EVENEMENTS DE METZ
Camp de Nevers, le 18 février 1871 1.
Mon bien aimé père,
J'ai vraiment tant de choses à te dire que je ne sais par où commencer. Je commence par ce qui te préoc-
1. Cette lettre raconte les événements de Metz à trois mois d'intervalle: le commandant Rossel, bloqué dans Paris, n'avait pu, avant février, communiquer avec son ûls.
cupe le plus : je suis colonel du génie au titre auxiliaire, et je ne serai jamais ni capitaine, ni comnoandant, ni iieulenant-colonei, car je quitterai le service si la paix honteuse dont on nous menace vient à s'accomplir, et si la guerre continue, je saurai me faire une place assez nette pour que personne n'ait à la contester.
Tu sais qu'avant la guerre j'étais déjà fort dégoûté de cette vaste association d'incapables qui occupait les grades élevés, et convaincu que les efforts les plus intelligents et les plus heureux ne prévaudraient pas dans cette armée contre la médiocrité tranquille. Aujourd'hui j'ai rompu complètement avec le Génie et le Comité; les X., les Z., et d'autres moins en vue sont d'assez beaux produits du système d'avancement de l'armée française pour que je renonce volontiers à concourir avec eux.
J'ai eu depuis le début de la guerre des aventures assez étranges et assez nombreuses ; mais un trait particulier et qui t'étonnera, c'est que je n'ai jamais été envoyé au feu. J'y suis allé quelquefois, mais pour mon seul agrément, et j'y ai couru peu de dangers,
A Metz, je n'ai pas tardé à reconnaître l'incapacité absolue de nos chefs, généraux et états- majors, incapacité sans remède, confessée par toute l'armée, et comme j'ai Phabitude de pousser les déductions jusqu'au bout, je rêvais, avant même la bataille du d4 août, aux moyens d'expulser cette vermine, et j'avais imaginé pour cela des moyens qui n'étaient pas Impraticables. Je me rappelle que le soir, avec mon camarade Padovani, esprit généreux et résolu qui était tout à fait gagné à mes idées, nous nous promenions devant ces hôtels bruyants de la rue des Clercs, remplis à toute heure de chevaux, et de voitures, d'intendants couverts de galons, et de tout le tumulte d'un état- major insolent et viveur. Nous exami-
nions les entrées et comment étaient placés les postes, et comment, avec cinquante hommes résolus, on pourrait enlever ces gaillards-là. Et nous cherchions ces cinquante hommes, mais nous n'en avons jamais trouvé dix.
Le 14 août, verj le soir, nous vîmes, du haut des remparts de Serpenoise, l'horizon, depuis Saint-Julien jusqu'à Queuleu, illuminé des feux de la bataille.
Le 16, l'armée avait passé la Moselle et trouvait l'ennemi devant elle. Aussitôt que je fus débarrassé de mon service, les convois de blessés qui arrivaient, annonçant une grande bataille, je courus à cheval, par Moulins et Châtel, jusqu'au plateau de Gravelolte où j'assistai à une partie de l'action^ à côté d'une batterie de mitrailleuses magnifiquement commandée; j'ai revu une fois depuis, le jour de la capitulation, le capitaine de cette batterie.
Le 18, j'allai encore le soir voir la bataille, et je rencontrai le général Grenier; il en revenait ayant perdu sa division qui se débandait tranquillement, ayant usé toutes ses munitions et combattu 7 heures sans être relevée. Le lendemain, le blocus fut complété.
Je n'en continuai pas moins à chercher des ennemis à ces ineptes généraux. Le 31 août et le l*"" septembre ils essayèrent de livrer une bataille, et ne surent même pa^ engager leurs troupes. L'impudent Lebœuf chercha, dit-on, à se faire tuer et ne réussit qu'à faire tuer sottement beaucoup de braves gens. J'allai le soir du 31 voir la bataille au fort de Saint-Julien, et le matin du l*"" septembre à la queue du champ de bataille; j'y rencontrai en particulier Saillard, devenu chef d'escadrons, qui attendait avec deux batteries le moment de s'engager. L'après-midi, lorsque je retournai au champ de bataille, on était en pleine retraite. J'ai rarement éprouvé un plus grand serrement de cœur qu'en voyant les dernières
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chances d'offensive qui nous restassent aussi honteusement abandonnées, car chaque fois qu'on se battait^ je reprenais confiance.
Enfin on connut le désastre de Sedan et la proclamation de la République. C'était-vers le 6 septembre. Ce soir-là, j'étais chez madame Cuvier et le père Prost se montrait fort confiant dans la fausseté des mauvaises nouvelles ; on me plaisantait ferme d'y ajouter foi, et on me trouvait un alarmiste dangereux. Enfin on me fit dire, tout'en riant, ce que je pensais ^e la situation, et je leur racontai comme quoi cela finirait par une capitulation, en les ajournant pour me prendre au sérieux au jour où ils défileraient sans armes devant les Prussiens. « Quoi, dit Prost, vous ne nous accordez pas même les armes? » Ceux qui m'avaient entendu ce soir- là me l'ont rappelé depuis.
Il n'y avait presque pas à Metz de mes contemporains du génie; il n'y avait que Padovani de ma promotion. Sans cela, avec l'aide de quelques-uns de ces hommes vigoureux comme j'en connais, quelque chose aurait pu se faire. Mais les uns disaient : a c'est impossible, » à quoi je répondais : « c*est peut-être impossible, mais c'est absolument nécessaire. » Les autres s'imaginaient que fiazaine avait « son plan », le pauvre homme! Ton ami Worms écoutait avec plaisir mes demi confidences, sa finesse devinait le reste, et devinait même plus que je ne pensais, mais il avait là-dessus un scepticisme de bonne humeur qui s'est peut-être dissipé depuis la capitulation.
Bientôt Bazaine, dont les relations avec le quartiergénéral prussien devenaient presque intimes et pleines de confiance, commença à ourdir ses intrigues bonapartistes. Je n'avais jamais eu l'intention de rien faire qui
eût un caractère politique, mais ici la partie devenait belle puisque Bazaine n'avait pas reconnu le gouvernement nouveau de la France; il suffisait de lever le drapeau du gouvernement français pour faire tomber à plat la séquelle impérialiste. On commençait à parler de généraux disposés é ne pas suivre le maréchal dans ses intrigues; on prononça le nom de Clinchaut qui, chef d'un régiment de zouaves au Mexique, commandait alors une brigade de deux beaux régiments de Mexicains. J'allai le voir en me servant de ton souvenir comme de présentation, et bientôt il en fut aux confidences et me dit combien il était peu assuré d'être suivi de ses régiments en tout état de choses.
11 s'agissait, suivant lui, de donner un vernis de légalité au renversement des généraux, et pour cela il voyait deux moyens : organiser clandestinement les élections (qui devaient se faire 1^ 16 septembre), et faire fiommer représentants des hommes dont on fût sûr, et en particulier Changarnier. Ce moyeu ne pouvait pas réussir: les hommes du parti libéral dans Metz, avec lesquels j'avais des relations suivies, n'étaient ni des hommes de caractère, ni des hommes d'action. Un seul avait peutêtre l'énergie voulue, un cordonnier de la rue de la Tête-,d'Or, Péchoulre, vieux proscrit de- 1851; mais' il avait vieilli, son parti avait été désorganisé par vingt ans d'oppression, les classes ouvrières étaient sans énergie et avaient perdu, toute aptitude politique; c'était un homme isolé et qui sentait Iristemeut la faiblesse de notre parti. Quant à la bourgeoisie,... c'était la bourgeoisie ; braves gens, bons pères, bons époux et bons gardes nationaux, mais quand on leur présentait quelque résolution virile, donnant comme dernier argument: « après tout, je suis marié, j'ai une famille. »
L'autre entreprise consistait à envoyer à Gambetta un émissaire pour lui exposer l'état des choses, et revenir avec des pleins pouvoirs pour le général Changarnier, qui décidément était la tête de ce parti. — Envoyer un homme à Gambetta, c'était très chanceux, mais surtout c'était 1res long et je doutais que l'agonie de l'armée pût durer aussi longtemps. Enfin, voyant que personne ne se déciderait sans Pappui de cette ombre de légalité, j'acceptai les offres d'un jeune élève de l'Ecole polytechnique qui m'était absolument dévoué et qui n'était pas lié au service ; nous achetâmes des vêtements de paysan, mais en visitant les avant-postes pour choisir le point de départ, nous vîmes que l'entreprise était tout à fait difficile; nous perdîmes quelques jours, le père de mon ami tomba malade et le projet de départ fut ajourné.
Tu sais parle blocus de Paris comme les lignes prussiennes ont été rarement franchies, c'est ce qui excuse notre indécision. Mais l'impatience me gagnant, voulant m'assurer, par autre chose que des probabilités, de la trahison de notre général, j'allai voir mon ancien camarade Albert Bazaine, neveu et officiet d'ordonnance du maréchal, et la conséquence de mon entrevue fut que je résolus de sacrifier décidément mon devoir de soldat à mon devoir de citoyen, et de tenter moi-même de traverser les lignes.
Je le fis le lendemain, vêtu des mêmes effets de paysan que nous avions achetés pour mon camarade l'élève de l'Ecole. Mais, soit mauvaise chance, soit maladresse, après plusieurs heures passées à cheminer dans la pluie et l'obscurité, je fus pincé, à la lueur d'un rayon de lune, par des sentinelles prussiennes au milieu desquelles je tombai tandis qu'on les relevait. On me conduisit à l'avant-poste ; c'étaient des jeunes gens da boime hu-
meur qui me donnèrent gaiment d'affreux pain noir et un peu d'eau-de-vie. Le chef de poste, un jeune porte-épée, après m'avoir interrogé assez sottement en mauvais français, me fit accompagner à la grand' garde^ d'où l'on me mena au cantonnement. Je passai la nuit au poste^ après m'èlre séché devant un grand feu, car je grelottais de pluie ; mes pauvres habits (le pantalon m'avait coûté vingt sous) étaient traversés ; et le matin je subis d*un officier supérieur un interrogatoire sommaire où il me prit pour quelque malheureux que la faim chassait de Metz. Alors il me fit reconduire par trois grenadiers jusqu'aux dernières sentinelles, avea ordre de me tirer dessus si je me retournais.
La précipitation des événements m*empêcha de renouveler cette tentative que j'avais faite, je crois, le 6 octobre. L'inaction de l'armée, les intrigues des généraux semblaient devoir amener une prochaine capitulation. Bazaine et Coffirïières commençaient à parler ouvertement de l'impossibilité de la résistance; ce fut presque le moment le plus honteux de cette honteuse affaire.
Avant de me décider à rien entreprendre pour avertir le gouvernement et mettre en avant le nom de Changarnier, j'avais vu ce vieux général, chez lequel je n'avais trouvé qu'une résolution, celle de ne pas se compromettre; aussi ne l'aurais-je laissé mettre en avant qu'à défaut de toute autre solution.
Clinchant m'envoyait souvent son aide de camp Krémer pour voir si quelque nouveau moyen ne se présentait pas. Incertain, hésitant, il ne voulait s'engager qu'avec l'appui de la population, et de son côté la population ne voulait s'engager qu'après l'armée. De la sorte,. pe)*sonne ne s'engagea, mais voici ce qui arriva à un de mes camarades et à moi.
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Nous nous occupiOQS activement de trouver des moyens d'action contre Bazaine. Un samedi, Boyenval alla voir Changarnier, tandis que j'allais voir deux généraux fort intrigants du 3^ corps. Il m'accueillirent assez bien et me firent un tas de confidences intéressant tes sur la mission Boyer et autres choses, mais lorsque je les vis disposés à traiter avec les Prussiens, pour aller favoriser en France quelque changement politique, je rompis assez brusquement l'entretien, ne voulant pas me trouver avec des gens préoccupés de politique intérieure tandis que le pays était envahi. Je crois que ces gaillards-là (Ghangarnier en était, Aymard était le plus important après lui) étaient des Orléanistes — ou des ambitieux du pouvoir absolu; mon long entretien avec Aymard fut très curieux.
Le lendemain, j'étais dénoncé à Bazaine ainsi que mon camarade. J'ai su depuis que ce même jour Ghangarnier avait renoué des relations avec le quartier-général.
Bazaine fit appeler mon camarade qui s'emporta et confessa ses tentatives patriotiques ; on le conduisit dans un fort où il fut interné. J'arrivai comme il sortait ; Bazaine chercha à m'intimider et à me confesser, mais je demandai audacieusetnent une enquête, et le mis en demeure de nommer ceux qui m'accusaient. Après unentretien'assez long où j'eus bientôt pris le dessus sur ses accusations, il me renvoya en ville. Mais en même temps il donnait secrètement l'ordre aux généraux et à la gendarmerie « de faire arrêter partout où on les trouverait dans les camps, deux capitaines du génie qui parcouraient l'armée en répandant des doctrines socialistes et excitant les soldats à l'insubordination. »
Get ordre me laissait en sûreté dans la ville, où j'a-
vais raoD service. Rentré en ville, et voyant que mon collègue Boyenval ne reparaissait pas, je me cachai pendant deux jours et redoublai mes efforts pour entraîner la ville; mais l'arrestation de Boyenval avait refroidi bien des gens, et lorsque au bout de deux jours, j'allai, déguisé, au camp de CUnchant, il ne me vit pas et sou aide de camp Krémer, qui me reçut, m'apprit Tordre d'arrestation et la renonciation de tout le monde à rien tenter. Cependant il ne renonçait pas absolument, mais il abandonnait des auxiliaires aussi compromettants que nous pour en chercher d'autres, qui étaient incapables de se compromettre.
Mes chefs directs me considéraient depuis longtemps comme assez dangereux ; ils ne me parlèrent pas ^de mon absence momentanée. Mon chef du génie, Salanson, de la coterie Frossard, allait parfois chez madame Cuvieroù je le rencontrais, et où les hasards de la conversation m'amenaient souvent à montrer des opinions fort différentes des siennes ; de là une certaine hostilité déguisée sous une cordialité apparente. Il savait que mes collègues et moi nous ferions le diable pour éviter la capitulation et pour en venir à quelque' chose d'extrême.
Du 18 au 27, absolument isolé, je ne m'occupai pas de (( politique », seulement, pour passer le temps, j'allai une nuit aux avant-postes avec une compagnie franche qui faisait une guerre souvent heureuse aux Prussiens. Un lieutenant entreprenant et sage, expert à cette guerre nocturne, me conduisit, avec une forte patrouille, jusqu'à quarante pas du retranchement ennemi, où nous essuyâmes, à plusieurs reprises, sans perte et presque sans danger, à cause de l'usage intelligent que notre chef faisait des plis du terrain, une fusillade soignée.
C'est un de mes bons souvenirs et je voudrais avoir travaillé plus souvent avec ces braves gens.
Pendant tout ce temps mon service marchait ; il consistait à faire arranger les ponts -levis et les portes de la ville ; j'ai réparé et même refait presque tous les ouvrages en terre du Saulcy, et le colonel Petit disait un jour en s'y promenant que c'était certainement le point de la place où les travaux de défense s'étaient le plus développés. /
Tout cela n'a servi quVaux Prussiens.
Vers le 27, il parut certain que la capitulation était signée. J'eus la consolation de savoir qu'elle avait été négociée par Changarnier. Le 28 à midi, le hasard m'apprit qu'une réunion d'officiers du génie avait lieu au café pour résister à la capitulation ; nous fûmes assez nombreux. Un colonel, brave homme intelligent et fin, mais incapable d'une résolution durable, prit la parole, s'éleva avec vigueur contre l'idée d'une capitulation, et demanda aux hommes résolus de se compter. Le général Clinchant promettait de prendre le commandement si on réunissait 20.000 hommes.
La question une fois posée, la délibération devint confuse, et je ne tardai pas à prendre l'initiative. Les officiers présents, rangés par corps d'armée, il fut aisé de voir qu'une très faible portion de l'armée était^ représentée. On convint d'avertir autant de monde que possible et que le lendemain à neuf heures, Clinchant se rendrait compte de la quantité d'hommes réunie; on devait venir s'inscrire dans une salle des bureaux du génie qui nous servait de salle à manger.
Ni Clinchant, ni son aide de camp, ni le colonel, ni les autres inilialeurs de la réunion de la veille ne s'y trouvèrent, mais seulement deux élèves de l'Ecole Poly-
technique, Padovani et moi. ,'L'affluence fut considérable ; beaucoup d'officiers se faisaient inscrire, et en particulier des officiers des régiments ; des colonels avaient envoyé leurs adjudants- majors ; beaucoup d'officiers venaient prendre des renseignements. Krémer fit une apparition dans la matinée et promit que Clinchant viendrait à une heure et parierait aux officiers présents. Après déjeuner, Taffluence fut plus grande que le matin, mais ou voulait voir Clinchant et on l'attendit en vain jusqu'à trois heures.
A ce moment, le même colonel du génie, si bouillant la vieille, apparut, morne et découragé et opina que la résistance était impossible et qu'il fallait se résigner. Au milieu du tumulte qui s'ensuivit, une délibération sur la possibilité de résister s'établit entre quelques officiers, mais on ne put se mettre d'accord, et cette tentative s'en alla en fumée.
On rendait les armes et les canons à l'arsenal. Les officiers voulaient une grosse épaulelte pour les conduire, et les grosses épaulettes caponnèrent, comme elles Tont fait si souvent.
Le soir, je partis avec mon ami Padovani pour trouver cette compagnie franche où j'étais allé quelques jours auparavant. Nous avions des fusils, des vivres et des cartouches, mais la compagnie était dissoute, les armes rendues. Le plus vigoureux des officiers qui la commandaient, mon lieutenant de l'autre nuit, avait poussé une reconnaissance jusqu'aux grand'gardes prussiennes, avait causé avec l'officier supérieur qui y commandait et s'était assuré de l'impossibilité de s'échapper sans coups de fusil. Nous retournâmes chez nous, et le lendemain je repris mon paletot gris et mon chapeau rond; des braves gens de la campagne, mari et femme, m'emmeuè-
ii^z.
rent dans leur village, à la limite des lignes françaises et prussiennes, à Châtel- Saint- Germain, qui était occupé ^ar le 84*^ prussien.
Je n'éveillai aucun soupçon parmi les nombreux régiments ennemis que nous rencontrâmes, et le dimanche 30 octobre, vers midi, m'étant assuré que la circulation était rétablie, je mis une blouse bleue sur mes habits et je me dirigeai vers le Nord par une affreuse pluie et une boue profonde. J'arrivai à Luxembourg le premier novembre à sept heures du soir non sans traverses. Le lendemain j'étais à Bruxelles où j'écrivis dans V Indépendance deux articles sur la capitulation de Metz. Dans l'un, je résumais l'histoire du siège, dans l'autre, nos dernières tentatives.
Bourbaki commandait dans le Nord; cela me décida à ne point y aller et à rentrer par l'Angleterre, parce que la conduite de Bourbaki à Metz ^vait été tout à fait douteuse et que je ne voulais pas me trouver placé de nouveau entre mon devoir de soldat et mon devoir de ci- • toyen français.
Peu après, une lettre ou rapport publié par Monsieur de Yalcourt, sous les auspices de Gambetta et où mon nom était cité, me fit écrire à Gambetta pour indique^* nettement quelle avait été ma ligne de conduite. Cette ligne de conduite qui peut te paraître singulière lorsque tu envisages quels sont les devoirs d'un officier en sousordre, a été dictée dès le début par la conviction absolue que nos généraux, en général, étaient tout à fait ignorants et quHl fallait tout faire pour arracher de leurs mains l'armée de la France. J'ai joué ma tête sur cette conviction aussi ouvertement qu'on peut le faire.
Une fois hors de Metz, j'appris plus clairement ce qui s'était passé dans le monde, le siège dé Paris, le
gouvernement prétendu républicain qu'on avait fait avec les débris de 1848. Je vis que Paris ne serait pas défendu avec intelligence ; je vis, à mesure que j'avançais en France, des choses de moins en moins encourageantes. Ce qui me frappa d'abord, ce fut le désordre de nos chejpins de fer; les trains constamment arrêtés par suite de la désorganisation du service, deux jours pour envoyer de Dieppe à Tours le courrier de Londres ; sur les voies de garage, à Mézidon, de longues files de locomotives inutiles, remisées et froides ; les wagons entassés en dehors des voies de circulation, enfin toutes les marques indiquant que ce puissant instrument de guerre restait sans utilité entre les mains du gouvernement. A partir du Mans, les gares étaient pleines de soldats et d'officiers, et quels soldats! Quels officiers ! C'était à se frotter les yeux pour voir si l'on rêvait. Il est vrai que je tombais au milieu d'un mouvement stratégique, ce qui peut servir d'explication au désordre que je voyais.
Ce spectacle était plus attristant à mesure qu'on approchait de Tours ; on pouvait se convaincre pleinement de l'incapacité du gouvernement. A Tours, les rues étaient pleines d'uniformes étranges ; chacun avait du galon à son chapeau, à son képi, à son paletot. Des francs-tireurs indisciplinés parcouraient la ville ; que faisaientils là ?
Un de mes camarades d'Ecole, ingénieur des ponts et secrétaire de Gambetta, m'introduisit chez le ministre à mon arrivée, ou plutôt il avait ordre de me présenter sans retard dès que je serais à Tours. Des officiers venus de Metz avaient parlé de moi, et le ministre, en me recevant, « toute affaire cessante », et condamnant sa porte pour m'interroger sur Metz, me fit un accueil qui me flatta.
Lorsque je lui eus dit ce que j'avais fait et ce 'que j'avais voulu faire, il me demanda où je voulais être employé et où je pensais que je serais utile. Je répondis bonnement que je croyais pouvoir rendre des services si on m'employait à l'organisation des armées ou aux mouvements militaires, choses que j'avais étudiées. Le ministre alors me donna une lettre pour M. de Freycinet, qui occupait la place de Délégué au ministère de la guerre et armé de cette lettre, je pus être reçu par M. de Freycinet deux jours après, à l'heure où il recevait le public.
Etrange constraste, autant Gambelta m'avail traité en homme considérable, autant Freycinet me traitait en solliciteur. Il y avait erreur d'un côté comme de l'autre, car je n'étais ni un personnage, ni un solliciteur. Monsieur de Freycinet était un homme grave, grisonnant, fatigué. (( Supposez, me dit-il, que le ministère de la guerre fût à organiser; quelle place choisiriez -vous? » La question était assez sotte ; je ne ^demandais la place de personne, et de plus je n'ai appris nulle part quelles places un ministre peut donner. Mais je t'ai déjà dit que M. de Freycinet me traitait en solliciteur. Je n'avais pas besoin qu'on me fit une place: j'en avais une toute faite puisque j'étais capitaine du génie, je demandais seulement qu'on me donnât des états de situation à débrouiller ou des cartes à étudier. Je répondis donc, après avoir un peu mâchonné la question du Délégué pour voir si elle voulait dire quelque chose, que si toutes les places étaient à donner, je prendrais la direction absolue des opérations. Il me fit répéter mon impudente réponse, et ce fut à son tour de réfléchir. Je crois que le résultat de ses réflexions fut qu'il ne m'emploierait jamais.
Voici ce qu'on faisait sous la République de 70 des
.. geos qu'on ne voulait pas employer : on leur donnait une
mission. « Je ne puis réussir à savoir, me dit le Délégué, où en est l'Armée du Nord, et quelles forces sont disponibles dans cette région ». Et il me proposa, en termes assez séduisants, une mission dans le Nord, en me demandant ce que je pourrais y faire. « Cela dépend, répondis-je; aurai-je des pouvoirs et des crédits?» Il me fit connaître que je n'aurais ni l'un ni l'autre, et la mission finit par être une mission (( d'études » destinée à l'informer de ce qui existait, car il n'avait pas un seul état de situation de cette armée. Bourbaki en avait bien adressé un depuis son entrée en fonctions, mais cette pièce unique s'était perdue dans les bureaux du ministère.
Cela t'étonne ? et moi aussi ; mais je n'étais pas au bout de mes étonnements. Je te dirai peu de chose de cette mission : je tirai le parti que je pus d'une situation fausse en elle-même, sachant qu'elle était fausse, mais ne m'inquiétant pas de ce détail. Avant de partir, je vis, par convenance, le général Véronique qui formait à lui Seul le comité du génie; il m'exprima ses craintes de me voir accepter une fonction qui me mettrait en présence d'officiers beaucoup plus anciens et plus élevés en grade que moi^ dans des conditions exceptionnelles. Je n'ai jamais aimé le comité, même lorsqu'il m'a honoré de ses faveurs. Je tranquillisai donc le général Véronique en l'assurant que je saurais garder toutes les convenances vis-à-vis de mes supérieurs.
C'était une rupture avec le comité, l'autocrate du génie, rupture qui me fut d'autant plus légère que j'y étais décidé de longue date et particulièrement depuis le blocus de Metz. Quand je dis rupture, je ne veux pas dire qu'on ne serait pas enchanté de voir rentrer au bercail
un ex'Colonel de l'armée auxiliaire; je veux dire que je n*aurai jamais rien à espérer du comité.
Et qu'avais- je à espérer avant la guerre, si ce n'est d'avoir ma part de danger après les favoris, ma part d'avancement après les favoris... Ces pauvres favoris ! Us sont en Poméranie. '
Je partis pour le Nord le 18 novembre et j'y passai' quinze jours. J'y retrouvai mes trois compagnons de table de Metz, tous échappés après moi aux Prussiens ; le dernier avait passé en accompagnant un corps mort dans un cercueil.
Je récoltai beaucoup de renseignements et de notes ; je vis des préfets assez variés et des généraux assez uniformes. Les préfets, tous avocats; les généraux, tous empaillés. Au premier coup d'œil j'écrivis au Délégué qu'il n'y avait là rien de bon, en fait d'armée, et je donnai mes raisons.
Après quelques jours passés à Lille, j'allai à Mézièrés, qu'on disait bloqué par les Prussiens, sans rencontrer un seul Prussien; on ne s'imagine pas l'effet que produit un fantôme de Prussien. Lorsque je revins à Lille après quatre jours de voyage, l'armée que j'avais entrevue ou plutôt devinée, venait de se faire battre à Amiens. Je courrus àArras où j'arrivai avec les fuyards, et vers le 3 ou 4 décembre je rentrai à Tours par l'aviso de service de Boulogne à Dieppe.
C'est à mon retour que je vis combien ces missions étaient une étrange facétie. M. de Freycinet était toujours occupé et toujours invisible. Admis enfin avec les solliciteurs, je suis reçu par le chef du cabinet. « Ce n'est guère la peine de rendre compte de votre mission, me dit-il, le ministre n'a pas le temps de s'occuper des détails. Je lui ai mis sur son bureau toutes vos ^ttres
(j'avais rendu compte jour par jour de mon travail), il ne les a pas regardées, voyez elles sont dans ce dossier. » Il ouvrit le dossier, elles n'y étaient pas. « C'est singulier, dit-il, il tes a donc lues. » Cela m'encouragea à laisser un compte-rendu sommaire que j'avais préparé la nuit précédente ; puis je m'en allai, résolu à attendre des ordres, mais à ne plus aller les chercher dans des antichambres.
Cependant le fruit de la première affaire d'Orléan$, victoire obtenue par une faute venait d'être perdu. L'armée française était en retraite et opérait, qui .pis est> une retraite excentrique. Il y avait une double réaction contre les stratégistes ignorants qui avaient dirigé nos opérations. D'une part le parti de Gambetta, qui aurait voulu donner à ce ministre une part plus directe dans la conduite de la guerre, et lui voir employer des généraux et des officiers de son choix, au lieu de généraux cacochymes et d'officiers réactionnaires. De l'autre côté, le parti réactionnaire qui voulait renverser Gambetta en lui attribuant la responsabilité des défaites et nous ramener où nous allons aujourd'hui.
Et Gambetta, que faisait-il dans tout cela? Je ne sais: c'était un drapeau plutôt qu'un chef, drjapeau dont le gouvernement se servait pour avoir l'air républicain et viril, et dont les hommes d'action auraient voulu se servir pour être virils et républicains. C'était une sorte de Louis XIII qui n'avait pas de Richelieu, il faisait et dé^ faisait des préfets pendant qu'on jouait la fortune de la France sur des cartes biseautées.
Le 6 décembre au soir, comme j'étais au café avec un ou deux camarades, entra Cavalier, mon ancien à l'Ecole Polytechnique, plus connu sous le nom de Pipeen-bois, journaliste, orateur de réunions publiques^ et à
ce momeDt secrétaire de Gambetla.. Cavalier se mita table avec nous, et, comme membre du gouvernement, ne tarda pasà nous prouver que tout était pour le mieux dans les armées de la meilleure des Républiques. II me trouva incrédule, s'anima, discuta, pérora, jura et me trouvant toujours incrédule, finit par me prendre au sérieux, d'autant plus qu'il savait à ce moment que les armées de la meilleure des Républiques étaient un peu en débandade, qui vers l'ËsL, qui vers l'Ouest, qui vers le Sud. u Quand on a de ces idées-là, dit-il, après m'avoir écouté, on les raconte au ministre, » et comme je répondais que le ministre n'était pas accessible, il fit ta gageure de me faire parler à lui le soir même. U était dix heures du sqir, nous voilà au ministère.
Me voilà â la onzième page de ma lettre et je ne t'ai conté mes aventures qu'en en sautant les trois quarts; mais la destinée a si bizarrement joué de moi, et, ma foi, de nous tous, pendant ces derniers mois, que rien plus ne m'étonne et que je raconte le roman de mes caravanes comme si c'était l'histoire la plus simple du monde.
Mais où je suis embarrassé, c'est quand il me faut parler de'Gambetta. Comment dire du mal du tribun énergique qui a proclamé le premier la déchéance de l'Empire, et qui a été, pendant six mois d'une crise désespérée, l'àme et la vie de notre gouvernement? Comment dire du bien, d'autre part, du ministre indécis qui Ignorait la situation ot l'emplacement de ses armées, et dont l'activité stérile ne savait ni empêcher les désastres, ni remédiera leurs eSets? Je suis donc étrangement partagé quand je pense à Gambetta : je sympathise avec sa puissance, soa aversion pour lo sang, sa conception rapide dès choses, son dévoùment à la Révolution, niais
je déteste ses demi- mesures, ses faiblesses de chaque instant, ses concessious aux hommes de l'Empire et aux choses de l'Empire.
J'en étais au soir du 6 décembre. Nous arrivâmes dans la pièce qui formait comme l'antichambre de Gambetta, pièce inaccessible au public, où se tenaient les secrétaires particuliers du ministre. On dictait une dépêche^ on causait, on bavardait. Gambetta était à côté dans son cabinet; Cavalier, puis Cendre, un autre de mes anciens, le sollicitèrent de m'entendre; il promit pour le lendemain, mais comme, dans ce pays-là, demain veut dire jamais, mes camarades insistèrent encore. Cependant, le ministre était venu se camper dans un fauteuil de la grande pièce où nous étions; à propos de je ne sais quel crime d'un sous-préfet quelconque, il pérorait de sa voix de taureau. Puis, me voyant à la table de Cavalier, ^ il vint me dire bonjour. « Et que faites- vous là? demandat-il, nous trouvant le nez sur une carte de France. » (( Nous faisons des plans de campagne, comme tout le monde, vous devez en avoir les oreilles rebattues. » — Venez me parler demain, conclut-il. Cependant Cavalier ne pouvait pas se décider à me laisser partir; il fit si bien que le ministre m'appela dans son cabinet vers minuit, et me garda, seul à seul, jusque vers deux heures et demie du matin, parlant guerre et organisation d'armées. Sachant que je parlais à un homme énergique et honnête, je ne lui ménageai pas la vérité; il se laissa séduire surtout par une idée de tiercements entre les gardes nationales mobiles et mobilisées et la ligne, quelque chose d'analogue à la création des demi-brigades en 1794.
Il voulait que je fisse le projet séance tenante pour l'armée de la Loire; puis craignant de désorganiser
guerre: contre la prusse 2i'à
cette armée en présence de l'ennemi, il m'oSril le commandement du camp de Saint-Omer pour faire l'expérience. Mais II ne me convenait pas de m'ea aller si loin du point où allait se jouer la partie décisive. 11 revint â l'idée de liercer l'armée de la Loire, de mapîère à n'avoir plus qu'une seule espèce d'infanterie.
Mats ce ministre de la guerre n'avait ni les états de situation, ni l'emplacement exact des corps de sa principale armée, et je me refusai â toucher à l'organisation existante sans savoir au juste à quoi je touchais, et sans opérer avec précision. Peut-êlre, avec un peu de charlatanisme, me serats-je emparé .solidement de l'esprit du ministre; j'ai assez étudié les organisations d'ar~ mée pour pouvoir jongler avec des numéros de bataillons ou improviser en l'air un système. Mais je respectais trop et l'homme à qui je parlais et les intérêts qui étaient en jeu.
Après une longue conversation où Gambetta fut, ma foi, aussi aimable qu'un dictateur peut l'être avec un pauvre homme, il me âxa une heure pour le lendemain afin d'étudier avec moi, sur des positions et des chiffres réels, la réorganisation de l'armée. Le lendemain, il ne me reçut pas. Etait-ce méfiance, prévention, faiblesse? Je ne sais; mais comme j'arrivais armé d'une petite feuille de papier à calque, mon camarade Cendre me dit que le ministre était au Conseil, ce qui n'était pas.
Le .même soir je rencontrai le général Vergue qui . m'avait offert la place de chef du génie au camp qu'il allait commander, et j'acceptai cette place, un peu par dépit. Je suis arrivé à Nevers vers le ISnovembre après un séjour à Bourges qui ne fut pas sans épisodes, et je me suis employé à former des compagnies du génie.
Malgré l'incurie qui empêcha les troupes d'arriver à
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ce camp, j'y ai réuni, un à un, vingt officiers et 500 hommes.
Aujourd'hui le camp est dissous, la paix est peut-être faite, mais j'ai pu constater que ma petite troupe, livrée à elle-même, est beaucoup plus disciplinée, plus sage, plus sérieuse que les bataillons d'où je l'ai tirée.
La paix est faite^ dit-on, alors je ne suis plus soldat. Avant peu je te rejoindrai à Paris, et je m'embarquerai soit dans la politique en France, soit dans l'industrie aux Etats-Unis, suivant que je serai plus ou moins dégoûté de notre misérable pays.
Adieu, mon bien aimé père, je t'embrasse de tout mon
cœur.
Ton fils affectionné.
Bruxelles, !•' novembre 70. Soir.
Ma chère L.^
J'ai quitté hier la France, la France prussienne qui environne Metz, et où je n'étais plus qu'un prisonnier. Mon dessein est de passer par Londres en rentrant en France, et j'ai donné votre adresse de Cambridge Street à mes amis pour qu'ils puissent m'écrire. Je n'ai aucune nouvelle de mes parents qui étaient à Paris.
Pour. moi, après deux mois et demi de blocus, aussitôt que j'ai su que la troupe avait rendu ses armes, j'ai traversé les Prussiens avec des paysans et je suis passé en pays neutre. J'aurai de singulières choses à raconter sur ce siège de Metz. Je compte vous voir d'ici peu de jours. Dans tous les cas je vous ferai savoir ce que je deviens. Serre la main à ton mari de ma part et tiens- moi toujours pour ton très respectueux et très affectionné cousin.