L. RoSSEL
1. Le gouvernement avait fait faire, en secret, à mon frère, l'ofifre de lui laisser la vie, s'il donnait sa parole de renoncer pour toujours à la France. Malgré le désir de mon frère, le défenseur nous informa de cette proposition et l'avis général fut qu'il .fallait promettre et que le temps arrangerait tout. Le brave colonel Denfert, le général Gharreton et plusieurs autres sénateurs ou députés nous parlèrent dans ce sens. Maître Larnac, avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de Cassation, alla plusieurs fois dans la cellule conjurer le condamné de saisir ce moyen de salut. La réponse fut invariablement la même : « si je promets, je tiendrai. Je ne veux pa^ promettre, >
Prison de Versailtes, 18 novembre, 7 heures du soir. Mes bons parents,
Je me suis fait couper les cheveux aujourd'hui, et je viens de pensera prendre des petites mèches pour chacun de vous. Elles sont bien petites, mais j'ai pensé que cela vous ferait plaisir de les garder et de savoir que je pense toujours et constamment à vous.
Je vous envoie mille baisers.
P. S. Elles ne sont pas tout à fait égales, mais j'ai eu grand'peine à les faire, et j'ai mis les noms sur les paquets sans avoir égard à la grosseur de chaque mè- .che. J'ai embrassé vos noms sur les petits paquets.
18 novembre, soir.
Je désire qu'on envoie ma paire d'épaulettes et,jna dragonne à Padovani en le priant de les accepter de moi comme souvenir de notre bonne amitié, et comme marque de ma reconnaissance pour avoir spontanément offert de témoigner en ma faveur.
Je désire que ma grande Bible Anglaise avec cartes, qui a appartenu à oncle William et à Marraine soit remise à la petite Marie Passa ; que les deux grands volumes contenant la plus ancienne publication des coutumes de France soient remisa monsieur Passa qui aime les beaux et bons livres. Si mon étui de mathématiques^ qui était dans mes bagages de Metz, est en bon état, je prie monsieur Passa de l'accepter également pour son fils.
Je désire que deux de mes livres d'enfant, que mère choisira, jolis et bien conservés, comme Télémaque et Silvio Pellico, par exemple, soient envoyés à mon ami Gillebert Dhercourt pour ses deux jolies petites filles.
26 novembre i871.
J*enverrai à père mon lorgnon, par monsieur Passa, en le priant, dans quelque temps, d'y faire mettre des verres pour lui et de s'en servir en souvenir de moi. Je le prie aussi de se servir du porte-crayon d'or que mère m'avait donné, et qui vous est revenu depuis mon arrestation.
Samedi, 25 novembre 1871.
Pour mes parents,
Certainement cette journée vaut la peine^d'être racontée ; c'est une de celles où j'ai le plus souffert de ma vie. Depuis que j'ai quitté la Commune, je n'ai eu qu'un moment d'angoisse : c'était au mois de mai, pendant que je me cachais dans Paris, sous le coup de la proscription de cette déplaisante assemblée*. Un journal de Versailles publia un acte d'accusation, aussi bien fait certainement que dans un roman-feuilleton, où il était prouvé que j'avais reçu, dans telle et telle circonstance; un certain nombre de centaines de mille francs pour livrer Paris à mopsieur Thiers. Cette effronterie m'accabla un instant *; je craignis de ne pouvoir me laver de la calomnie qui y était contenue. Mais depuis ce moment, depuis mon arrestation par les vainqueurs, chaque phase du procès, chaque tentative de mes adversaires contre moi a mis mon caractère en évidence, de sorte que s'ils me font mourir aujourd'hui ils en seront pour leurs frais, et auront commis le meurtre le plus dangereux pour eux-mêmes, pour leur système, pour leurs enfants.