‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 50 sur 113 · Formée des délégués aux différents services · texte numérisé non relu

Formée des délégués aux différents services

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étaient, il s'agissait moins de travailler eux-mêmes que de faire travailler les autres, et je crois que Tridon seul aurait eu peut-être cette aptitude ; quant au Comité de salut public, ce n'était qu'un fantôme de pouvoir : tous ces gens-là n'ont jamais rien compris à la vieille Révolution ; ils n'en ont vu que l'écorce et ne se doutent pas du labeur immense qui a assuré le succès des révolutionnaires de la Convention.

Ainsi je n'avais pas de point d'appui sérieux ; la réforme de la solde et la mobilisation d'une armée, ces deux nécessités du succès, étaient compromises ou ajournées, je voulus essayer, comme chance extrême, d'employer le Comité central.

C'est avec un véritable dégoût que je reviens sur les rapides événements de cette courte période et ce sentiment m'empêche peut-être de détailler les événements comme je le devrais. Le souvenir de tous ces révolutionnaires présomptueux, mais dépourvus d'étude et d'énergie, capables d'un coup de main peut-être, mais non d'une volonté et d'un ferme propos, leur souvenir, disje, est pour moi un cauchemar.

Le Comité central de la fédération n'était capable de rien gérer. Puissant pour entraver, pour désorganiser, à cause de l'affiliation dont il était le centre, il fut absolument impuissant pour créer.

Le 5 et le 6 je vis quelques-uns de ses membres ; ils étaient portés de bonne volonté (et d'ailleurs on ne m'adressait que les plus capables) et s'étaient divisés en commissions pour les différentes branches du service, mais le temps de l'action était pris par les séances toujours confuses de cette assemblée, et somme toute, la masse du comité était peu intelligente et peu éclairée.

Le fort d'Issy était toujours le point le plus menacé

de l'enceiute ; Eudes l'avait abandonné et s'y était fait remplacer par son chef d'état- major, Collet, homme de peu de valeur. En revanche, j'y avais envoyé un ingénieur de mérite et de courage qui profitait pour réparer sa fortification de tous les moments de répit que lui laissait le feu de l'ennemi. Je me rendis encore à deux reprises sur ce point des attaques, mais sans réussir à mettre des troupes en mouvement.

Enfin le 7 mai, j'avais acquis la conviction que je ne réussirais pas à grouper les capacités nécessaires au travail du ministère, et que le Comité de salut public ne pouvait ou ne voulait pas m'aider, soit qu'il manquât d'énergie ou de confiance. Une seule voie restait à tenter pour améliorer les affaires militaires décidément compromises, et cette voie était de prendre brusquement l'offensive avec des troupes telles quelles, pour interrompre le progrès des attaques en donnant de sérieuses inquiétudes à l'ennemi.

Ma tentative d'organisation de troupes actives avait cependant été mise à exécution, mais elle avait de toutes parts rencontré des obstacles. Le nom de régiments, que j'avais adopté au lieu de celui de brigades, pour ne pas multiplier le nombre des généraux, avait donné de l'ombrage aux chefs de légion qui craignaient de se voir dépouillés de leur autorité par cette nouvelle constitution. L'officier qui faisait le rapport des légions au ministère, et centralisait tout ce qui concernait l'organisation, fomenta ces méfiances au point d'entraver la formation complète de plusieurs régiments. J'ai déjà dit combien cet officier m'était suspect; j'appris enfin qu'il avait convoqué sans ordre les chefs de légion et leurs chefs d'état-major, et je le fis arrêter. Une commission du Comité central le remplaça dans son service.

C'est probablement le 7 mai que je fis ma dernière visite au fort dlssy : j'en parlerai avec plus de détail et je rapporterai quelques circonstances anecdotiques qui peuvent offrir de l'intérêt.

Le général La Gécilia commandait au Petit-Vanves, où j'avais fait retirer depuis plusieurs jours les troupes destinées à la défense du village d'Issy pour qu'elles pussent se refaire en sécurité. Toujours préoccupé d'attaquer les postes de l'ennemi, ce qui était le seul moyen de rendre la défense efficace, j'avais envoyé à La Gécilia l'ordre de réunir ses troupes à 3 ou 4 heures du ma-^ tin. Je me trouvai au Petit- Vanves à l'heure convenue, mais les troupes n'étaient pas réunies. C'est une grosse affaire de réunir à point nommé des gardes nationaux, et je restai plusieurs heures auprès de La Gécilia sans qi^'il parvînt à assembler ses hommes. Pendant qu'un bataillon prenait les armes, l'autre se dissipait.

Ge fut là que je fis faire une exécution de plusieurs gardes nationaux qui avaient abandonné leur poste, exécution inoffensive^ mais qui leur fit une vive impression. Je leur fis couper la manche droite, en commençant par les officiers : tous ces gens sanglottaient, et la garde qui les entourait était peut-être plus émue que-par une exécution à m'ort. Je dirai à ce propos que par une chance singulière beaucoup plus que par l'effet de ma volonté, il ne m'est jamais arrivé de faire mourir un homme.

J'ai prononcé à la Gour Martiale une condamnation capitale, mais elle a été commuée sans mon intervention. Ennemi du meurtre autant que de la guerre, j'accepte cependant toutes les conséquences nécessaires des situations où je me trouve. Le 7 mai je ne croyais plus assez à l'efficacité de notre défense pour m'engager dans la voie de la répression.

Ce même jour, je visitai le fort d'Jssy, qui était cruellement bombardé par Pennemi. Il est rare que dans une guerre le feu soit aussi violent qu'il l'a été pendant quinze jours au moins sur cette malheureuse bicoque.

J'y passai plusieurs heures pour me rendre compte de tout ; Collet en'était alors le commandant et son caractère ne permettait pas d'espérer une longue défense.

J'avais prescrit des travaux de retranchement au Lycée d'Issy, qui est dans une très belle position en arrière du fort. J'espérais qu'on pourrait y tenir l'ennemi quelque temps après la perte du fort, et j'y avais envoyé plusieurs détachements de barricadiers (terrassiers et autres ouvriers en bâtiments) .Mais il ne purent se résoudre à travailler sous le feu, et mes instructions ne furent pas suivies. Enfin me voici arrivé au [terme de ce récit. Le 8 mai les chefs de légion se réunirent pour protester contre la formation des régiments; plusieurs d'entre eux, qui me furent envoyés à ce sujet, m'affirmèrent que leur autorité était suffisamment établie pour qu'ils pussent mettre des troupes en campagne immédiatement, et me promirent pour le lendemain 25 bataillons de 500 hommes, prêts à marcher. Je n'y comptais guères, mais comme un succès était urgent, ne fût-ce que pour donner du temps à la défense, je résolus, s'ils me présentaient quelques bataillons en bon état, de les faire sortir et combattre. Je commandai aussi le régiment de Bergeret, plus avancé que les autres. Bergeret me le promit, mais s'excusa au dernier' moment pour trois bataillons qui ne voulaient pas marcher, faute de je ne sais quels accessoires. Plusieurs chefs de légion vinrent aussi me représenter dans la soirée qu'ils ne pourraient pas mettre en mouvement les troupes qu'ils avaient promises. C'est alors que je dictai ma démission, dont j'envoyai

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des copies aux journaux les plus répandus. L'iustant après, j'appris que « le drapeau tricolore flottait sur le fort d'Issy, abandonné la veille par sa garnison^ et que j'avais vainement essayé de faire réoccuper.

J'allai ensuite, par acquit de conscience, voir les troupes que les chefs de légion avaient réunies et je fis compter exactement leur effectif. Cet effectif n'atteignait pas cinq mille hommes, et c'étaient des troupes pitoyables.

La Commune, au reçu de ma lettre, m'envoya successivement deux députations pour me prier de retirer ma démission ; sur mon refus, elle ordonna à la Commission de la guerre de prendre la direction de la délégation de la guerre et de m'arrêter.

En même temps le Comité central, qui siégeait au Ministère de la guerre, m'envoyait dé putation sur députation pour me demander de me rendre à la séance. Je dus céder à cette obsession et je leur donnai les explications qu'ils me demandèrent, leur exposant que je ne pouvais pas faire toute la besogne, être à la fois caporal et général et courir à hue et à dia pour ramener au feu des gens lassés de se battre, pendant que tous ceux qui auraient dû travailler s'occupaient à des délibérations très intempestives. Le comité central était hébété. En sortant de là, j'allai dîner chez Dombrowski où je reçus un envoyé du Comité central, qui m'annonça que ce comité allait demander à la Commune plein pouvoir j^our moi.

Je rentrai, le 9 mai vers dix heures, au Ministère, où je ne tardai pas à recevoir toute la Commission de la guerre, renforcé de Johannard et de Delescluze. Après les premiers compliments, Delescluze me reprocha d'avoir annoncé par une affiche la prise du fort d'Issy * ;

1. La dépêche, affichée à plusieurs milliers d'exemplaires, disait : « 9 mai 1871 midi et demi. — Le drapeau tricolore

je lui répondis assez vivement que le peuple devait êtrele premier à connaître une nouvelle de cette importance; nous raisonnâmes quelque temps sur ce point, qui était le plus grand grief de la Commune contre moi, et la Commuue, qui avait en poche l'ordre de m'arrêter, s'en alla, sans me faire part de cet ordre et en me priant de continuer mes fonctions jusqu'au lendemain, ce que je n'acceptai qu'en conservant un des membres de la Commission dans mes bureaux pour n'avoir rien à signer.

Le lendemain matin, 10 mai, la Commission, fort embarrassée de n'avoir pas rempli son mandat formel/ m'envoya deux de ses membres pour me prier de les ' accompagner à l'Hôtel de Ville; je les fis déjeuner, je les y menai dans ma voiture et je restai à la questure jusque vers cinq heures, sans être ni libre^ ni 'prisotinier. A cinq heures Gérardin vint nous rejoindre et m'annonça qu'il venait se constituer prisonnier avec moi. '

La séance de la Commune était excessivement tumultueuse ; on n'avait voulu entendre aucune raison et on m'avait décrété d'accusation ; on avait même nommé la Cour martiale, dont Collet devait être le président. Je ne pus supporter l'idée de paraître en accusé devant ce ' Collet que j'avais vu caponner devant les obus à Issy, et c'est alors que je me déterminai à me soustraire à la justice de la Commune.

J'emmenai Gérardin ; la voiture nous déposa sur le • boulevard Saint-Michel et chacun de nous s'en alla chercher un gîte *.

Le nouveau Comité de salut public, où figuraient Ar- .

flotte sur le fort d'Issy, abandonné hier au soir par la gar- ' nison. >

1. Rossel se réfugia à l'hôtel de Montebello, 54 boulevard Saint-Germain, où il fut arrêté le sept juin; on le conduisit à Versailles et sa captivité dura près de six mois.

mand, BiUioray, Eudes, Gambon ue cessa pas, jusqu'au ■ dernier jour de son pouvoir, d'attribuer à ma trahison la perle du fortd'Issy. Félix Pyat et Vallès œe firent l'honneur d'ouvrir uu dossier à ma charge dans les colonnes de leurs journaux, et je fus même le sujet de plusieurs Premier-Pyat, où ilétait démontré que j'avais aspiré à la tyrannie. Enfin un journal de Versailles, Paris-Journal, publia contre moi un acte d'uccusatiou fictif, signé Protot et Vermorel où l'on établissait quand, conimeut et par qui j'avais reçu cinq cent mille francs pour perpétrer la trahison.

Me voilà au bout de la tâche que j'avais enlrepri.'«e de raconter le râle que j'ai joué dans l'iusjrrection, lâche qui n'a pas été sans amertume pour moi, car il m'a fallu revoir un à un mes déboires, mes désillusions, mes espérances trompées.

J'ai servi fidèlement, aveuglément la Révolution jusqu'au jour où j'ai eu expérimenté par moi-même toute la vanité des espérauces que j'avais fondées sur cette tentative. La Commune n'avait pas d'hommes d'état, pas de militaires et ne voulait pas en avoir; elle accumulait les ruines autour d'elle sans avoir ni la puissance, ni même le désir de créer à nouveau. Ennemie de la publicité parce qu'elleavaitcouscience de sa sottise, ennemie de la liberté parce qu'elle était dans un équilibre instable d'où tout mouvement devait la faire choir, celte oligarchie était le plus odieux despotisme qu'on puisse imaginer. N'ayant qu'un procédé de gouvernement, qui était de tenir le peuple à ses gages, elle ruinait par ses dépenses l'épargne de la démocratie et désaccoutumait le peuple du travail.

Lorsque je vis que ce mal était sans remède, que tout effort,que tout sacrifice était stérile, Fnon rôle se trouva fini. Prison de Versailles, 20-24 juin 1871.^

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