‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 31 sur 113 · GUERRE CONTRE L\ PRUSSE JOURNAL DU SIÈGE DE METZ · texte numérisé non relu

GUERRE CONTRE L\ PRUSSE JOURNAL DU SIÈGE DE METZ

Entrevue avec Bazaiae. — Meodiants. — Question de Bazaine au commandant Goussaint. — Boyenval arrêté. — Internement. — Opinion d'un étranger. — Le règlement. — Ressources en chevaux et canons. — Bruits démoralisants. — Peltre. — Ladonchamps. — Le Général Coff^niôres. — Réta^ blir l'ordre. — Devoir absolu en temps de siège. — Faibles rations. — Manifeste de Bazaine. — L'Impératrice. — Le Gouvernement régulier. — Dialogue. — Lassitude. — Le préjugé. — La Presse messine. — Position fausse des Prussiens. — Misère. — Le capitaine Joly ; souvenirs du 16 et du 18 aoiit. — Question délicate. — Finances. — Grotius et Puffendorf. — Carnot. — Dupont. — Le camp retranché et Bazaine. — Encore le 16 et le 18 août, le lieutenant Valny. — Souvenirs delà capitulation de Dantzig. — Elections d'août, la queue de l'Empire. — De R... et le démantèlement. — . Byzantins I Agir. Protester. — Réunion ; Boissonnet, Clinchant, Lapasset. — Les affiches. — La censure s'arrête. — L'officier de carabiniers. — Dernières agitations. — La fin.

Ea arrivant au quartier-général *, je vis Boyenval qui sortait avec un officier supérieur ; il paraissait récrimi-

l.Le Maréchal, informé de la campagne menée par Rossel contre les idées de capitulation, avait mandé le jeune capitaine pour obtenir de lui des explications. Le capitaine Boyenval était incriminé au même titre.

ner assez vivement. Je l'appelai, il me dit seulement que le Maréchal voulait me parler. Je m'aperçus alors que sou compagnon était un officier-général.

Je fus introduit dans ce vaste cabinet qui est au fond du couloir à droite. Il était bien éclairé ; outre le Maréchal étaient présents ses deux officiers d'ordonnance de service. (Mornay-Soult et un grand cuirassier.)

Le Maréchal est plutôt petit que grand et a un embonpoint ordinaire. En me voyant avec mes bottes jaunes et ma vareuse militaire, il s'écria avec violence : (( Qu'est-ce que c'est que cette tenue I Qu'est-ce que c'est que cette tenue ! en me coupant la parole, comme je voulais répondre ». — a Je ne comptais pas, répondis-je, avoir l'honneur d'être admis devant votre Excellence. )) — Il parut subitement calmé. J'étais au milieu du bureau, pas loin de l'entrée, dans la position militaire. Le Maréchal se promenait, les deux officiers étaient adossés à la cheminée. Le Maréchal me questionna avec calme, peut-être avec une légère irritation ; je lui répondis avec pleine possession de moimême, parlant très nettement, et même à un certain moment je m'aperçus que le ton de ma voix était beaucoup plus élevi que celui de la conversation ordinaire.

Je ferai observer ici que le Maréchal, non plus que ses neveux, ne fit preuve de grande habileté en tout ceci. — Cela étonnera peut-être ceux qui sont accoutumés à supposer chez les gens en place une habileté au-dessus de la moyenne. Mais il suffit de faire remarquer que si le Maréchal était un homme d'une capacité moyenne, ou s'il y avait des gens capables dans son entourage, nous n'en serions pas réduits où nous sommes.

Comme science milit,aire, comme science du gouver-

loâ MËUOIRES DE LOUIS ROSSEL

nement, les hommes qui lions gouvernent en sonl à l'A B C: il n'est pas étonnant qu'il en soit de même pour la petite diplomatie et la police.

Si j'ai des secrets à cacher, la société civilisée possède, particulièrement en France, des mécanismes tout prèls, de terribles mécanismes pour me les arracher. IL n'y a plus ta torture, mais sans aucun doute, un Camusot quelconque est plus apte à retourner un homme, il dispose da moyens plus redoutables que le Maréchal dans son cabinet.

On interroge directement un homme qu'on veut intimider; le Maréchal n'a pas cherché à m'intimider ; — ou un homme qu'on veut séduire; il n'a pas cherché à me séduire ; — ou un homme qu'on veut tuer après qu'on lui a parlé, et je suis sorti librement de son quartier-général. Je n'ai même pas été suivi.

« Qu'ailez-vous faire dans les camps ?i)

Telle a été la première question du Maréchal, question assez vague pour qu'il me fât nécessaire de solliciter des explications avant de répondre. Mu i s le Maréchal ne voulant pas préciser et disant qu'il n'y avait rien à préciser, je répondis que je me promenais parfois hors de la ville, et que j'en avais toujours usé ainsi.

H Et de quoi parlez- vous? » — Je parle de toutes sortes de choses, de la situation actuelle, de ce qui se passe. Il voulut que je définisse, et vraiment c'était difficile, sinon impossible, car on entend et on dit tant de choses qu'il yen aurait, lui dis-je, pour jusqu'à demain à les répéter. — « Eh bien nous resterons jusqu'à demain », dit le Maréchal.

Cependant quand je lui dis que je causais parfois de la situation actuelle, il voulut y voir un aveu et parut assez satisfait. Comme il me pressait lù-dfssus, saiis ton-

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tefois préciser, je lui dis que je ne m'occupais pas de la situation actuelle parce qu'elle était actuelle, mais seulement au même titre que je m'étais occupé de celles qui l'avaient précédée. Que mes préoccupations relati- , ves à la science militaire ne dataient pas d'hier et qu'il était facile de s'assurer, en examinant mes notes que je m'étais depuis des années occupé de ces études d'une manière continue ; que je ne faisais rien de clandestin.

Mais j'intervertis un peu l'ordre de la conversation.

La première question un peu nette que me posa le Maréchal fut de savoir si je ne m'étais pas présenté chez des officiers généraux et des officiers supérieurs pour leur parler de la situation actuelle.

Je répondis que j'en avais parlé à différents officiers. — (c Mais vous ne les connaissiez pas. » — «J'en ai parlé à des gens que je connaissais et à d'autres que je ne eonnaisssàis pas. » — « Mais vous y alliez exprès ?» — ({ Exprès pour quoi, monsieur le Maréchal?

On voit que mon entrevue avec son Excellence avait pour point de départ quelque dénonciation en forme, avec circonstances spécifiées.

Ce qui me valait cela, je l'avais vu dès l'abord, c'était l'imprudente démarche où j'avais arraché au général Aymard des détails sur le projet de capitulation. Je reviendrai sur ce point.

Je retourne à mon interrogatoire. « Exprès pourquoi », demandai-je ? « Exprès pour vous informer des intentions de ces généraux et de ce qu'ils comptaient faire dans le cas où certaines circonstances se présenteraient; » et un moment après, précisant davantage: « dans le Cas, me dit-il, d'une capitulation à laquelle, Dieu merci, personne n'a encore songé, » — J'opinai

respectueusement d'un signe de têle pour approuver ces paroles ; le Maréchal alla s'adosser à la cheminée, les officiers étaient au fond, près du bureau. Je ne me rappelle pas du tout comment la chambre était éclairée, mais je me souviens très bien que tous les visages étaient en pleine lumière.

Le Maréchal insistait, je me défendais. « Dans la haute situation où se trouve votre Excellence, disais-je, il est naturel qu'elle reçoive une foule de rapports, qui se rapprochent plus ou moins de la vérité, et qu'il faut soigneusement contrôler avant de les croire. »

J'obtins du Maréchal qu'il convînt que c'était une accusation qu'il portait contre moi, et -je fis ressortir l'invraisemblance qu'il y avait à montrer un simple capitaine allant dicter à des généraux la conduite à tenir ; j'exposai qu'il y avait un moyen bien simple de savoir si un officier perdait son temps dans des intrigues coupables, c'était de voir comment son service était fait et comment il remplissait les devoirs de son grade.

Le Maréchal m'avait demandé quelle mission je remplissais en circulant dans^ les camps. « Je ne remplis aucune mission, et quelle mission aurais-je pu remplir ? » Dans la chaleur de ma défense, la conversation devenait pour ainsi dire familière, je riais de l'invraisemblance de cette mission d'un capitaine allant séduire des généraux ; je sollicitais une enquête, ou au moins une confrontation ; ce ne pouvait être qu'un malentendu, une erreur de fait que je demandais à discuter. Une pareille accusation, disais-je, veut être autrement examinée. » — (( Mais, dit le Maréchal, il n'y a pas d'accusation ! » (( Je n'ai qu'une préoccupation, repris-je, c'est de faire e n tout mon devoir. » — (( Je n'en doute pas, dit le Maréchal. »

Eafin^ résuma-t-il, je suis franc, je vous interroge avec franchise; répondez-moi avec une franchise égale.

— C'est, lui dis- je, ce que je m'efforce de faire depuis que vous me faites l'honneur de m'interroger. Posez des questions et je suis entièrement à vos ordres pour y répondre aussi nettement que possible.

Il en convint et ne parut pas mécontent de mon attitude. — (( Avez-vous vu, me demanda-t-il, le général Changarnier?)) — « J'ai eu l'honneur de le voir une fois. »

— « Et que lui avez-vous dit ? » — « Rien qui mérite d'être rapporté ici. J'ai été très heureux d'approcher d'aussi près cet homme remarquable dont j'ai souvent entendu parler dans mon enfance. » — Je n'ai pas l'honneur, dit le Maréchal, de connaître monsieur le général Changarnier, il n'est venu me voir qu'une fois depuis qu'il est ici. — (Le Maréchal me croyait peut-être un affidé de Changarnier.) « Et quel était le but de votre visite ? »

Ici je mis quelque coquetterie à répondre, ne trouvant rien de désagréable à me faire prier : je dis que ce motif n'avait rien qu'il me fallût cacher, que cependant je le dirais plus volontiers en la présence du général Changarnier qu'en son absence; enfin, pressé par le Maréchal, j'avouai qu'il s'agissait d'un mémoire militaire que j'avais rédigé sur la situation de l'armée, (situation bien changée depuis ce temps, ajoutai-je en secouant la tète), et dont on m'avait fait espérer que le général consentirait à se faire le patron. J'y avais cependant renoncé, car ce mémoire contenait des choses difficiles à dire ; il existait d'ailleurs, on pouvait le consulter. Je ne dis pas, ajoutai-je, que ce travail serait en état d'être présenté tel qupl à Votre Excellence, mais ce que je puis assurer, c'est qu'il ne contient rien qui puisse m'in-

criminer. — Je suis loiu de vous blâmer, dit la Maréchal, en terminant par une réticence.

J*di oublié de dire qu'un des premiers chefs de l'interrogatoire du Maréchal, que je l'avais énergiquement obligé à abandonner, avait été : « que j'aurais entretenu des généraux de projets contraires à la discipline et que je les aurais forcés à m'imposer silence )>.

Je relevai très fièrement ces derniers mots en disant au Maréchal que jamais je n'avais mis personne dans le cas de m'imposer silence. Et comme il revenait sur ces mêmes faits, je l'arrêtai de nouveau par la nejtteté de mes dénégations.

Tout cela se passa fort doucement ; je fus respectueux comme il convenait de l'être, et le Maréchal fut très calme. C'était un supérieur interrogeant un inférieur sur un fait de service, indifférent au fonda l'un et à l'autre. Cependant lorsque je lui dis que je ne cherchais qu'à faire mon devoir, lorsqu'il me répondit aussitôt qu'il n'en doutait pas, il y eut entre nous je ne sais quel étrange etviolent sous-entendu. Je voudrais pouvoir reproduire la fermeté convaincue de mon accent lorsque je prononçai ces paroles, et je crus deviner dans le sien une nuance de tristesse.

Enfin comme je devenais plus pressant et le Maréchal moins assuré, comme je demandais la discussion et l'enquête sur les faits incriminés, comme le Maréchal s'y refusait et me demandait seulement de répondre avec une franchise égale à la sienne, il me posa une dernière fois la question : « Si j'étais allé chez des officiers généraux ou supérieurs pour les engager à agir d'une manière déterminée dans certaines circonstances. »

Je répondis par une négation très nette et j'attendis qu'il me donnât congé de partir. Une fois dehors, je

m'aperçus qu'il était nuit close^ et craignant que les portes de la ville fussent fermées, je fis appeler un des officiers d'ordonnance pour me faire donner un laisserpassbr. Monsieur de Mornay-Soult se présenta, rentra dans le cabinet pour écrire le laisser- passer et me traita en tout point avec une politesse exceptionnelle chez des hommes obligés d'évincer à toute heure tant de solliciteurs.

Je rentrai librement à Metz, j'allai dîner a ma popote et de là je passai un moment au café où on me regarda comme une bête curieuse, à ce qu*il me sembla.

Boyenval n'ayant pas reparu, je pris, pour éviter tout accident, les mesures qu'exigeait la prudeuc^. et qui m'ont jusqu'à présent réussi.

10 heures du matin. Je viens de me promener incognito par les rues. Devant un boulanger du Pontiffroi quatre soldats de différents corps, dont un artilleur avec son grand manteau, mendiaient vigpureusement auprès des pauvres diables qui venaient d'acheter leur ration. Une femme qui s'en allait à grand'peine leur laissa à contre cœur une partie de son appoint, et querellait encore avec eux.

Dans une rue du quartier haut, entre Taison et le Champé, on faisait les perquisitions domiciliaires. Je vis. d'abord un officier d'administration et deux gendarmes qui s'en allaient, puis une charrette arrêtée devant une porte cochère; une religieuse en costume de laine blanche s'effaçait derrière un des battants de la porte. Des chasseurs à pied chargeaient des sacs de blé sur la charrette. Quelques gens du peuple regardaient faire, et une femme criait : « Ils en ont bien cent fois plus dans ce couvent, et du bois, et de tout ! w La porte cochère se referma promptement pendant qu'on achevait de cfiar-

ger les sacs. Les ycisins invectivaient le couvent et lui donnaient des épithètes mai gracieuses. Je regardai audessus de la porte; il n'y avait pas d'inscription, mais un grand mur nu et une petite statue dans une niche pour servir d'enseigne.

J'ai mai|gé hier pour la première fois de ce nouveau pain fait avec la farine noa blutée. Voilà encore une mesure qui a été prise trop tard. On blutait encore à 20 O/o jusqu'au dernier moment. Depuis dimanche les boulangers délivrent le pain sur des bons qu'on a remis à chaque chef de famille. La ration d'un adulte est de 400 grammes. Le pain est gris, un peu lourd et d'un grain inégal; on dirait qu'il y entre de la paille. Il s'émiette facilement.

On accuse des généraux de se ménager des ressources. On dit que chaque jour Bazaine a du lait, «du beurre frais et des œufs, ce qui est une véritable accusation. Hier on me disait sérieusement qu'il s'est réservé soixante-dix bœufs qui sont dispersés en différents endroits. Ce n'est pas probable, mais c'est au moins un indice de la méfiance de l'esprit public.

Le 15, Bazaine eut, dit-on, l'imprudence de demander à M. Goussaint, commandant l'artillerie de la garde nationale, ce qu'on disait de lui à Metz. — On dit que vous trahissez, lui aurait répondu le commandant, on dit que vous avez volontairement détruit l'armée pr^ur ne pas trouver d'obstacles à vos desseins, on dit que \vous voulez faire une restauration des Bonaparte « en faveur du petit prince et être vous-même régent. »

— Ce n'est pas vrai, interrompit violemment le maréchal, on ne dit pas cela.

19 octobre, 8 heures du matin. Je n'ai pas eu tort de prendre des précautions; Boyenvalest arrêté. Soit qu'il

ait manqué de calme ou de dissimulation en présence du maréchal, soit qu'il ait été dénoncé d'une manière plus caractérisée que moi, le général qui Paccompagnait en sortant le remit aux mains d'un officier de gendarmerie qui le conduisit incontinent au fort Saint- Quentin. Ajoutons que le pauvre gendarme ne sut pas retrouver son chemin et s'égara sur les pentes de la montagne.

J'ai appris cela en gros hier dans la matinée. Pendant le jour, je suis allé au camp de la Brigade... où j'ai vu X... (( Savez- vous, me dit-il, que vous courez risque d'être arrêté? Bazaine a donné ordre d'arrêter deux capitaines du génie si on les voit parcourir les camps; ils sont signalés à toute la gendarmerie. » — « Et pourquoi, dis-je, ne pas m'arrêter dans la ville? » — C'est, me répondit-il... que Goffinières n'a pas voulu se mêler de tout cela.

Hier matin ou avant-hier soir le général Boyer était rentré. Il paraît certain qu'un plénipotentiaire prussien était revenu de Versailles avec lui. Hier matin il a été tenu conseil; le commandement de la ville a été séparé du commandement de l'armée; on a décidé qu'on se battrait, que les portes de la ville fermeraient à quatre heures au lieu de sept heures du soir; nos chevaux sont sellés, me disait Z..., nos sacoches sont pleines, c'est pour ce soir ou pour cette nuit. Les soldats ont quatre jours de vivres et il n'y a pas autre chose à leur donner.

— Mais, partirez- vous pour vous battre, lui demandaije? — Nous, nous partirons, nous irons de l'avant jusqu'à la fin. C'est en ce moment la seule espérance de l'armée.

En quittant Z..., que je voyais si déterminé, je supputais les chances de cette bataille prochaine. Cette

armée, pensais- je, va se battre et elle périra; les braves gens se feront tuer après avoir détruit beaucoup de Prussiens; les lâches et les faibles reviendront en désordre sous nos murs et pilleront la ville, s'ils y rentrent. On pourra écrire sur le champ de bataille témoin de ce désastre : « Ci-gît une armée qui a préféré à sa patrie et à rhonneur de ses drapeaux une stérile obéissance. »

Mais cette bataille même, cette défaite était un leurre. Bazaine, conséquent avec lui-même, ne se battra pas ; l'ordre de fermer les portes a été retiré et remplacé par le même ordre pour aujourd'hui. Aujourd'hui encore Z..., tiendra ses chevaux sellés et aiguisera son courage; aujourd'hui encore les soldats seront prêts, mais ils n'auront plus que trois jours de vivres.

Dans cette même promenade, j'appris encore que le colonel était surtout inquiet de moi et tenait à ce que je le misse au courant. Je fis ce qu'il désirai. Je quittai, non sans volupté, mon déguisement de paysan, et revêtis mon uniforme pour aller le trouver.

Il ne parut pas étonné de me voir, mais sans me demander aucune explication sur l'emploi de mon temps, il s'informa brusquement de ce que le maréchal m'avait dit dans notre entrevue. « Il m'a dit, répondis-je, les choses les plus extravagantes. » . — Mais encore? — Il m'a accusé de débaucher des généraux et de chercher à les entraîner hors des sentiers du devoir et de la discipline. Vous comprenez que je n'ai pas eu de peine à me justifier. — Le colonel ne s'amusa pas à chercher ce qu'il y avait au fond de cela. « Vous aurez eu la langue trop longue, dit-il, — des propos de café qu'on aura envenimés; nous tenons tous des propos à nous faire prendre. » Cependant il me donna des détails sur le cas de Boyenval. Hier, me dit-il, j'étais chez le général

Coffinières, il s'informait de vous deux, lorsqu'on ouvrant ses dépèches, il trouva un mot du maréchal lui disant qu'il avait fait conduire Boyenval au Saint- Quentin où il est interné sous la responsabilité du commandant du fort. Pas un mot sur vous, et cela nous inquiétait.

Au café^ mon arrivée fut un événement; on avait énormément jasé sur notre compte : je m'en montrai / tout étonné. « Croyez-vous, me répondit-on, qu'on^fait disparaître comme cela deux capitaines du génie ?» — On avait dit que nous étions emprisonnés, on avait dit que le maréchal m'avait fait disparaître, en me donnant une mission exprès; on avait dit qu'il m'avait tout simplement fait fusiller. Ceux qui s'approchaient le plus de la vérité disaient que je m'étais caché ou que j'avais franchi la ligne du blocus. Ces différentes explications m'amusèrent : a Mais on vous a cherché partout. » — En somme on ne m'avait cherché ni à mon logis, ni à mon chantier ; je déclarai que rien n'aurait été plus facile que de m'y trouver.

41 heures du soir. — Le général qui accompagnait Boyenval à sa sortie du quartier général était le général Saint-Sauveur, grand-prévôt. Il l'a conduit chez lui où ils ont causé quelque temps ; Boyenval était fort animé. On envoyait chercher pendant ce temps Monsieur de .., aimabb homme, mais capitaine de gendarmerie. Lorsqu'il arriva, le général lui présenta Boyenval et lui dit : « Vous allez conduire Monsieur au commandant du fort Saint-Quentin, et vous le lui remettrez contre un reçu. — Mais, dit Boyenval, je n'ai pas dîné. — Allez dîner à Metz, dit le général, et donnez-moi votre parole d'honneur de revenir. — Mais, dit le capitaine de gendarmerie, il est plus de six heures, les portes de la ville fer-

ment à sept heures et Monsieur ne pourrait plus sortir ; faisons mieux, que monsieur le capitaine vienne dfner avec moi; il aura la fortune du pot. » Cela valait mieux que de ne pas dîner ; ainsi fut fait, et l'on partit ensuite pour le Saint-Quentin. J'ai eu par la suite quelques détaib de plus : le maréchal, lorsqu'il est entré, lui a prescrit de prendre une position plus correcte; c'est peut-être un moyen d'intimidation dont il se sert et qu'il varie un peu. Il lui a reproché ensuite d'aller frè-^ quemment dans les camps depuis quelques jours et d'y voir beaucoup d'officiers. « Que leur dites-vous? » a demandé le maréchal. — « Je vais voir les amis que j'ai dans l'armée et je leur demande quelle conduite ils tiendraient en cas de capitulation. » Ainsi c'est Boyenval qui a fourni par sa réponse les termes accablants dans lesquels le maréchal m'a interrogé. « Vous avez vu le général Changarnier, a repris le maréchal, que lui avezvous dit? )) — (( Je lui ai dit la même chose. )) Alors le maréchal s'est mis à récriminer : « Le général Changarnier n'est rien ici, je ne sais pas de quoi il se mêle, etc. » Puis il a querellé de nouveau Boyenval sur sa tenue, sur ce que son pantalon était déchiré, que ses cheveux n'étaient pas coupés, que sa Iparbe n'était pas à l'ordonnance. J'ai ouï dire que Boyenval aurait répondu qu'il avait autre chose à faire qu'à s'occuper de tout cela, et le fait est qu'il était très consciencieux, exact et très dévoué à son service, auquel il consacrait plus de temps que personne. J'ai plus d'une fois admiré avec quelle simplicité il en agissait ainsi, et jusqu'où il poussait le scrupule dans l'accomplissement de son devoir.

Enfin le maréchal lui a déclaré qu'il allait le faire interner dans un fort et qu'il le ferait passer au conseil

de guerre à la première occasion. Le géDéral grandprévôt, homme très aimable, se trouvait là, qui a emmené son prisonnier, a 11 faut, lui disait-il chemin faisant, que vous ayez été desservi par quelqu'un de bien puissant pour que le maréchal vous ait traité ainsi; c'est tout à fait en dehors de ses habitudes. » Quant au dîner avec son gendarme, « je n'ai jamais si bien dîné depuis le blocus, )> dit Boyenval.

A six heures ou six heures et demie, uiie dépêche du maréchal demanda au fort de Plappeville si on avait de la place pour un officier pour la nuit. On répondit qu'il n'y avait pas de lit mais un fauteuil commode, et, ne comprenant rien à cette affaire, on finit par s'imaginer que le maréchal, se méfiant des commandants des forts, voulait y envoyer des officiers à lui pour les prendre comme en tutelle. Le fort Saint-Quentin reçut la même dépêche et répondit qu'il avait de la place. Boyenval y vit comme tout le monde, c'est-à-dire très bien.

Je causais ce soir avec un étranger qui a la faiblesse d'aimer mon pays sans avoir pour cela les mêmes excu- ; ses que moi. Nos sentiments étaient si conformes que notre dialogue était comme un monologue de chacun avec soi-même. « Ici, disait-il, il n'y a pas de patriotisme, il n'y a pas de Français. Chacun a bien autre chose à faire : l'un est employé du trésor, l'autre secrétaire du général un tel, un autre est marchand, un autre est soldat; tous ont de fort bonnes excuses pour ne pas être français. — Quelle différence avec votre pays, lui disais- je; là chacun a conscience de sa valeur individuelle, de son droit; on sait que vingt citoyens réunis, qu'un seul citoyen même est une puissance politique ; ici chacun cherche un chef qui lui commande, une autorité qui le couvre.

Tf^

Lorsqu'on leur parle sérieusement, ni3 disait cet étranger, ils rient et ils tournent la tête ; ils saveut très bien chanter la gaudriole, surtout lorsqu'elle est un peu ordurière, ils dansent le cancan à la dernière mode, mais ils sont incapables d'une préoccupation sérieuse, excepté celle de leur déjeûner du lendemain.. Ce qui ne les atteint pas directement leur est iudifférent. Les jeunes gens surtout sont ainsi. — Ce sont, lui dis-je, les fils de l'Empire.

Je demandais à monsieur Worms s'il ne serait pas prudent d'emporter avec soi, au lieu d'argent comptant, quelque bonne lettre de chauge. Des lettres de change, me dit-il, et qui vous en fera? Est-ce que nous savons ce que vaut notre signature ? Est-ce que nous savons si l'on fera honneur à notre signature? Nous nesa vons même pas si elle mérite encore qu'on y fasse honneur. J'ai un portefeuille de deux millions sur toute la France ; que vaut-il à l'heure qu'il est?

Un symptôme. Partout on feuillette le règlement sur le service des places, et savez- vous ce qu'on y cherche ? On veut savoir exac;tementdans quels cas un gouverneur de place a mérité d'être fusillé. On lit et on commente les articles ;on en fait l'application. L'autre jour j'arrive chez le général Blanchard, on me prend pour arbitre sur cette question : Coffinières avait-il le droit de disposer en faveur de l'armée des approvisionnements de siège de la place ? Ce matin, scène analogue au bureau du génie; on commentait le chapitre « De la Capitulation. »

Dans une maison où j'étais aujourd'hui, une maison où l'on est patriote, on discutait à table les possibilités de se défendre malgré les chefs de l'armée et de la ville. Pourquoi, disait quelqu'un, la garde-nationale ne faitelle pas quelque chose ? Et s'adressant au domestique

qui desservait : « Voyons, Hubert, vous êtes de la garde natipnale, pourquoi ne faites vous rien ? On va vous faire Prussien et vous ne vous défendez pas ? » Hubert était embarrassé. « Que voulez-vous que je fasse, dit -il, un pauvre homme est toujours un pauore homme. »

Chacun cherche des raisons pour ne rien faire, pour ne pas s'exposer, pour ne pas se battre, et chacun trouve de bonnes raisons. C*est une inarque du progrès de la civilisation que cet universel aveu des graves inconvénients de la guerre ; seulement il est trop tard pour s'en apercevoir. Il y a en effet d'excellentes raisons pour ne pas se battre et celle que j'entends répéter sous toutes les formes et sous tous les déguisements est cette raison très véridique : qu'on peut attraper des mauvais coups.

Parti le 13 le général Boyerest de retour depuis deux jours; hier, conseil de guerre ; rien de salutaire n'en est sorti. On dit que le général Boyer est reparti.

On a découvert hier que Bazaine n'a pas le droit de rendre la place. L'infamie de la capitulation d'une place qui ne s'est pas défendue est prévue par le règlement. L'infamie cent fois plus grande de celui qui rend une armée ne pouvait pas être prévue.

A l'heure qu'il est, (j'en ai fait le calcul) l'armée pourrait partir avefî 140 pièces de canon attelées et être éclairée par 3.000 chevaux. Le calcul peut se faire.

La ville contient 1600 bons chevaux de trait en état de marcher et de traîner une tonne. Le reste du camp retranché en contient bien 400, y compris les équipages des généraux. Au lieu de 350 kilog. qu'on fait traîner au cheval d'artillerie, il faut demander à ceux-ci de traîner 700 kilog. parce qu'ils sont plus forts que les chevaux recrutés d'ordinaire pour le service; — parce que l'échiquier stratégique à parcourir est restreint et que

les opérations à entreprendre sont de courte durée ; parce qu'il faut sacrifier un peu de la rapidité des mouvements tactiques'à la nécessité de présenter un nombre suffisant de canons à l'ennemi.

. Je ne veux pas discuter la question du calibre, mais on peut compter que d*après les bases indiquées il faut 5 voitures par bouche à feu et 15 chevaux pour ces cinq voitures, tout compris, parcs et voitures de poutonniers.

Je n'ai pas parlé des faméliques chevaux de trait de l'armée; j'admets que leur nombre correspond aux faibles besoins du génie et des services accessoires.

Pour la cavalerie, il y a cent généraux, soit 300 chevaux dont 280 peuvent être rendus disponibles, 200 officiers d'élat-nmjor à démonter, ce qui fait à tout le moins 300 chevaux. •

500 cavaliers d'escorte, 700 officiers de cavalerie, 40O officiers d'arti^llerie ; des médecips, des intendants, des aumôniers ; 400 officiers d'infanterie à démonter. J'ai compté 2.600 et je n'ai pas tout compté, tant s'en faut.

3. 000 chevaux, cela ferait trois bonnes brigades de cavalerie ; je dis bonnes, parce que tous les hommes pourraient être des cavaliers de choix. Beaucoup même^ seraient des officiers ou des sous-officiers, car cette armée, à l'heure actuelle, a beaucoup plus de cadres et d'étal^- majors qu'il ne serait nécessaire.

Ces jours-ci on exerçait les cavaliers démontés, les artilleurs, les soldats du train au maniement du chassepot. Ces hommes sont contents : une fois mis à pied, ilss'étaient trouvés dépaysés et inutiles. Les voilà enchantés d'avoir eu main un bon fusil. « Au moins nous n'aurons pas l'air d'imbéciles », disait un dragon. Nous feronsles francs-tireurs, disait un capitaine d'artillerie.

J'ai peu dogmatisé jusqu'ici, mais il faut avouer qu'ou>

ne sait se servir de rien. Les hommes démontés seront de bons tirailleurs et c'est ce qu'on en fera, mais ce serait surtout une magnifique infanterie de réserve lente, solide, sérieuse ; c'est ce qu'on ne fera pas. Je parierais que ce qui a arrêté nos chefs, c'est qu'on n'a pas le temps d'enseigner à tant de monde l'école de bataillon. Ils n'ont pas songé qu'on peut se passer de l'école de bataillon et que le cavalier à pied a une tactique complète, surannée à la vérité, un peu compliquée, mais qui est bien sue et des artilleurs et des cavaliers.

20 octobre. 5 heures du soir. La situation se dessine, hier et aujourd'hui on a répaiidu officiellement dans la troupe les bruits démoralisants rapportés par le général Boyer, qu'il u'y a plus de gouvernement en France, qu'il n'y en a qu*un de possible pour traiter, c'est la régence; qu'il faut que l'armée rentre en France pour « assurer la liberté des élections », car c'est ainsi que cela se nomme.

Les généraux ont parlé dans ce sens à leurs officiers, les colonels à leur troupe ; mais à défaut d'opposition, on rencontre beaucoup d'incrédulité; le soldat se méfie.

La moyenne des décès à Metz pour les cinq derniers jours est de vingt par jour; beaucoup (relativement) d'octogénaires; beaucoup de petits enfants. L'armée et ses employés ne sont pas compris dans ces chiffres. Gela correspond à une population de 240.000 âmes, en temps ordinaire. Quant au chiffre réel de la population à laquelle s'applique cette statistique, il comprend sans doute les 50.000 âmes de la ville proprement dite et 20 à 30.000 étrangers. Les communes suburbaines n'y sont pas comprises.

J'ai fait de ce journal un recueil de détails, pensant que les grands faits et leurs dates seraient constatés par

de plus exacts ou de plus habiles que moi. Ainsi, je n'ai parié ni dif combat de Peltre, ni des affaires de Ladonchamps, qui sont des incidents jetés en pâture à la préoccupation publique. A Peltre, une seule brigade a donné. C'est un coup de main dont le détail avait été bien étudié par le général Lapasset, mais qui était sans intérêt et sans portée. Les combats de Ladonchamps ont intéressé tout le sixième corps. La garde même a un peu donné; c'était une amusette. Le bon public croyait l'armée en route pour Thionville. En réalité Ladonchamps n'est pas une position : il dépend trop des hauteurs voisines où nous n'avons rien fait. On dit que les chasseurs de la garde, engagés ce soir-là, n'ont pas fait de quartier, et on raconte des détails navrants là-dessus; il faut dire que ce bataillon avait beaucoup souffert le 16, les Prussiens l'ayant pris au piège de s'avancer sur lui la crosse en l'air comme pour se rendre.

Il n*y a pas à Metz de « parti avancé )), d'ailleurs il n'y a pas de partis, à proprement parler. La question politique a été engagée par nos chefs, et ce sera le fait le plus grave dont ils puissent avoir à répondre ; l'armée et la population étaient unanimes pour se consacrer à la défense du pays contre l'étranger, la question politique devait rester tout à fait au second rang jusqu'à la solution de la question militaire. Incapables déjà de conduire une armée, nos chefs ont ajouté à leurs responsabilité le fardeau d'une restauration.

Coffinières a un regain de popularité ; il est certainement le plus intelligent de la bande, et il est le seul qui se soit opposé, dans le conseil, à l'idée de restauration. C'est à lui aussi sans doute que je dois d'être en liberté; il comprend assez les gens de Metz et l'armée pour ne pas se mettre en peine des menées et des intrigues qu'on

peut lenler pour les agiter, tandis que BazaJae prend feu sur une dénonciation douteuse, s'enqujerl>, ne trouve rien et croit avoir marché sur un volcan.

Minuil. L'expression consacrée pour le râle que l'arméeesl appelée ii remplir après la capitulation estd rétablir l'ordre». Les colonels s'en sont expliqués aujourd'hui avec leurs officiers. « Messieurs, a dit le colonel du 7", au rapport, c'est là sans doule un rôle pénible, mais plus un rùLe est péuible, plus nous devons faire preuve d'une entière obéissauce et d'une entière abnégation pour l'accomplir. »

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est la complaisance, la facilité, la satisfaction presque, avec laquelle tes. officiers acceptent cela. Ici je laisse la parole à mon interlocuteur du 7'. t< Nous sommes une nation pourrie, me disaitil, nous sommes une armée pourrie. Il n'y a pas que les rangs supérieurs qui soient grangrenés, ils le sont tous. Des officiers, un tiers est de la jeune école, de l'école jésuitique : nous aurions eu toujours maille à partiravec eux; un tiers sert pour avoir du pain; cela, je le leur ai entendu dire ; le reste est indiffèrent ou découragé.

Pendant que nous causions, un vieux camarade du génie est venu presque me demander conseil sur la voie à suivre ; mais il m'a trouvé trop carré. « Tu ne désespères de rien, toi, me dit-il avec dépit; tu es tout d'une pièce et tu t'en vas tout droit sans regarder ui à droite, ni à gauche i>.

Voici ce que je lui disais : c'est que tant qu'il y a en France un centre de résistance (et ce centre existe à Paris), tant que l'ennemi est sur notre territoire, il ne faut accepter avec lui aucun compromis; ne signer aucun engagement sous aucun prétexte. Et cela, sous peine d'être criminel !

(( Ce que je puis faire et rien, c'est la même chose^ voilà le sophfsme que répètent sous toutes. les formes ceux que leur conscience pousserait à rétigir. » Sophisme, car ce raisonnement consiste à s'égaler soi-même à zéro. Le vieux camarade en question, qui ne manque de franchise, ni envers les autres, ni envers lui-même, me formulait très nettement cette funeste^ conviction. « Ce qu'il y a de sûf, disait-il encore, c'est que je n'irai pas risque^ ma peau, et. qui pis est, la risquer juridiquement, pour le plus grand avantage des badauds qui nous ont fourrés là-dedans et qui ont voté le plébiscite. »

L'autre accusait le pays, la nation tout entière. « C'est une éducation à refaire, disait-il ! )) — u Fort bien, mais cela ne nous regarde pas en ce moment. »

En somme, la restauration n'est pas faite. Ladmirault passe pour ne pas vouloir accepter la convention projetée.

Les soldats ne toucheront pas de pain demain; ils auront cent grammes de biscuit. lis ont reçu la viande jusqu'au 24.

Le 9 les officiers ont touché par anticipation la pre- "y mière quinzaine d'octobre : deux ou trois jours après, la deuxième quinzaine avec toutes indemnités ; puis ces jours-ci le mois de novembre, sans accessoires. On dit même que l'armée est payée jusqu'au i^^ janvier. Il s'agit de vider les caisses publiques; les billets de banque ne passent pas chez les marchands. Le service à la trésorerie générale est mal organisé et remis à des employés sans expérience. On y attend longtemps. On ^entend là des propos assez crus sur la situation. Des gens s'informent de ce qu'ils deviendront sous le régime prussien. « Quelle débâcle! » disent les gens de la maison, qui payent toute la journée. Et on met à mal la réputation de Bazaine tout le long du jour.

Je sais décidément que c'est par ordre de Canrobert et sous sa direction que s'est fait le pillage des trains de marchandises à Devant-les- Ponts, vers le 19. On a volé là, outre les denrées et effets destinés à l'armée, des petits approvisionnements appartenant aux épiciers de Metz. Il faisait comme en pays conquis. Ce même corps continue à agir de même, si l'on en croit les propriétaires des maisons où il s'installe. Une bonne femme me faisait ^ses doléances sur sa maison dévastée, les créneaux, les larges ouvertures dans les murailles ; il y avait des cuisines, ils ont mieux aimé casser les cheminées pour y faire entrer leurs marmites; ils brûlent les portes, les volets, les meubles ; ils emportent même les serrures. Je n'ai pas pu expliquer à cette femme que la guerre se fait ainsi.

(( Je suis sûr, me disait quelqu'un ce soir, qu'une lettre écrite par moi à ma femme, et où je lui disais mon avis sur bien des choses qui se passent ici, a été renvoyée à Bazaine par le prince Frédéric- Charles. La lettre était partie en ballon et le ballon est tombé aux mains des Prussiens. »

21 octobre 70. Voici la substance de ce qu'on appelle ^ le (( manifeste de Bazaine. » Lorsque les fourriers sont arrivés à la Place pour prendre l'ordre, ils ont trouvé en évidence sur la table un papier intitulé Note^ que tous ont copié, et qui était là à Tinsu de Coffinières. Je tiens cette communication de Math... capitaine du génie à l'Etat- major de Coffinières.

1® L'anarchie la plus complète règne en France. - 2^ Rouen a demandé une garnison prusienne pour maintenir l'ordre. .

^^ L'armée de Lyon a été battue à Orléans.

4* Les Prussiens ne veulent traiter qu'avec la dynastie

déchue. La Régence serait représentée par le maréchal Bazaioe.

5' Le général Boyer est parti hier pour demander à l'Impératrice son acquiescement.

6"* L'armée ne touchera pas de vivres demain et aprèsdemain. On lui donnera du viti et de la viande.

On engage les troupes à ne pas crier. Dans trois jours elles partiront de Metz avec le consentement des Prussiens pour aller rétablir l'ordre en France.

Cette pièce n'était pas signée. Je répèle qu'elle a été copiée par tous les fourriers sur le livre d'ordres.

On parle d'une prochaine arrivée de l'Impératrice à Metz. On y a préparé l'opinion en parlant d'une auguste visite.

I heure et demie. — Voici une version accréditée de la mésaventure de Boyenval. /

II était décidé, m'a-t-on dit, qu'on s'emparerait par uq coup de main de la personne de Bazaine. Le coup devait être fait par quatre compagnies du... avec l'aveu du colonel et du général, et sous la conduite d'un capitaine d'état-major; cela se passait il y a huit jours. Mais au dernier moment le général aurait trahi. <

D'après ce que je sais d'ailleurs, il y a plusieurs choses à rectifier dans cette histoire. Je continue : On aurait voulu s'assurer le concours de la garde nationale pour cela, et *** aurait réuni les officiers en leur imposant le serment de se taire. On n'en a rien pu tirer.

Ce serait la trahison du général ou son défaut qui ont fait arrêter Boyenval.

Je viens de rencontrer mon ami Poulie, de l'artillerie de la garde avec son beau manteau brodé d'or. Il m'a rapporté qu'on leur ii fait officiellement la commu

nication que voici : le général Boyer a été à Versailles et à Paris; H a vu le roi Guillauroe; il s'est mis en relation avec les maires des pays qu'il a traversés et a acquis ainsi des notions exactes sur la situation du pays jusqu'à Paris et au-delà. Le roi Guillaume veut la paix, mais il ne peut la faire qu'avec un gouvernement régulier, et il n'y en a pas. Que Bazaine trouve un garant et on signera la- paix avec cession de l'Alsace et de la Lorraine. L'armée s'en ira avec armes et bagages, et retournera en France pour donner son appui à un gouvernement régulier et qui puisse traiter. Ici Poulie perdit un peu de sa belle confiance. « Nous ferons peut-être là, dit-il, un drôle de métier. » — Ma foi, répondis-je, je crois que jusqu'à présent vous faites le métier de dupes et que si vous continuez vous ferez...

— Pour dupes, jusqu'à présent, c'est vrai; mais enfin trouve une solution. — Battoi^s-nous. — Et puis après? — Faisons- nous tuer. — Tu crois que j'irais me faire tuer pour ces cochons-là! Tous les français sont des^ cochons; ils ont désorganisé l'armée avant la guerre; c'est leur faute si nous sommes perdus ! Ils n'ont rien fait pour venir nous délivrer ! — Comment, c'est toi, un artilleur qui parle de la sorte? — Comment veux-tu qu'on improvise une armée, qu'on improvise des canonniers? Tu sais parfaitement l'état des régiments d'artillerie qu'on a laissés en France. La nation ne peut faire autre chose qu'une guerre de chouans.

Nous ne pûmes pas nous mettre d'accord. Il m'apprit, toujours de la même source, que Rouen avait demandé une garnison prussienne; que la Bretagne et la Vendée se battaient, mais que c'était une guerre de religion ; que Paris avait déjà usé trois gouvernements, au point

que Kératry et Gambetta avaient dû se sauver en ballons ; que Lyon en était à son deuxième gouvernement.

— Je démentis ces nouvelles. — (c Et pourquoi ne veuxtu pas les croire? Tu es comme les gens de Metz; tu aimes mieux croire ces gens -là que des bommes bonorables. — Quels bommes bonorabW, Bazaîne ou Boyer?

— Boyer; il est certain qu'il a été à Paris; il a rapporté à tout le monde des nouvelles des siens ;Jl a certainement vu tout ce qu'il -répète )).

22 octobre. L'armée est lasse de la guerre après deux mois comme l'armée des guerres de la Révolution fut lasse au bout de vingt-trois ans. Il est vrai que tout a été fait pour démoraliser et énerver celle-ci : ordres suivis de contreordres, fatigues inutiles, combats stériles, espérances à cbaque instant déçues, nouvelles désespérantes répandues comme à plaisir, les subsistances constamment compromises, ruinées enfin à force de maladresses et d'erreurs.

Midi, Le bruit court dans l'armée que si on ne donne plus de pain, c'est que la ville ne veut plus partager ses vivres avec l'armée. D'un autre côté, l'armée refuse des cbevaux pour la nourriture de la ville.

Les officiers se plaignent de ce séjour indéfini dans les camps boueux; celte stagnation est un des motifs de cette lassitude.

On accuse les généraux, les maréchaux, les intendants de s'être réservé des bœufs et des fourrages. « Il n'y a plus que les intendants qui galopent. — X*** passe pour un des plus beaux types de lâcheté que nous ayons : ayant réuni ses officiers avant-hier pour leur faire la fameuse communication : a N'ayez pas, leur a-t-il dit, de préjugés d'honneur militaire. ))I1 a dit encore : a Des bagages, il est probable que vous n'en emporterez point. Les généraux seulement. . . »

Aux troupes les moins gangrenées on n'a pas parlé dé restauration, et on a posé seulement l'alternative de percer ou de rentrer en Fra,nce avec l'autorisation de l'ennemi. On parie de cessions d'une partie de la flotte aux Prussiens. Il vaudrait mieux céder des territoires. L'Alsace et la Lorraine perdues sont un moindre dommage que d'égaler la puissance maritime des Prussiens à la nôtre.

2** corps à Amiens, S** corps à Lyon, 4° ^ Laon, 6® à Lille, tel est le projet de démembrement de l'armée.

5 heures. On prétend, sans fondement sans doute, que l'Impératrice est ici.

« Messieurs, a dit lé Colonel du 67° à ses officiers, je ne ferai rien sans vous consulter. »

Comme j'étais chez Goudchaux, banquier, vers une heure après-midi, arrive un colonel d'état-major qui s*est donné le nom de Ferney. Il a demandé des billets de la banque d'Angleterre. On lui a expliqué qu'il n*y en avait pas, ces sortes de papiers se négociant aussitôt que reçus. Il a insisté en disant que ce n'était pas pour lui, mais pour le Maréchal.

Cette tendance à sauver la caisse s'est déjà manifestée il y a deux ou trois jours chez un intendant, monsieur B..., attaché à la Garde Impériale, qui se sauvait à cheval et déguisé lorsqu'il fut arrêté par les avant-postes où on lui tua son cheval. Il portait sur lui une somme que les bruits les moins exagérés portent à 500.000 francs. Toujours chez (îoudchaux, banquier, un soldat est venu demander de l'argent contre des billets de banque; on lui a répondu 3 0/0 pour l'or, 2 0/0 pour Targent, sur quoi il s'en est allé, disant que c'était impossible, cette somme étant pour le prêt.

(( Les hommes supporteraient bien toutes les priva-

T^j^-nrç^fc -ç^j.

tiODS, disait ce malin un capitaine du génie, mais il faudrait leur parler un peu et on ne leur dit rien. »

Décidément les bruits du 14 et du 15 étaient un combat. Les forts les ont entendus le 14 au soir; le Sonneur de la cathédrale, que j'ai vu aujourd'hui, a entendu le 15 au matin la canonnade et la fusillade vers la direction de Gravelotte, puis plus au sud, dans la direction de Pagny. Ces bruits, très intenses vers 8 heures, se sont éteints à 9 heures et demie. Les nuits suivantes on a entendu des décharges de fusillade isolées.

Je n'ai pas parlé de la presse messine jusqu'à ce jour parce que je lis peu les journaux, et parce qu'elle est à peu près bâillonnée. Cependant le développement qu'a pris celte petite industrie et la place qu'elle tient dans les préoccupations publiques feront de son histoire un des détails intéressants du Blocus.

A la tête de l'opinion nationale, patriotique, est le Courrier de la Moselle, dirigé principalement par monsieur Réau, ancien officier, homme modéré, mais résolu et dont le collaborateur le plus notable est M. Yacca, ancien professeur, qui s'est montré dans ces dernières années tout à fait dévoué aux idées libérales. Je me suis trouvé en relations et en communiop d'idées avec ces messieurs. — L'Indépendant, qui appartient aux messieurs Mayer, suit d'un pas inégal la même voie; tantôt il donne asile aux articles de Marins, pseudonyme d'un

, tantôt il nage dans les eaux cje Coffînières, en qua-

lité d'officieux. Cependant ses attaches paraissent de plus en plus relâchées. Le Journal de Metz est un enfant du blocus : il se distingue surtout par son papier, sa typographie soignée et ses bonnes intentions. Son créateur est Albert Collignon dont nous avons vu les débuts à Paris en 1862 dans une revue style Baudelaire.

Retiré dans ses foyers, A. C. a saisi celle occasion de prendre pied dans la vie publique du pays, occasion que sa personnalité entière et jalouse ne lui aurait jamais offerte en temps de paix. Libéral d'intentions, il vit peut-être trop près du quartier Général. Le Moniteur de la Moselle fut dès le début le Journal Officiel de notre gouvernement au petit pied; l'explique qui pourra, le Journal Officiel se fit gourmander, suspendre, et finit par disparaître. C'était un vieux officiel ^que personne n'a regretté. Métamorphosé par un changement de gérant et d*imprimeur, le Moniteur a reparu depuis trois jours en annonçant qu'il rompait d'une manière absolue avec-les errements de son prédécesseur et homonyme. C'est encore un CoUignon, ancien principal de collège, qui dirige ce journal. Le. Vœu National est un écho de sacristie, je ne le regarde jamais.

La pénurie de papier a été un des premiers effets du blocus: on tire sur papier bleu, blanc, vert, rose; tout l'arc-en-ciel y a passé. Ces journaux, d'une petite page d'impression, se paient 15 centimes et sont arrachés par la ville et surtout par l'armée. V Indépendant parait tous les jours et lire à 16.000. Les autres paraissent tous les deux jours. Le Courrier est très demandé, mais il ne tire q\x^\ 4 ou 5.000 faute de papier.

Le Courrier se distingue par l'abondance de ses informations ; le brillant colonel Vincendon du 4® de ligne, dont les états de service et le bel avancement sont légendaires dans l'armée, lui envoie tous les journaux allemands dont il peut s'emparer.

J'ai dit que la presse est bâillonnée. Pas tant toutefois qu'elle ne puisse gémir ou narguer un peu. Ainsi, lorsqu'elle raconte l'héroïsme de Ghamilly, personne ne peut y chercher une allusion blessante. C'est ainsi

que les journaux se sont plu. à raconter par le menu les plus remarquables défenses de place. Coffinières ne peut pas, non plus que Bazafne, chercher noise au jour*

nal qui raconte la vie de et conclut par ces mots en

gros caractères : <( Il ne voulut ni se rendre ni se vendre. )) — Il ne peut pas se plaindre qu'on Pinsulte par le récit de la mort de Beaurepaire. Et c'est ainsi que nos journalistes trouvent un dérivatif à leur indignation.

Cependant la censure a des ciseaux énormes; toutes les épreuves passent chez Coffinières avant d'être imprimées. X*** (pauvre X***), B. et quelques autres font la besogne de censeurs. Je sais un journaliste étranger à la ville qui tient note de tous les articles supprimés. Il paraît que cette collection jette un certain jour sur la ligne de conduite de nos gouverneurs.

Ce matin, A. CoUignon était en discussion violente avec Coffinières, au point qu'on a fait monter la garde pour l'arrêter. Une chose à noter, à propos de cette garde. On ne voit comme sentinelles à la porte de Coffinières que deux mobiles inoffensifs ; apparence trompeuse : dedans, il y a un piquet de 60 hommes de la ligne, sac au dos, prêts à marcher. Je tiens ce détail de mon ami Goudchaux qui se trouvait en tiers dans l'entretien de CoUignon et de Coffinières et qui a été fort étonné de voir surgir, au lieu de mobiles, quatre vrais fantassins.

A l'Ëtat-Major Grénéral on ne croit déjà plus aux nouvelles apportées par Boyer.

La ville a des vivres jusqu'au 28 ou au 34. Ce matin R. a entendu deux soldats qui sortaient : « Qu'est-ce que c'est qu'une ville comme cela, criait un petit voltigeur de la garde. On ne peut rien y avoir pour son argent, comme si notre argent ne valait pas celui des au-

1res. Ma foi^ je tirerais sur ces gens- là aussi volontiers que sur les Prussiens, n

R. a vertement relevé ce douloureux propos. Que la honte en retombe sur ceux qui entraînent l'armée en dehors de son devoir.

Il y a dans Metz bien des branches ide commerce qui n'ont pas souffert du tout, qui ont prospéré au contraire. C'est la grosse industrie qui a le plus souffert. « Je n'ai même pas eu besoin, me disait Goudchaux, banquier, de profiter de la mesure qui proroge le paiement des effets. Il est bon, dans certains cas, de n'avoir pas des relations trop étendues : tous mes effets sont de Metz ou portent des signatures messines. »

Je crois que toute entreprise contre les pouvoirs constitués à Metz et dans l'armée est définitivement abandonnée même par les plus décidés. Ce n'est pas étonnant. Dans l'armée le sentimeut qui domine est la lassitude, ce qui est justiQé par l'épuisement moral et physique qui gagne les troupes. Dans la ville, il n'y a pas de vie politique, il n'y a pas, médisait quelqu'un avec assez de discernement, de « casse-cou ». La lassitude d'ailleurs s'en mêle là encore. Enfin l'isolement, mauvais conseiller, l'ignorance de la responsabilité individuelle, la grandeur des risques et l'incertitude du résultat arrêtent ceux qui ont pu y songer, plutôt comme une pâture jetée à leur imagination que comme une réelle détermination d'agir.

23 octobre. — Hier soir j'ai trouvé dans une tierce maison, mon chef le colonel Salanson. Il considère la partie comme perdue; « il faut céder au nombre, dit-il. Dieu est pour les gros bataillons. » Il s'étonnait, en particulier, de ce blocus de Metz, chose qu'on avait accoutumé de considérer comme impossible, et qui est un

blocus réel, effectif, soutenu par des lignes d'ouvrages presque continus formant circonvallalion et coutrevallation.

Je suis d'avis, au contraire, que ce blocus, folle entreprise, n'est qu'une sorte d'investissement, et que la ligne pourrait êlre traversée par des détachenienls, partis et convois, et bien mieux encore par une armée.

La position des Prussiens devant Melz est fausse; ils sont placés de manière à se faire battre par des forces trois ou quatre fois moindres, pour peu que leur adversaire fît son devoir. — L'armée a 18.000 malades et blessés à Metz. Les entrées sont plus nombreuses que les sorties.

M. Durand Dassier, aumônier d'une ambulance, parlait hier de celte idée de capitulation séparée de l'armée et de la ville. Quoi, disait-il, voilà 240.000 personnes qui ont partagé jusqu'à présent le même sort; on va en faire partir 120.000, et on va en mettre 120.000 à part pour mourir de faim. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les 120.000 qui sont délivrés sont les hoinmes gaillards et bien portants et que ceux qui restent pour mourir de faim sont les vieillards, les femmes, les enfants, les blessés et les malades. — Nos malades, ajoutait-il, meurent littéralement de faim à l'heure qu'il est ; ils meurent de l'insuffisance de nourriture.

La mendicité des soldats dans les rues s'affiche de plus en plus.

4 heures et demie. — Souvenir des journées du 16 et du 18 août. Joly, nommé capitaine du génie avec un beau choix, pour sa conduite à l'affaire du 18, était le 16 lieutenant à mon ancienne compagnie, attachée à la

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réserve du 4® corps. C'est à DoDCOurt en Jarnisy que cette réserve prit position, et les officiers allèrent en aifiateurs voir le combat. Ils prirent le chemin de Butricourt et appuyèrent encore à gauche jusqu'au mamelon qui domine Saint-Marcel au nord-ouest. De là ils voyaient la fameuse batterie de Vionville, au loin entre les bois, tirant tantôt vers Rezonville, tantôt au nord vers Saint-Marcel, ou même encore plus à l'ouest. En avant d'eux, sur la croupe ou arête de terrain qui sépare le vallon de Bruville de la vallée de Greyère et de Jarny, une longue ligne d'artillerie formait l'extrême droite de notre ligne de bataille. L'infanterie était en arrière. C'est là, à 600 mètres environ au sud du bois de Moncel, vers la cote 246, sur le flanc ouest du ravin^ que Joly me pointe l'endroit où les uhlans s'engagèrent et furent fort maltraités par un bataillon de chasseurs. Le même jour, la 3^ division du 6° corps était à droite de la route de Mars-la-Tour, la gauche à la route, la ligne à 3 ou 400 mèlres en arrière du chemin transversal qui rattache la route à l'ancienne voie romaine, entre Rezonville et Vionville.

Le 18, Joly traça sous le feu de l'ennemi, avec une section de mon ancienne compagnie, une tranchée-abri à 500 mètres environ en avant de Montigny-la-Grange, face à la ferme d'Envie. L'ennemi avait retranché Champenois, et accumulait de l'artillerie au. nord de Champenois, sur la hauteur, un peu au-dessus de la cote 326 de la carte d'Etat-Major. La ligne de l'ennemi suivait par Champenois, l'Envie et les bois. En avant de la tranchée se battait la brigade Pradier (64® et 98^). Le général Pradier, seul, à découvert, allait lui-même porter des ordres et servait de cible à l'ennemi ; un officier qui le suivait était paralysé par la peur.

En seconde ligne, à Montigny, était la brigade Pajol. Lorsque nos mineurs eurent fini leur tâche, ils regagnèrent Montigny en courant; escortés d'une grêle de mitraille. Joly, arrivant essoufflé de sa course, s'appuyait contre le coin d'un naur, lorsqu'on lui crie : ôtez-vous donc, vous empêchiez le général Pajol de voir. Le général Pajol était là, derrière la muraille, où il passa sa journée.

Hier soir, un officier de cavalerie, un patriote, que je voyais découragé depuis deux jours par l'aveuglement de l'armée, arrive tout guilleret. « Qu'y a-t-il, lui demandai-je ? — Je viens d'apprendre une bonne nouvelle. Je rencontrais mon général de brigade lorsqu'un de ses ^ amis l'aborda : cela va mal, dit le général, le ministre de la guerre a fait traduire trois généraux devant une cour martiale, ils sont condamnés à mort et vont sans doute être fusillés. — Où marchons- nous, répond l'ami ? c'est un nouveau 93. » — Voilà ce qui réconfor- }: tait notre officier, et de fait, une pareille nouvelle est

J vraiment consolante.

Est-ce pour cela que le parti couard a mis une sourdine à ses jactances d'hier et d'avant-hier? Toujours est-il qu'aujourd'hui il change de tactique. L'Impératrice ne vqut plus rentrer en France, il faut chercher ailleurs des espérances et des aspirations, et là-dessus on apprend que le gouvernement de Paris a signé des préliminaires de paix, que l'armée de Metz ira moitié au camp de Sathonay, moitié au camp d'Elfant, et que Metz reste circonvenu, mais que les Prussiens y laissent entrer les vivres nécessaires à la consommation. Si la France traite aujourd'hui elle fait une mauvaise affaire, elle ratifie sa défaite et demain elle aurait de meilleures 4; conditions « Tel est le sentimefat du petit nombre de gens

GUERRE CONTRÉ LA PRCSSÊ l8â

qui ont conservé leur lucidité d*esprit et leur courage.

24 Octobre, midi. Hier on annonçait- Ife départ de la garde pour le 24 et de Tarmée pour le 25 ; aujourd'hui le départ est différé jusqu'au 27, dernier joiu" de vivres de l'arnaée. On attend l'éternel Boyer.

Mon chef, le colonel Salanson, attend avec une patience qui n'a rien de gai le lugubre dénoûnaent. Il ui'en a parlé encore ce matin.

J'ai passé la nuit avec les compagnies franches de la division Montaudon. Beaucoup de boue, quelques coups de fusil.

Une question délicate et qui n'a pas encore été soulevée est la part de responsabilité du commandant d'un fort du camp retranché dans la capitulation de la place. La règle à suivre pour cette question comme pour toutes les questions analogues, relatives à l'obéissance due à un chef qui capitule, est que a L'indépendance de fait -constitue l'indépendance de droit ».

4insi, un fort détaché, dont la fortification constitue en elle-même un ensemble indépendant, et auquel le corps de la place ne fournit ni flanquements, ni feux intérieurs destinés à faciliter la défense pied à pied et les retours offensifs, un tel fbrt, dis-je, ne doit pas suivre la place dans sa capitulation.

A celte dernière heure de notre longue agonie, si l'on voulait mettre les compagnies du génie de l'armée à compléter l'un des forts, on masserait, d'ici à jeudi soir, des dehprs respectables, on blinderait la façade intérieure du cavalier. On pourrait aussi apporter les bois nécessaires aux autres blindages. En réunissant dans ce fort les vivres de la ville, avec une garnison de 3.000 hommes choisis, 4.000 hommes au plus, on pour- ^rait tenir Metz en bride. (Metz prussien, je veux dire,)

et garder l'eoDemi à pataugeç tout un hiver dans les bois de Saint- Juiieu ou de Queuleu. Il s'agit de faire en 80 heures de travail 2.500 à 3.080 mèlres de développement de chemin couvert (2.000 mèlres seulement à la rigueur), de 3 mèlres environ de profil ; ce chemin couvert affèclerait la forme tenaillée comme s'il enveloppait des demi-lunes et ravelins. Ou pourrait aussi entreprendre les saillants de ces ravelins, ou des principaux d'entre eux, dont le profil est de 40 à 45 mètres carrés.

25 octobre. Avant-hier 23, à neuf heures du matin, le générai Coffinières a réuni les banquiers et les agents de change de la ville pour leur demander de l'argent. (( Les caisses sont vides, a-t-il dit; je ne sais qui a pris les mesures imprudentes qui les ont vidées. (Ces mesures étaient de lui). Nous paierons bien nos fournisseurs avec des traites, mais nous faisons travailler une foule de pauvre gens à qui il faut de l'argent comptant. » On discuta la question au point de vue financier, et on avait fini par s'entendre, lorsque Goudchaux, le plusf jeune de la bande, et qui aurait été fâché que la politique restât étrangère à l'événement, prit la parole en ces termes. (( Messieurs, dit-il, vous êtes expérimentés dans les matières de finances, vous savez que le capital est défiant... il veut savoir à qui il prête. A qui prêtons-nous, est ce à la queue de l'Empire ou à la République? Monsieur le général Coffinières a paru, dans une proclamation, reconnaître le gouvernement de la défense nationale; s'il en est ainsi, pourquoi ne publie-ton pas les ordres et les documents officiels que certainement M. le maréchal Bazaine et M. le général Coffinières (celui-ci fit un geste de dénégation) ont en leur possessioii ? Pour fixer les idées, nous allons verser notre argent entre les mains de monsieur de Saint-Chamant, trésorier-général de la

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Moselle, mais M. de Saint- Chaînant est- il trésoriergénéral à l'heure qu'il est ?» — J'offre ma démission tout de suite, si Ton veut, cria celui-ci qui assistait à la séance comme argentier de la maison. — Nous en serions peines, dit Goudchaux, vous comprenez que mon argumentation n'a rien de personnel; j'ai voulu seulement prendre un exemple. — Les assistants ne partageaient pas les idées de Goudchaux. a Ne faisons pas de politique, disaient-ils. — Messieurs, répondait l'autre, une sage maxime l'a dit : point de bonnes finances sans bonne politique. »

Cependant chacun voulait que l'opération réussît ; les financiers savaient bien l'effet désastreux que produirait dans la ville le manque de numéraire, et puis, Coffinîères ayant manifesté la volonté de défendre la ville, il fallait lui en donner les moyens. La mesure à laquelle on s'arrêta comme offrant les garanties nécessaires au capital et comme excluant toutes incertitudes, fut qu'on fournirait un million contre des traites du Trésor, que le payeur général de l'armée emporte au départ, tirées à son ordre par le Trésor, et ayant diverses valeurs pour répondre aux différents besoins de l'armée. Ces papiers, payables à 10 jours de vue, servent à payer les fournisseurs et sont, à cause de cela, privilégiées sur les autres créances. Le payeur de l'armée les émet au moyen d'un endos. Celles dont il est question ici sont signées du 23 juillet. Ainsi ce papier, excellent en lui-même, est antérieur à tous les événements politiques. Les banquiers l'ont pris à 1 O/o, frais compris. « H vaut mieux, me disait G., avoir 1 O/o que de l'argent. » — Mais ce taux ne me prouve pas moins que l'opinion financière considère la durée du blocus comme très limitée. Ou avait même admis d'abord un demi O/O-

La chose bien réglée, Goudchaux, que son isolement politique, réduisait un peu au rôle d'enfant terrible, brusqua la discussion en disant que le million était tout trouvé, et que les cinq banquiers et les quatre agents de change présents pouvaient aisément le parfaire. « Je mets cent mille francs, dit-il ; M. Simon, qui ne sait plus où mettre son argent, tellement ses caves et ses caisses sont pleines, trouvera aisément 500.000 francs, et les autres compléteront ia somme w. Monsieur Simon ne riait pas. — ce Ce n'est pas vrai, disait-il, j'ai fait des remboursements. » Worms riait dans sa barbe.

Les choses restèrent conclues ainsi, et Coffinières crut, au départ, devoir remercier Goudchaux; celui-ci s'excusa : « Il n'y a rien de personnel dans ce que j'ai fait. Je l'ai fait comme Messin et comme patriote. » — (( Pour quelque motif que vous l'ayez fait, reprit le général, je vous en remercie, »

Méfme jour, 5 heures. Il me semble que le général Coffinières ne s'est rangé au parti de la défense à outrance, ou du moins n'a paru s'y ranger, que lorsqu'il a eu constaté chez Bazaine la volonté bien arrêtée de ne pas le couvrir. Jusque-là, il s'est prêté, sur des ordres écrits, à tout ce que le maréchal lui a demandé, quelque nuisible que ce fût à la défense de la place. Je ne sais pas si j'ai répété ce propos que me tenait de R. il y a un mois: Coffinières est bien aise de donner ses vivres à l'armée afin de se trouver plus tard excusé de n'avoir pas défendu la place. Aujourd'hui il y a eu une sorte de volteface^ plus intelligent que les autres, Coffinières a constaté avant eux que le parti national aurait le dessus et que c'était celui-là qu'il fallait servir, ou du moins ménager.

On raconte que Changarnier est à Ars; le pauvre homme!

Grotius et Puffendorf (je ne les avais encore vus que dans les Nouvelles Genevoises) m'ont assuré aujourd'hui de la parfaite légitimité de mes actes. Ce sont de bonnes gens, malgré leur tournure surannée, et les solutions qu'ils donnent au nom de la science du droit, sont d'accord avec celles que donne la conscience. Carnot flétrit avec moi la conduite des gouverneurs qui démoralisent leurs troupes, et il le fait en termes plus énergiques et meilleurs que ceux mêmes que les circonstances me dicteraient. J'ai relu encore dans le général Foy l'histoire de la capitulation de Dupont et de l'obéissance de Vedel. Mais je n'ai pas encore pu éclaircirla question de la part de responsabilité de chacun de nos chefs dans le futur désastre.

Il est clair que Bazaine occupe le camp retranché, puisque tous ses camps et cantonnements sont dans ce camp retranché, puisque les retranchements faits par l'armée pour couvrir ses camps ne sont que le camp retranché lui-même, et forment comme les courtines des immenses fronts constitués par les ouvrages permanents. Même, depuis le 19 août, jour où Bazaine a constitué son àT mée garnison du camp retranché, a n'a. fait aucune entreprise militaire que sous le canon des forts. Il a donné des ordres au gouverneur de la Place, il en a donné aussi aux commandants des fort^ détachés sans passer par l'intermédiaire du gouverneur de la Place, qu'il a seulement informé après coup ; c'est ce qui s'est passé pour l'ordre de détention de Boyenval.

Malgré cette autorité, il n'a pas veillé à la sûreté et à l'organisation delà Place; il a créé des ouvrages de campagne dans le rayon des attaques régulières des forts, sans en assurer la défense après son départ en iustituant une garnison pour ces ouvrages. Il a toléré un antago-

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nisme entre le génie de la Place, chargé de la défense des ouvrages permanents et le génie de l'Armée, chargé de la construction et de Torganisation des ouvrages dé campagne.

8 heures, soir. Décidément on a lu au 76* un ordre par lequel on annonce «aux troupes et le départ de Changarnier pour Ars et la solution de la situation âous deux jours.

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