‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 49 sur 113 · LETTRE DE DÉMISSION · texte numérisé non relu

LETTRE DE DÉMISSION

Camp de Nevers, le 19 mars 1871.

Monsieur le Général Minisire de da Guerre, à Versailles.

Mon Général,

J'ai l'honneur de vous informer que je me rends à Paris pour me mettre à la disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit par une dépêche de Versailles, rendue publique aujourd'hui, qu'il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables de capitulations.

En prenant une aussi grave et aussi douloureuse résolution, j'ai le regret de laisser en suspens le service du

génie du camp de Nevers, que m'avait confié le Gouvernement du 4 septembre. Je remets ce service qui ne consiste qu'en arrêtés d'articles de dépenses et remise de comptabilité, à Monsieur F., lieutenant du génie auxiliaire, homme intègre et expérimenlé, qui est resté sous mes ordres, par ordre de monsieur le général Vergue, en vertu de votre dépêche en date du 5 du mois courant. Je TOUS informe sommairement, par lettre adressée au bureau du matériel, de l'état dans lequel je laisse lo service.

■ J'ai l'honneur d'être, Mon général.

Votre très obéissant et dévoué serviteur.

L. Ross EL; Colonel du génie auxiliaire. Commandant le génie du Camp de Nevers.

tes. — Le Ministère de la Guerre respecté. — La Commune, combat d'avant-garde.

Prison de Versailles, 20-24 juin 1871.

Avant le 48 mars je m'étais préoccupé du parti que j'aurais à prendre en cas d'insurrection à Paris. La condamnation à mort de plusieurs hommes du parti démocratique pour un mouvement qui avait eu lieu pendant le siège, et la suppression de plusieurs journaux avaient augmenté mes sentiments d'hostilité contre ces vaincus^ incapables et humbles en face de l'ennemi national, audacieux et impudents en face des partis.

Les journaux avaient fait le dénombrement de l'artillerie existant dans Paris; j'y avais remarqué surtout plus de six cents pièces de campagne. Les armes portatives et les munitions y étaient aussi en abondance. Si l'on savait mettre en œuvre cet immense matériel, il n'était pas impossible de ressaisir la victoire. J'écrivis en ce sens à un homme intelligent qui avait pris une part active aux mouvements populaires dans Paris depuis le début de la guerre. Il me répondit par des renseignements précis, mais l'impression générale de sa réponse était l'incapacité, le manque d'organisation du parti d'action et l'impossibilité d'un mouvement. Son opinion sur ce point était catégorique et bien motivée. Cependant l'existence d'un matériel de guerre suffisant pour lutter et d'un parti disposé à la lutte me séduisaient en dépit de tout. Je ne prévoyais pas l'éventualité d'une guerre civile autre qu'une guerre de rues.

Le 19 mars, une dépêche de M. Thiers, affichée officiellement, annonça l'évacuation de Paris par le gouvernement et par 40.000 hommes de troupes en bon ordre.

Quand mêine je a'aurais eu aucun penchant pour la révolution, ce dernier détail m'aurait jeté dans l'insurrection. L'armée n'était pas assez abreuvée de hontes dans cette guerre, il fallait que 40.000 hommes quittassent Paris sans combat, sans un jour de lutte, en face d'un ennemi aussi méprisable que l'est toujours une insurrection, et après avoir eu même l'avantage de l'offensive, qui est la seule chance réellement favorable d'un mouvement insurrectionnel.

Le soir eu dtnaut, mon hôte, M. de Lacour, devinant que j'avais pris parti, eut avec moi une conversation où il chercha discrètement, et avec les sentiments de la plus amicale bienveillance, il me détourner d'une résolution aussi extrême. S'il se souvient de cet entretien, son témoignage pourra m'ètre utile. Ce qu'il me dit me toucha et m'attrista sans me convaincre et je lui représentai qu'en somme, cette révolution était faite par le peuple, par ceux qui souffrent de l'ordre social actuel; que les erreurs ou les crimes dont la Révolution pouvait être entachée ne devaient pas empêcher les gens honnêtes et instruits de se joindre à leur parti dans cette circonstance critique; en un mot, mon départ fut plutôt un sacrifice qu'aulre chose, et dans le désastre et l'affaissement de tout le pays, le parti révolutionnaire parisien n'était qu'un pis-aller.

J'appris le même soir le meurtre des généraux Thomas et Lecomte; de pareils faits sont presque inséparables des révolutions.

Je partis dans la nuit de Nevers et j'arrivai à Paris le 20 mars au matin.

Sur la première affiche que je lus, je vis les noms de Lullier et d'Assy ; ce fut mou premier dégoût et mon premier déboire. Je m'informai où siégeait le gouvernement

et j'allai à l'Hôtel de Ville faire inscrire mon nom et demander du service. '

Le 22 mars, je fus présenté par des amis au comité du 17" arrondissement, et le même jour je fus nommé par le Comité Central de l'Hôtel de Ville et élu par le comité du 17® arrondissement chef de la iV légion.

Les premiers jours de mon commandement furent occupés à prendre des dispositions contre le mouvement réactionnaire qui se préparait sous les ordres de l'Amiral Saisset et qui avait une de ses principales places d'armes à la gare Saint-Lazare, tout près de mon arrondissement. On amenait à la mairie des prisonniers, arrêtés généralement dans les trains qui partaient pour Versailles : il régnait contre eux une grande animation, et j'apportai tous mes soins à les protéger, étant naturellement opposé à toutes les violences dont les révolutions sont le prétexte et déterminé à n'en permettre aucune à aucun prix. Je fis traiter humainement ceux qui étaient retenus, et je délivrai ceux que je pus, les conduisant moi-même jusqu'en dehors de la foule mécontente. Ces gens-là doivent me garder quelque reconnaissance, car ils s'étaient crus bien près d'être fusillés.

La retraite de l'amiral Saisset rompit les espérances de la réaction; presque aussitôt eurent lieu les élec-' lions pour la Commune, qui se firent par les soins et l'autorité de la Fédération de la Garde Nationale (26 mars).

Je ne sais pas si c'est la Fédération qui avait fait la révolution du 18 mars, mais ce qui est certain c'est qu'elle avait confisqué cette révolution et exclu de toute participation aux affaires les Républicains les plus avérés, les membres les plus actifs de Tlnternationale, s'ils n'appartenaient pas à la hiérarchie de la Fédération.

C'est ainsi que des conflits s'élevèrent dès le début entre les maires fet les adjoints^ républicains et révolutionnaires de certains arrondissements, et les délégués de bataillon formant le Conseil de légion ou Comité d'arrondissement. Csux-ci confisquèrent, au nom de la Fédération, les pouvoirs municipaux, dont ils usèrent sans intelligence, et parfois sans honnêteté. Il en fut ainsi dans le XVIIP arrondissement et dans le XVII®, où je me trouvais.

Ce conflit terminé, il s'en éleva d'autres entre des délégués du Comité central de la Fédération et le Comité d'arrondissement, au sujet des élections.

Les élections faites, il semblait que tout pouvoir dût retourner à la Commune; il n'en fut rien, et la même lutte continua entre les délégués de la Commune et le Comité d'arrondissement (ou conseil de légion).

Dans toutes ces dissensions, j'étais constamment appelé à prendre parti en qualité de chef de la force armée, et je ne ménageais pas le Comité d'arrondissement, , qui était bien le petit despotisme le plus idiot qu'on puisse imaginer; enfin, lorsque la municipalité envoyée par la Commune voulut s'installer, il me fallut faire arrêter le plus autocrate de ces démagogues.

En même temps que ces querelles, je m'occupais de rallier à la Révolution le 33'' et le 90" bataillon; j*y réussis sans violence et sans accidents ; je m'occupais aussi des bataillons de la banlieue, voisins de mon arrondissement, depuis Saint-Ouen jusqu'à Suresnes.

La Révolution, après le départ de Tamiral Saisset, eut quelques jours de progrès réel, et j'arrivai à compter dans l'arrondissement dix-sept bataillons fédérés, au lieu de sept qu'il y avait à mon arrivée. Quelques détachements de l'armée, demeurés sans chefs, adhérèrent

à la Fédération, et j'y fis procéder à des élections qui donnèrent de bons résultats.

Le Comité central, pendant son court gouvernement, avait prescrit la réélection de tous les cadres des bataillons fédérés; ce fut là le véritable écueil du commandement; ces élections se firent dans un esprit très peu éclairé. Les convocations étaient entravées par le service militaire dont les bataillons se surchargeaient comme à plaisir; il fallait constamment renouveler les élections qui avaient été incomplètes, irrégulières ou sans résultat. Enfin on arriva à grand'peine et après des variations sans nombre, à élire des chefs sans autorité, sans instruction et sans dignité.

Les cadres continuèrent à changer et les élections à se renouveler jusqu'à la chute de la Commune, ou peu s'en faut.

Ainsi se termina le mois de mars. Les délégués de la Commune à la mairie de mon arrondissement" étaient Malon, Gérardin et Varlin. Ils me considéraient comme capable de rendre de sérieux services militaires à la cause révolutionnaire et cherchaient à me faire entrer dans les conseils où se décidaient les questions militaires.

Sur ces entrefaites, eut lieu, dans l'étendue de mon commandement, le premier engagement de la guerre civile. Une reconnaissance de deux escadrons de cavalerie chassa du rond-point de Courbevoie un détachement d'un bataillon de la banlieue, et un garde national fut sabré par un officier. Cette reconnaissance s'avança jusqu'au pont de Neuilly, et se retira devant l'attitude résolue d'un autre détachement de la banlieue, qui occupait la tête du pont.

Le lendemain, un fort détachement que j'envoyai o&.

cupa sang résistance le rond-poinl évacué la veille; mais il reviat quelques heures après, ayant été abandonné par ses chefs.

Le jour suivant l'ennemi revint avec du canon, plaça une batterie au rond- point et canonna le pont de Neuilly qui fut abandonné; les obus arrivaient jusqu'au rempart. C'était probablement le V avril. Je projetai alors de passer la Seine au pont d'Asnières la nuit suivante et d'aller par la ligne du chemin de fer reprendre Courbevoie et le pont de Neuilly. Ce mouvement aurait été très efficace; jusqu'au 15 avril il aurait été opportun, mais la mauvaise qualité des troupes en empêcha constamment le succès.

Le i^' avril, autant qu'il m'en souvient, je fus appelé, avec les autres chefs de légion, à un conseil de guerre à l'Etat-Majordela place Vendôme; c'est probablement là que fut élaborée et résolue la marche sur Versailles qui coûta la vie à Ftourens; j'y passai environ deux heures, et voyant qu'on ne disait rien de sérieux, je m'en allai, après avoir reçu l'autorisation de mettre â exécution la lenlallve que j'avais projetée contre Courbevoie.

Cette tentative aboutit à l'échec le plus complet, tant à cause des défauts du plan en lui-même, qu'à cause de la mauvaise qualité des troupes et des officiers.

Je partis avec sept bataillons, montant ensemble à 2.000 hommes environ, divisés en trois groupes sous les ordres de Malon, membre de la Commune, de mon sous-chef de légion et de Gérardin, membre de la Commune. Il y avait au moins deux bataillons qui étaient complètement ivres; d'autres se plaignaient de ne pas avoir mangé. 'La tête de colonne, que je conduisais, me suivit en bon ordre, mais les autres bataillons, dont les officiers étaient sans autorité; ne tardèrent pas à s'as-

seoir sur les bords du chemin, à quereller, à se plaindre; il y eut deux ou trois paniques, enfin le désordre le plus parfait. Les officiers ne firent nullement leur. devoir. Malon et Gérardin payèrent de leur personne; je fis de mon côté tout ce qu'il était possible pour obtenir quelque chose jusqu'à ce qu'enfin, voyant l'impossibilité de conduire ces gens à l'ennemi, nous résolûmes de les faire rentrej? en ville. Mais s'il avait été impossible de les faire avancer, il fut encore plus pénible de les faire retourner. Ce fut pour moi une nuit cruelle et je pensais qu'elle me dégoûterait à jamais de semblables échauffourées et de semblables soldats.

J'avais été suivi pendant toute la nuit, et à mon insu, par quelques-uns de ces républicains jaloux qui considèrent comme leur premier devoir de contrôler rigoureusement les faits et gestes des gens en place. Ce contrôle me fut absolument favorable et Topinion qu'ils se firent de mon caractère, se joignant à celle de Malon et de Gérardin, me fit appeler peu après au ministère de la guerre.

Je faillis être fusillé au pont d'Asnières par mes gardes nationaux. En rentrant à la mairie, mes premières préoccupations furent d'imposer à la légion une discipline rigoureuse et de faire un triage parmi les officiers pour exclure les incapables du commandement, mais la première mesure que je pris pour cela éveilla les susceptibilités du Comité d'arrondissement qui m'arrêta. Trois délégués me conduisirent fort proprement à la Préfecture de police où je fus aussitôt écroué. C'était le 2 avril, vers sept heures du matin. J'étais accablé de fatigue et profondément dégoûté de la Révolution et des Révolutionnaires, de la garde nationale et des gardes nationaux. Je m'eudormis immédiatement et je fus éveillé

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à onze heures par le gardien qui venait me faire sortir aussi précipilammenl qu'on m'avdil fait entrer. Un officier qui m'était tout à fait inconnu venait de faire lever i'écrou.

Je rentrai chez moi, ne songeant qu'à quitter Paris, et je dormis encore tout le jour pour me remettre de dix jours de fatigues continues. Mais le lendemain, 3 avril, le même officier qui m'avait mis en liberté la veille, ayant su mon adresse au 17° arrondissement, arriva avec une lettre de Gluserel qui me priait d'être son chef d'état-major au ministère de la guerre.

Voici ce qui s'était passé. Le pouvoir militaire, confié à Eudes à la fin du gouvernemeul du Comité Central, avait ensuite été partagé entre Eudes, Bergeret et Duval. Le 1" avril ces trois généraux avaient combiné, dans le conseil de guerre dont j'ai parlé, une marche sur Versailles, qui s'efTeclua en même temps que ma malencontreuse opération par le pont d'Asnières. On sait quel en fut le résultat; la mort du malheureux Flourens, de Duval et surtout un grand nombre de prisonniers. Le jour même de cette bousculade, le trio Eudes, Bergeret, Duval fut mis à bas et le commandement confié à Cluseret.

On m'a dit qt'e ma nomination lui fut imposée par la commission de la guerre, sous l'influence des membres du 17' arrondissement; c'est possible, car le fond de sa conduite envers moi me semble avoir été une certaine jalousie, mitigée par le sentiment que je lui étais nécessaire. Quoi qu'il en soit, la lettre par laquelle il me mandait était fort obligeante. On me chercbait depuis vingtquatre heures et on avait fouillé toutes les prisons de Paris pour me retrouver.

Je me rendis immédiatement â cette lettre, malgré

ma répugnance pour les fonctions de l'état- major et malgré mes précédents déboires. J'espérais dans la Révolution : enfin je ne me crus pas permis de refuser. A partir de ce moment j'ai été constamment assujetti et occupé d'affaires si multiples, si incohérentes qu'il me sera presque impossible de me rappeler les principales et surtout de mettre les dates.

La meilleure partie de mon temps, lorsque j'étais chef d'état-major de Cluseret, était certainement prise par les importuns et les inutiles, les délégués de toutp provenance, les hommes à inventions, les quémandeurs de renseignements et surtout les officiers et les gardes qui quittaient leur poste pour venir faire des plaintes de leurs chefs ou de leurs armes, ou du défaut de vivres et de munitions. II y avait aussi un peu partout des chefs particuliers qui n'acceptaient pas ou n'exécutaient pas les ordres.

Chaque arrondissement avait son comité comme le 17°, aussi nul, aussi hargneux, aussi jaloux; l'artillerie était séquestrée par un comité analogue, relevant aussi de la Fédération, et qui était une rare collection d'incapables. Chaque monument, chaque caserne, chaque poste avait son commandant militaire, et ce commandant militaire avait son état- major et souvent sa garde en permanence. Tous ces produits spontanés de la Révolution n'avaient d'autre titre et d'autre règle que leur bon plaisir, le droit du premier occupant et la tranquille prétention de rester en place sans rien faire. On voyait des médecins se promener avec les galons et l'escorte de général, des concierges de caserne équipés en officiers supérieurs ; tout cela avait des chevaux^ des rations et la solde.

Eo revanche la garde nationale manquait souvent de chefs. Les anciens cadres n'étaient plus obéis à cause des ordres de réélection^ les nouveaux cadres étaient contestés, ou n'étaient pas encore élus; les bataillons tiraient prétexte de là pour ne pas marcher. Les éleclions des chefs de bataillon furent très longues, celles des chefs de légion impossibles. Un officier n'était pas plutôt élu que les protestations contre son élection, les dénonciations contre ses opinions et son caractère pleuvaient dans les bureaux du ministère, des comités de la fédération, de la commune et de toutes les autorités qu'on imaginait.

Ce n'était pas petite besogne que de faire quelque chose avec tout cela; encore ne parlé- je pas des vices profonds de l'organisation de la garde nationale, vices que nous avaient légué les précédents gouvernements et qui seuls auraient suffi à faire avorter nos tentatives d^organisation et de défense. Nos gardes nationaux avaient été soigneusement formés par le despotisme et pour le despotisme ; il nous fut impossible d'en faire quelque chose par la liberté et pour la liberté : la transition était trop brusque, les conjonctures trop impérieuses, les événements trop précipités.

Le personnel du ministère de la guerre était constitué au début par Cluseret et moi avec deux ou trois flâneurs qui composaient la suite de Cluseret. Je raccolai des bureaux en prenant les hommes un peu instruits qui venaient offrir leurs services, et je m'appliquai surtout à l'organisation des légions. Les premiers jours il fallut éliminer Bergeret qui commandait la place et voulait tout commander; Cluseret dut en venir à le faire arrêter et le remplaça par Dombrowski dont j'appuyai la nomination et qui était poussé surtout par Félix Pyat. Il

fut convenu alors que Dombrowski dirigerait les mouvements de troupes et les opérations militaires pendant que nous organiserions les légions et ordonnerions Padministration. Plusieurs choses s'opposèrent à l'exécution de cette idée. D'une part Dombrowski se cantonna dans Neuilly et ne porta aucune attention à la rive gauche; d'autre part Cluseret se trouva presque immédiatement au-dessous de sa tâche, soit comme activité, soit comme initiative, soit comme aptitude d'organisation. Les dispositions qu'il prescrivait étaient mal combinées, il n'indiquait pas les moyens d'exécution et surtout il ne se tenait pas à une idée une fois adoptée; ses variations et ses incertitudes furent une grande cause de tiraillements.

Il commença par modifier à deux reprises l'organisation des compagnies de marche, rétablies par ses prédécesseurs. Puis il éleva la solde journalière des artilleurs à trois francs. Ces deux mesures eurent des résultats fâcheux. Les autres innovations qu'il fit augmentèrent aussi le désordre; la complication des rouages du gouvernement devint extrême. Il y avait une commission spécialement chargée de contrôler [Cluseret et dont Delescluze et Félix Pyat étaient les membres les . plus actifs. Cette commission « embêtait » Cluseret, pour employer le mot propre et n'était bonne qu'à cela. Elle nous transmettait par le télégraphe des avis frivoles ou des questions ridicules, elle nous adressait avec recommandation expresse de piètres inventeurs ou des délégués ivrognes. La commission elle-même se transmettait souvent au ministère et flânait d'un air affairé dans le cabinet de Cluseret.

L'organisation de la Cour Martiale tranche seule sur le chaos de mes souvenirs. Elle siégea pour la première fois vers le 14 ou le 15 avril. Cette juridiction fut insti-

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tuée par la Commune sur les instances pressantes de Cluseret;des actes effrénés d'indiscipline et de rébellion étaient impunément commis chaque jour ; il fallait y mettre un terme par une répression énergique. Je fus nommé président de celte cour et j'en remplis les fonctions pendant environ une semaine. Cette époque est particulièrement importante dans le rôle que j'ai joué.

En premier lieu, l'obligation de siéger à la Cour Martiale me détourna de faire moi-même le rapport des légions qui commençait à se régulariser, et auquel je vaquais dès le matin. Les séances de la Cour Martiale se tenaient le soir et se prolongeaient assez tard, et en rentrant j'avais encore des affaires à expédier. Je fus donc obligé de confier le soin du rapport du malin à un officier dans lequel j'avais une médiocre confiance et qui donna à ce travail d'organisation d'une importance capitale, une direction mauvaise et peut-être volontairement nuisible au succès de la Révolution.

De plus, le pouvoir que ces fonctions mettaient entre mes mains éveilla les susceptibilités de la Commune, assemblée défiante et peureuse autant que le fut jamais une assemblée démocratique.

Enfin c'est à ce moment que Cluseret manifesta de plus en plus nettement l'intention de m'écarter de la direction des affaires, tout en continuant à m'employer, et en me conservant auprès de lui pour m'empêcher d'être ailleurs. On sait que le service d'un chef d'élatmajor comprend les détails de tous les services et qu'il est l'intermédiaire nécessaire des ordres de son chef. Cluseret, au contraire, se mit à traiter directement les principales branches du service, et me constitua ainsi une situation très fausse, puisque j'étais chargé de faire exécuter, d'expliquer et de compléter des ordres dont je

n'avais pas connaissance. J'ai supposé depuis que Cluseret, dont l'esprit indécis était accessible aux aberrations les plus complètes, avait des raisons de me dérober la connaissance des mesures qu'il prenait et de supprimer ce contrôle involontaire qu'un ctef d'état-major exerce sur son général.

Cependapt il continuait à me traiter avec distinction et ne me marchandait pas les éloges sur le prix qu'il attachait à mes services.

Je reviens à la question de la Cour Martiale, question que je traiterai peut-être plus à fond et séparément s'il y a lieu.

L'acceptation des fonctions de président de cette Cour est le plus grand sacrifice que j'aie fait et que je puisse faire à la cause de la Révolution. Ennemi des révolutions, les circonstances m'avaient jeté dans une révolution; haïssant la guerre civile^ je m'étais engagé dans la guerre civile. Il s'agissait aujourd'hui de présider un tribunal révolutionnaire, un tribunal qui ne porterait que des condamnations à mort.

Si j'ai à me défendre de l'accusation d'ambilion, l'acceptation douloureuse que je fis de celle charge est peut-être l'argument le plus fort que je puisse produire. Quel intérêt a un ambitieux à se souiller les mains? J'aurais été un ambitieux bien sot ou bien dépourvu d'étude d'aller ensanglanter mon nom dans des fonctions subalternes. Il n'y a qu'une explication raisonnable à ma conduite, c'est que je me sacrifiais à la Révolution : je n'avais choisi aucune des fonctions dont j'avais été successivement chargé, je n'en avais refusé aucune. Dans des moments de crise semblables, il faut avoir le dévouement d'un sectaire. J'acceptai donc la présidence d'un tribunal qui, à mon sens^ ne devait rendre que des

arrêts de mort, et je me préoccupai seulement de remplir ces fonctions de la manière la plus efficace pour le succès de la Révolution.

A mesure que la situation militaire devenait plus pressante, l'indiscipline et la désorganisation des troupes devenaient plus manifestes. Il serait hors de propos de donner des détails étendus sur cette situation; il suffit de dire que toute espérance de succès était impossible aussi longtemps que les troupes ne seraient pas obéissantes et pourraient se dérober impunément à tous leurs devoirs militaires. Nous avions failli à donner à la garde nationale une organisation stable qui aurait été le meilleur remède ; il restait à essayer de la répression^ et il la fallait prompte et réelle.

Tel était le but de l'institution de la Cour Martiale ; son action était limitée par cette clause du décret : qu'aucune exécution à mort n'aurait lieu qu'après approbation de la Commission executive, qui était le pouvoir exécutif de la Commune.

Dans la première séance, la Cour rendit un arrêt réglant la procédure et les peines. Cet arrêt était nécessaire pour compléter le décret peu précis de la Commune : il simplifiait la procédure et assurait à l'accusé les garanties de la publicité et de la défense; pour les peines, il réglait simplement que la Cour se conformerait aux lois existantes et à la jurisprudence martiale. Tous les arrêts suivants furent rendus sans viser aucun texte de loi. Tous les accusés ont été des fédérés incriminés pour des crimes ou délits militaires. La Cour n'a jugé ni causes politiques, ni causes de droit commun.

Le lendemain, un chef de bataillon, coupable d'avoir refusé de marcher à Tennemi, fut condamné à mort. La commission executive commua la peine, sur la demande

du défenseur, en détention pour la durée de la guerre.

La décision de la Commission executive qui commuait ce premier arrêt énerva la Cour Martiale. Elle jugea encore quatre ou cinq affaires, dont les deux principales furent l'abandon d'une tranchée près du fort de Vanves par un bataillon du 5" arrondissement, dont plusieurs officiers furent condamnés à diverses peines, et l'affaire du i05° bataillon; elle amena devant la Cour une douzaine d'officiers et gardes accusés d'avoir refusé de marcher à l'ennemi, avec rébellion et voies de fait envers un supérieur dans le service. Cette affaire n'entraîna pas de condamnation à mort ; il y eut des condamnations variées et quelques acquittements. Mais elles eut d'autres suites plus graves.

L'action de la Cour Martiale inquiétait la Commune ; elle redoutait ce pouvoir nouveau, qui condamnait les coupables sans égard pour leurs antécédents plus ou moins démagogiques. Il se trouvait en effet que nos coupables les plus incontestés étaient de fermes soutiens de la bonne cause. Le commandant que nous avions condamné était un vétéran de l'insurrection, et le 105® bataillon, que nous avions vilipendé, était le pilier de la fédération dans le septième arrondissement. La Commune manifesta, en décrétant que ses membres n'étaient justiciables que d'elle, qu'elle redoutait d'être justiciée par d'autres. Elle considéra donc comme ennemie une juridiction qui condamnait sans acception de personnes les gens qui n'allaient pas au feu, ou qui en revenaient à leur plaisir.

J'ai dit que le 105*^ bataillon appartenait au 7° arrondissement qui est le faubourg Saint-Germain, et qui s'étend le long de la Seine jusque vers le Champ de Mars. Les fédérés étaient rares dans ce quartier, mais '

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le 105° se recrutait dans l'extrémité excentrique de l'arrondissemeDt; il se fédéra en partie dés le début, pro> céda à de nouvelles élections et fut l'appui de l'organisation révolutionnaire dans celte partie de la ville; les membres de la Commune qui y furent élus (Parisel et Urbain) devaient beaucoup au 105*. Frapper ce bataillon, c'était attaquer la validité de leur élection et l'ap- pui de leur pouvoir. Ils déférèrent le jugement de la Cour Martiale à la Commune et le jugement fut cassé par un décret dont un coosidéranl m'était personnellement injurieux.

Mon père, qui habitait avenue Latour Maubourg, avait commandé ce même bataillon à l'époque du 4 septembre; il avait donné sa démission à la iîn du siège; sou successeur avait quitté Paris après le 18 mars, et le commandant actuel, un nommé Wîtt, était incriminé dans l'affaire, et fut acquitté. La Commune jugea que cette parenté que j'avais avec le 105' était suffisante pour inârmer le jugement, et sans examiner le food, où . elle aurait vu manifestemeut que la condamnation était équitable et modérée, elle cassa le jugement. Le décret avait été libellé par Léo Meillet.

L'arrêt avait été rendu dans la unit du 22 au 23 avril, il fut cassé le 25 ou le 26; je l'appris par VOfficiet, et j'envoyai immédiatement ma,démission de président dé la Cour Martiale et de chef d'Etat-mujor de Gluseret.

Pour la deuxième fois, ma bonne fortune me présentait une occasion facile, avec de bonnes et valables raisons pour abandonner, pour détester celte révolution incohérente : ma mauvaise fortune l'emporta.

Je dois revenir un peu en arrière pour parler des événements qui préparèrent l'arrestation de Gluseret et de ce qui s'en suivit.

i Cluseret, après avoir déployé dans les premiers instants de son ministère une activité excessive^ avait été complètement dominé par les événements. Quelques tentatives qu'il avait faites pour s'affranchir de la Commune Pavaient encore détourné du travail journalier ; il était sorti de ces luttes vaincu et amoindri. Pyat et Delescluze, qui étaient alors les membres les plus actifs de la Commission executive l'obsédaient de leur surveillance^ de leurs questions, de leurs inquiétudes puériles. D'une autre part, il n'avait ni ma sympathie, ni (au point de vue de la capacité) la confiance des officiers qui travaillaient au ministère. J'ai dit que son caractère était indécis et son esprit accessible aux plus grosses erreurs : je pourrais citer des faits qui montreraient entre lui et moi plus que des germes de dissentiment.

Lorsque je fus nommé^ sur la proposition de Cluseret, à la présidence de la Cour Martiale, je dus laisser, comme je l'ai noté ci-dessus, le soin de faire le rapport à un officier qui ne manquait pas de connaissances spéciales, mais dont le caractère ne m'inspirait aucune confiance. Cet officier profita de la circonstance pour se faire donner par Cluseret, que j'avais cependant averti, le soin exclusif de Torganisation des légions. Il fit de nombreuses nominations et s'entoura d'un état-major complet; enfin il rendit à Cluseret un rapport journalier très sommaire et très insuffisant pour commander le service, et se créa un service tout à fait indépendant.

Cela peut paraître étrange, mais la réalité était beaucoup plus étrange encore, car ces tentatives d'autonomie chez les moindres employés, loin d'être l'exception, se produisaient partout et tous les jours, et lorsque Cluseret en eut toléré ou favorisé quelques-unes, je lui offris une première fois ma démission, que je motivai surtout

par la répugnance que m'inspirait la politique despotique et inintelligente de la Commune. Peu après, je la lui offris de nouveau avec assez d'insistance pour qu'il acceptât, mais en me priant de continuer mes fonctions jusqu'à ce qu'il m'eût donné un successeur. Enfin, après le décret de la Commune qui cassait l'arrêt de la Cour Martiale^ je cessai toute fonction le 27 avril.

Les hommes s'usent vite en temps de Révolution; après un mois de pouvoir et surtout de lutte, Cluseret était complètement usé, malgré les concessions de toute nature qu'il avait constamment faites à tout le monde. Au début il avait voulu être ce que doit être le chef militaire dans une place assiégée, dans une armée, dans un camp, c'est-à-dire le chef absolu, incontesté et sans contrôle. Il avait complètement échoué devant la Commune et avait eu le tort de conserver le commandement après cet échec. Il avait subi d'abord le contrôle assidu de la Commission executive, représenté surtout par Pyat et Delescluze, puis une des nombreuses révolutions de palais qui ont eu lieu dans la Commune avait constitué la Commission executive de tous les délégués aux différents ministères, et nommé une Commission spéciale de la guerre pour surveiller la gestion de Cluseret. Les méfiances s'accumulaient contre lui et plusieurs fois déjà il avait été question de l'arrêter.

Telle était la situation lorsque je cessai d'être chef d*étaUmajor delà guerre. Ma démission affligea, les révolutionnaires sincères qui me connaissaient. Gérardin, qui méprisait dès le début les discussions byzantines de la Commune et qui ne s'occupait que delà guerre, qui avait enfin, à cause de sa présence constante aux avantpostes, une idée beaucoup plus exacte de la fausseté de la situation que les gens de l'Hôtel de Ville s'ouvrit alors

à moi d'un projet qu'il enlretenait. Il voulait annuler la Commune en faisant mettre le pouvoir aux mains d'un Comité de salut public ou de tout autre pouvoir exécutif composé des membres jeunes et résolus de la Commune, et où j'aurais, avec Dombrowski, la direction des opérations militaires.

En même temps les membres de la Commission de la guerre me prenaient pour confident de leurs inquiétudes, et même des républicains systématiques et qui n'avaient pas voulu participer aux actes de la Commune, me proposaient spontanément et leurs systèmes et leur concours. Je me trouvai ainsi le centre d'un mouvement incohérent, divers, et dont le mot d'ordre inconscient était : (( Sauver la Révolution en annulant la Commune. »

Je laissai faire: j'étais aussi ennemi de la Commune qu'ont jamais pu l'être tous les républicains sensés, et je croyais toujours que la révolution pouvait et devait être salutaire. Gérardin m'assurait le concours des hommes d'énergie , et d'intelligence de la Commune; d'autres que je ne nomme pas parce qu'ils n'ont, pas paru sur la scène révolutionnaire, offraient leur expérience financière ; enfin les généraux m'obéissaient volontiers. Dans ces conditions là, le succès n'était pas impossible et la Révolution pouvait sauver le pays.

Le 29 au soir, je fus mandé à la Commission executive composée des délégués aux ministères; on ne me cacha pas qu'on ne voulait plus de Cluseret et on me posa diverses questions sur la situation et sur mes idées. Je dis ce que je pensais de [la situation qui était de plus en plus compromise. La défense était presque nulle, et l'attaque étant indépendante des plans des généraux ennemis, mais dépendant uniquement du talent des officiers subalternes du génie et du courage des pelotons qui nous

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étaient opposés, devait faire des progrès continus jusqu'à la prise de la place.

Il n'y avait d'espoir de succès que dans une réforme absolue du système de la solde, qui mettait le peuple, combattant ou non combattant, aux gages de la Commune, le rétablissement de la discipline par des exemples sévères, dirigés principalement contre les officiers élevés en grade, et l'organisation immédiate d'un petit corps d'armée capable de tenir la campagne et de prendre l'offensive. Lorsque je fus sorti, ma nomination aux fonctions provisoires de délégué à la guerre fut signée par la Commission ; elle me fut notifiée le lendemain vers 3 heures après-midi, en même temps que Cluseret était arrêté à la Commune. Je dois dire que je défendis Cluseret devant la Presse et à la Commune de l'imputation vulgaire de trahison.

Tel fut le résultat des efforts de la commission de la guerre qui, chargée départager la gestion avec Cluseret, et trouvant que Cluseret ne faisait rien et ne voulait rien faire, ce qui était assez exact, lui avait cherché un successeur et m'avait fait agréer à la Commission executive.

L'une et l'autre commission me promettaient un concours entier, qui consista en bons sentiments de la part de l'executive et en bonne volonté de la part de la commission de la guerre. Mais il n'y avait d'un côté ou de l'autre ni idées étendues, ni capacité suffisante, ni aptitude à un travail aussi exceptionnel, aussi révolutionnaire que celui qui se présentait à nous.

Mais en même temps que se faisait ce changement, l'idée dont m'avait parlé Gérardin aboutissait au renversement de la Commission executive et à la création d'un Comité de salut public qui fut élu le l'"^ mai. Dans ce

comité, au lieu d'hommes résolus et intelligents, Gérardin était associé au lamentable Félix Pyat, à Léo Meillet et à deux utilités dont je ne me rappelle pas les noms. Ce fiasco me privait du concours de la Commission executive et élevait au pinacle Félix Pyat, dont l'activité brouillonne devait faire avorter toute entreprise, et dont la cervelle dépourvue de judiciaire était le réceptacle de toutes les idées impures et malsaines qui peuvent fermenter dans une Révolution. J'appris cette nouvelle par une avalanche de dépêches qui tombèrent au ministère de la guerre dans la nuit du 1" au 2, et par lesquelles Félix Pyat brouillait toutes les mesures militaires que j'avais prises.

Aussitôt rentré au ministère, le 30 avril au soir, j'avais pris les mesures les plus urgentes. Il n'est pas indifférent de dire que dans la nuit du 29 au 30, une tranchée située sur la drdîte du fort d'Issy avait été surprise par l'ennemi avec la tranchée qu'elle couvrait; Mégy, l'incapable commandant du fort, voyant au matin l'ennemi s'étendre sur sa droite, avait pris peur et évacué le fort avec la garnison. Cluseret, à cette nouvelle, était parti pour Issy et, réunissant quelques troupes, les avait rar menées au fort où il était rentré le 1*"^. C'est à son retour de cette expédition que la Commune l'avait fajt arrêter. Pour moi, je consignai Mégy et j'envoyai au fort d'Issy le général Eudes, qui ne comprit pas du tout l'importance de cette position et n'y alla qu'à contre cœur.

J'ai dit que les questions urgentes étaient la solde, la discipline et l'organisation des forces actives.

Il était urgent en effet de mettre un terme aux abus criants dont la solde était le prétexte; j'en donnerai une idée en disant qu'on aurait certainement obtenu le même effet utile avec une dépense vingt fois moindre.

Le 1®' mai, ayant convoqué la commission executive,

la commission de la guerre et les officiers généraux à un conseil de jguerre, je convins avec Jourde, délégué aux finances, que nous étudierions ensemble le soir même un projet ayant pour base la réduction des prestations allouées à la garde nationale, aux tarifs en vigueur pour Parmée, avec une légère augmentation, et l'allocation d'une certaine somme à titre de secours aux femmes et aux enfants. Cette somme, supérieure à la solde de 0 fr. 76 allouée aux femmes, était destinée à compenser et à faire admettre la réduction de la solde des gardes.

Jourde s'engagea de plus à trouver et à mettre en fonctions les employés nécessaires pour répartir et régulariser l'ordonnÉ^ncement de la solde et pour contrôler l'emploi des fonds. C'était une quarantaine de comptables actifs et honnêtes qu'il fallait trouver sur le champ. Ni l'un ni l'autre de ces projets n'eut de suite; la commission executive ayant été détrônée dans la séance du même jour, Jourde lutta pendant deux jours à la Commune contre la création du Comité de salut public, et la solde resta où elle en était à mon arrivée.

Je fis désigner une commission de trois membres pour juger Mégy. — Dombrowski, Eudes et Bergeret furent ces trois membres ; celte commission ne se réunit pas.

Dès le 30 avril je traçai le plan d'un groupe lactique et administratif de cinq bataillons, commandé par un colonel et deux lieutenants- colonels, pour servir de base à l'organisation d'une armée active. Je chargeai Bergeret de choisir cinq bataillons à lui connus, de 3 à 400 hommes d'effectif chacun, pour en former un régiment. Eudes dut former deux régiments, également dans Paris ; Dombrowski entreprit d'en former trois, puis un quatrième dans l'étendue de son commandement ; La Cécilia, qui allait prendre le commandement du centre^

demanda aussi à former un régiment. Chacun de ces^ régiments devait rendre les nombreux drapeaux et fanions dont les fédérés abusaient, et recevoir en échange un canon de 4 ou une mitrailleuse par bataillon.

Ainsi je mis sur te chantier, dès le 1'''* mai, huit régiments qui étaient en réalité des brigades actives de deux mille hommes environ, et quarante pièces d'artillerie de campagne. En même temps, je destinais à Wrobleski, qui commandait l'aile gauche, toute la cavalerie disponible, malheureusement très peu nombreuse.

Quoique je m'efforce d'écarter de ce mémorandum toutes considérations d'art militaire ou de politique, je dois faire remarquer ici que cette tentative d'organisation, destinée à me permettre de donner bataille devant Paris, était la seulç chance de succès de la défense. En se bornant à une défense passive, on ne pouvait que retarder la chute de la fortification, qui est le terme fatal d'une attaque régulière. Quant au mode d'organisation que j'avais adopté, c'est affaire aux raffinés d'art militaire de résoudre s'il était approprié à la nature des troupes dont je disposais et aux autres circonstances. Je projetai d'y joindre un équipage de douze ou seize pièces de canon de plus gros calibre.

En même temps que je prenais ces mesures, je répartissais entre les membres de la Commission de la guerre les principaux services du ministère. Avrial s'était déjà, chargé de l'artillerie; Bergeret, qui remplaçait Delescluze malade, de Thabillement ; en même temps il commença la fabrication de sacs à terre pour la défense et de musettes pour les bataillons de marche. Arnold entreprit de constituer une commission d'examen pour les officiers afin d'éliminer tous les inutiles et ignares porteurs de galons qui encombraient la ville. Tridon, le

plus capable et le plus considéré de tous, mais à qui sa santé délabrée, ne permettait pas un travail régulier, se chargea de ce qui concerne l'intendance, et commença par envoyer en prison les frères May, qui dirigeaient ce service. Je dois dire que toutes ces fonctions, acceptées sans hésiter, furent remplies avec beaucoup de mollesse.

J.^ai dit que j'avais envoyé Eudes au fort d'Issy. Mon choix avait été dicté par la notoriété révolutionnaire de cet homme, qui avait tout intérêt à défendre la Révolution, et qui n'était rien que par elle. Je croyais encore qu'il était trop en évidence pour manquer de cœur. Il se rendit à ce poste dans la journée du V^ mai, laissant à Paris son chef d'Etat major Collet et une partie de son nombreux état- major pour organiser ses régiments. Une fois arrivé au fort d'issy , il ne songea plus qu'à en sortir.

II. envoyait à la Commune, au Comité de salut public, à la Place, au Ministère, des dépêches où il exprimait vivement l'impossibilité de tenir davantage, et la nécessité d'avoir des renforts, des vivres, des munitions, des habits, du tabac, des canons. Pyat, qui était dans la ferveur de son premier jour de gouvernement, y répondait eu m'envoyant des dépêches pressantes, a Conservez le fort d'issy à tout prix. »

Le 2 mai Gérardin m'annonça Tavéneraent du Comité de salut public, et m'engagea à me présenter à la Commune, après quoi je dînerais avec le nouveau gouvernement.

Il faudrait, pour raconter cette journée, prendre franchement le ton humoristique qui convient à un récit à la fois grave et bouffon. Il me suffit de dire que j'arrachai des transports d'applaudissements à cette assemblée quiiiteuse, qui n'était pas insensible à la vérité dite sans ménagements et sans ambages. Je passai la soirée à THô-

tel de Ville avec les membres du Comité de salut public ; je crois que ces messieurs comptaient que je leur soumettrais un plan d'organisation ou de défense, et Félix Pyat, en particulier, parla abondamment de la chose militaire qu'il envisageait par les côtés les plus étroits. A la fin^ un autre des membres du Comité ayant parlé des niesures qu'il prenait dans son arrondissement pour constituer la garde nationale et réduire les abus. « Au moins, vous, lui dis- je, vous êtes raisonnable. » Pyat demanda aigrement si je voulais dire que lui ne le fût pas ; je me mis à rire etnous fûmes ennemis mortels.

Le lendemain, Eudes devint de plus en plus pressant, et ses dépêches instantes me déterminèrent à me rendre au fort d'Issy et à faire une tentative pour le dégager. J'emmenai une partie du bataillon de garde au ministère, qui dut m'attendre à Vanves, mais divers accidents, et en particulier une chute de cheval, me retardèrent assez pour ne me permettre d'arriver au fort qu'à la nuit, avec trois bataillons que j'avais glanés en chemin et dont la présence remonta un peu le moral des défenseurs. Je donnai quelques instructions importantes à Eudes, qui avait pris son quartier dans la casemate la plus obscure et la moins exposée de tout le fort, et qui encore se plaignait du danger ; une seule de mes instructions fut suivie et procura un succès.

Mais ce qu'il y eut de particulier dans cette aventure, c'est que je trouvai au fort Dombrowski, auquel j'avais assigné dès longtemps pour commandement la rive droite, et qui fut aussi étonné de mon arrivée que je l'étais de sa présence, car il venait de recevoir du Comité de salut public un ordre qui l'investissait du commandement de toutes les forces actives, tout en me laissant le ministère de la guerre.

Nous étions, Dombrowski et moi dans des relations fort amicales; il me dit donc, tout en mangeant un morceau dans la casemate d'Eudes, de ne plus me déranger de mon travail d'organisation, qu'il se chargerait, conformément à ses nouveaux pouvoirs, de toute la besogne active. Je tombai d'accord avec lui en lui disant que dès que nous nous serions entendus sur les opérations à exécuter, je serais très heureux de m'en remettre à lui. Déjà, dans le courant du mois d'avril, Dombrowski avait reçu plein pouvoir pour diriger toutes les opérations, et il s'était cantonné dans Neuilly sans s'occuper du tout de la ligne du sud ; l'expérience était donc faite et je ne trouvais pas qu'il y eût lieu de lui confier toute l'étendue de la ligue.

En rentrant au ministère, j'écrivis à Gérardin pour lui reprocher cette surprise ; je lui expliquai le lendemain mes motifs et le peu d'opportunité d'un commandement militaire unique. Le premier décret fut révoqué et Dombrowski redevint le commandant des fronts attaqués de la rive droite. Je ne puis discuter ici avec étendue les causes de ma détermination. Il est certain que ces décrets successifs mirent de la jalousie entre Dombrowski et moi.

Le gouvernement de Pyat ne se borna pas là. Il envoya à Wrobleski, qui. commandait l'aile gauche depuis la Bièvre jusqu'à la Seine, l'ordre de se porter au secours du fort d'Issy. Wrobleski, homme soigneux et méthodique, se plaignit de recevoir des ordres de tous côtés, mais crut devoir néanmoins obéir au Comité de salut public. Il passa la nuit du 3 au 4 à Issy, et pendant son absence, la redoute du Moulio-Saquet, dépendantde son commandement,, fut surprise par l'ennemi et les canons enlevés. Il y eut débandade, panique, émo-

tiondans la ville, etWrobleski, en me rendant compte de l'événement, s'excusait sur son absence et l'impossibilité oii il avait été d'exercer sa surveillance habituelle sur les postes avancés. En effet, il était, comme je l'ai dit, très soigneux, et dans tous les cas, s'il n'avait pu empêcher l'accident, sa présence en aurait diminué l'effet.

J'avais encore contre le | Comité de Salut public un autre sujet de plainte. Le 2 mai, un parlementaire prussien était venu à l'Hôlel de Ville, où je l'avais vu, porter à la Commune une lettre de son général, par laquelle il se plaignait de l'armement du fort de Vincennes et réclamait le droit de faire visiter le fort le lendemain à 2 heures après-midi.

Cet armement provenait du fait d'un commandant brouillon, et j'y fis immédiatement mettre ordre. Je fis renvoyer sans réponse le parlementaire, qui avait ordre d'attendre la réponse, et j'indiquai à Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, dans quel sens il devait répondre. Il me communiqua en effet dans la nuit la lettre fort convenable qu'il adressait au général prussien, où il lui faisait remarquer qu'un officier général n'avait pas le droit de correspondre avec l'assemblée souveraine de Paris, mais devait communiquer avec l'autorité militaire. Après ce rappel aux convenances internationales, 'il disait que le parlementaire que les Prussiens enverraient le lendemain serait admis et recevrait satisfaction. Le 'parlementaire se présenta effectivement, mais au lieu de s'adresser à l'officier d'ordpnnance que j'avais envoyé, il trouva deux officiers de la garde nationale commandés directement par Paschal Grousset, et qui lui firent voir tout ce qu'il voulait dans le fort de Vincennes.

Tous ces empiétements de l'autorité civile, tout ce

désordre, pour mieux dire, avait donc des conséquences graves. Les ordres directs donnés par le Comité de salut public paralysaient et contrecarraient l'action du délégué à la guerre qui n'avait plus de raison d'être si tout le monde, excepté lui, dirigeait les opérations. C'est ce que j'allai dire à la Commune le 4, et je pris particulièrement à partie Félix Pyat, lui reprochant les dépêches dont il accablait, sans me prévenir, les commandants particuliers, et mettant à sa charge tous les inconvénients qui en résulteraient.

Pyat se défendit comme un pauvre homme, et nia formellement avoir jamais signé de tels ordres, ce qui m'obligea à produire les originaux et spécialement l'ordre qui avait déplacé Wrobleski de son commandement. Ces ordres furent produits à la Commune le lendemain par les membres de la Commission de la guerre, et obligèrent Félix Pyat à offrir sa démission de membre du Comité de salut public.

Tout cela constitue un récit assez compliqué et difficile à suivre; cependant j'ai encore à raconter d'autres intrigues et d'autres complications et je suis certain qu'en même temps il y en avait encore bien d'autres dont je n*ai pas eu connaissance.

Le Comité central de la fédération de la garde nationale, ce même comité central qui avait géré la Révolution au début, tout amoindri par l'élection de ses membres les plus influents à la Commune, avait cependant continué d'exister et ne s'était pas privé de donner des ordres en dessous-main, de recevoir des réclamations et plaintes et de vaquer à des élections. Il trouvait son rôle bien petit dans une révolution dont il se considérait comme le père, le tuteur et le légitime propriétaire. Aussi profita-t-il du changement de système qui eut lieu

à la fin d'avril pour venir proposer son concours, ou plutôt imposer son concours au nouveau gouvernement, et dans le même moment où je parlais à la Commune contre Félix Pyat, des députés du Comité central attendaient une décision dii Comité de salut public qui leur avait donné rendez-vous pour résoudre, le point débattu.

Lorsque je sortis de [la Commune, Gérardin m'emmena au Comité de salut public, et ou s'en remit à moi de la décision à prendre. Il v eut quelque discussion : les députés du Comité central, qui étaient en effet les plus intelligents et les plus résolus de cette assemblée, faisaient valoir leurs moyens d'action sur la garde nationale, et la facilité qu'ils avaient de faire accepter et exécuter les résolutions dont ils seraient les agents. Comme je les pressais en leur demandant s'ils avaient assez d'hommes résolus et expérimentés jpour diriger les diverses branches du service : « Nous nous sommes tâté le pouls, dit l'un d'eux, et nous sommes en mesure. » J'acceptai donc de les charger de toute la partie administrative et des services d'organisation dépendant de mon ministère, et voici pourquoi :

Il m'était Jimpossible de m'appuyer sur la Commune, dont les résolutions étaient constamment mobiles, et qui ne s'occupait pas volontiers d'affaires mais s'épuisait en discussions stériles et en querelles. La Commission executive * était sans force et sans volonté depuis qu'on l'avait reléguée au second rang par l'invention du Comité de Salut public. La Commission de la guerre se composait de cinq membres dont trois seulement travaillaient, et. encore leur travail était-il improductif à cause de leur peu d'aptitude au gouvernement. Dans lasituatioti où ils

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