Tarmée; ce soot Changarnier et de Cissey qui ont mené à bien cette négociation.

J'ai appris la chose ce soir au café. Au cercle du Commerce, j'ai vu Vacca, du Courrier, qui m'a appris que son journal avait été tout entier accepté par la censure, sans aucun coup de ciseaux; il s*y trouvait, en particulier, un passage de Carnot sur le danger de laisser une garnison se démoraliser et l'opprobre d'un gouverneur qui contribue à la démoralisation de sa troupe. Il y avait en plus un article sur la responsabilité des commandants et la limite de leur droit.

Réau, imprimeur et gérant du 6'oMmer, fut découragé de voir la censure si accommodante. « C'est donc, dit-il, que tout est perdu! » Ancien lieutenant de chasseurs à pied, il commande un bataillon de la garde nationale. Son oncle, ancien officier supérieur, en commande également un. L'oncle est discuteur, le neveu vigoureux et actif, mais l'un et l'autre craignent la responsabilité. On a proposé au neveu de le porter au commandement de lagajrde nationale, a Parlez à mon oncle, a-t-il répondu. » Mais on ne voudrait pas de l'oncle. A moi, il m'a dit: (( je ne suis pas fait pour cela, je n'y entendrais rien. On se tâte, et on voit à quoi on est bon; je conduirais bien une compagnie, pourvu qu'on me donne des ordres ; mais conduire une affaire si épineuse, je n'y entendrais rien. »

L'officier du 7° cuirassiers était sombre, Heim tout à fait grincheux. Vacca ne désespère pas ; Goudchaux non plus. L'agitation a augmenté lorsque Meyer a faire lire ses épreuves de ['Indépendant. Il y avait des ratures de l'autorité. Ou parlait d3 se mettre en mouvement, de soulever la ville. Tout à coup un officier de carabiniers, dé-

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corè et ayant la croix de Mentana, qu'on n'avait jamais vu au cercle, se trouve là comme par enchantement. Il parle haut, d'une voix énergique; il ne veut pas se rendre: trente mille hommes se réuniront pour chercher à se faire jour; ils périront peut-être, mais n'importe. Les officiers prendront un fusil et feront le coup de feu; ne fût-on que huit ou dix, il en sera,' il ne veut pas se rendre. On l'écoute, on lui serre la main, il s'anime de plus . en plus. Le groupe s'échauffe. — Moi, dit le vieux Réau, je fais battre le rappel dans mou bataillon demain à 6 heures. — Il faut s'emparer des portes, crie-t-ou. — . Alors, dis-je, 6 heures c'est trop tard. — Mettons 5 heures. — Pourquoi pas tout de suite, crie le carabinier? Aux armes! Aux armes ! et il jette sa croix d'honneur sur la table.

On est tout disposé à l'écouter, mais incontinent les rangs s'éclaircissent, les gens prudents s'éclipsent. Les exaltés au contraire veulent aller s'armer; on décide qu'il faut avant tout s'entendre. « Qui prend le comman- — dément? Réau, prenez-vous le commandement? — Demandez à mon oncle !»

Cependant quatre commandants de la garde nationale se trouvent là: Maycr, les deux Réau et le vieux Pardon. Tout le monde ouvre un avis. Le vieux Pardon se défile. Enfin on pousse les- trois autres dans le salon vert en leur criant. « Décidez quelque chose, mais soyez brefs ».

Le carabinier crie toujours, il est de plus en plus exalté; on se demande s'il est soûl, si c'est un simple agent prctvocateur. Il veut marcher, il veut combattre. (( Mon cheval! mon sabre! mon revolver I » Et il enfile l'escalier au galop en criant. (( Aux armes! » On le rattrappe, on le ramène, il continue à divaguer. Je demande si on le connaît. Je l'ai connu sous-officier, me dit un

chasseur à cheval ; il est toujours très exalté. — Mais est-ce un galant homme? — C'est un galant homme. — De tout point? — De tout point. »

Cependant les trois commandants sont toujours enfermés dans leur boîte. Je vais voir ce qu'ils y font, et eux, voyant la porte ouverte, se précipitent dehors.

(( Que peut- on faire, monsieur, dit Mayer ! Il faudrait que l'armée... )) Je l'abandonne. « On ne peut rien faire, dit Réau. Avez-vous un plan? » Ceux qui l'eptourent lui crient. « S'emparer des portes de la ville! » — « Et après? Avez-vous un plan? Et les forts? Et qui est-ce qui donnera du pain à la ville? »

Là-dessus je vais me coucher. Le vieux Bizol me disait tout le temps: « Que vas-tu faire avec cette canaille? Mais c'est une maladie! Voilà ses compagnons, ce carabinier ! »

X. est sceptique sur le compte de la garde nationale. Il y a quelque temps, me disait-il ce soir, j'en ai réuni une vingtaine ; il ne s'agissait pas de faire un mouvement, mais de l'appuyer, et lorsqu'il se ferait, s'emparer des portes. Le lendemain je les vo'is arriver, deux à deux, trois à trois, ils me représentent que c'est chose ^rave, qu'il faut une nouvelle réunion pour en parler, qu'il ne faut pas les considérer encore comme engagés. Ils me parlent de considérations de famille.

... Voilà ce qu'il faut attendre de la garde nationale!

27 octobre. Ce matin le petit Hollandes vient me trouver. Il est du 76®. Sur combien d'hommes, lui demandaije, peut-on compter pour se battre? Trois ou quatre par compagnie. — Et bs officiers? — Les officiers à proportion. — Peut-on former dans le régiment un peloton de 80 hommes? — Non. — Et de 60 hommes? — Peutêtre, mais la moitié lâcheront pied à la fusillade. — Et

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combien d'officiers? — Une douzaine*. Pas un officier supérieur.

« Tu conçois, me dit-il, qu'on fait depuis huit jours tout ce qu'on peut pour prouver à ces gens que tout est fini, qu'il n'y a plus moyen de rien faire. Maintenant ceux qui marcheront se croiront sacrifiés. Tu sais l'influence des officiers supérieurs. Et bien, il faut l'avouer^ on n'est pas fâché de se dire : ma foi, j'irai en Prusse, je ne courrai plus aucun danger. L'autre jour, notre colonel nous a réunis et nous a parlé de l'Impératrice, de prendre patience, de tout cela. On dit que cela a réussi sur la garde, mais sur noi^, pas du tout.

(( On s'est dit, c'est bien pour sortir d'ici, mais une fois dehors, il ne faut pas qu'il compte nous emmener rétablir l'Empire. Alors nous n'avons parlé aux soldats ni d'Empereur, ni d'Impératrice, mais nous leur avons dit : vous avez cinq, ou six jours encore à souffrir, il n'y a de vivres que pour deux jours, mais nous vous ferons vivre comme nous pourrons. Et nous l'avons fait. Mais maintenant les six jours sont passés. — La fin est proche ( »

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