La Oommane
Je suis donc fort tranquille dans ma prison, m'inquiétant peu et rarement de la décision qu'on prendra à mon sujet.
Il y a neuf jours, la Commission des grâces s*est réunie, et ses délibérations secrètes, honteuses presque, se sont terminées hier. On ne sait pas encore lé résultat, mais l'allure de ces pauvres diables indiqye iiettement qu'ils sont disposés à sévir : il n'y a rieri de terrible comme les gens qui ont peur.
Il y a trois jours, on a publié que j'étais exécuté ainsi que Ferré. C'était, dit aujourd'hui la presse, « un ballon d'essai w pour tâter l'opinion. Hier, sur un appel de la Constitution, quelques jeunes gens sont venus de Paris à Versailles pour demander ma grâce et intercéder « in extremis. » Respectueux et modérés, ils se sont fait représenter par cinq d'entre eux qui n'ont fait qu'entrevoir M. Thiers et ont été reçus par B. Saint-Hilaire. Thiers, qui montait en voiture, a refusé de les écouter : «cette démarche ne peut-être que nuisible à ceux que vous voulez sauver »•, a-t-il dit, assez ému, paraît-il, malgré le petit nombre de ses interlocuteurs. Barthélémy a été plus explicite : ses dents claquaient : (( Vous empêcherez l'Assemblée de rentrer à Paris... ! Vous avez la République, que vous faut-il de plus?... Vous allez exaspérer la Commission des grâces... I Après tout, vous ii'ôtes pas si nombreux! »
A ces expressions fidèles de la pensée du gouvernement et de sa politique, et en particulier à cette dernière phrase, mon ami X*** répondit : « Si vous ne nous trouvez pas assez nombreux, nous viendrons demain dix mille, si cela vpus convient. »
Aujourd'hui Joly est venu me voir. Il ne sait rien ;il sait seulement que la Commission s'est définitivement
séparée la nuit dernière, en s'ajournant au 4 décembre, et ayant statué sur les dix pourvois qui lui étaient déférés. J'ai vu mes parents avant-hier matin. Ma mère et ma sœur venaient en toute hâte me prévenir qu'un bruit avait crédit parmi les membres de la Commiission, d'après lequel j'aurais, peu avant le 18 mars, demandé au ministre de la guerre un grade qui m'aurait été refusé. J'écrivis aussitôt une lettre que j'adressai à ma mère et par laquelle je démentais ce bruit, calomnie de la dernière heure.
Hier, je les ai revus au parloir : ma mère et ma sœur avaient passé la soirée la veille à attendre la sortie des membres de la Commission ; ils s'étaient séparés très tard et elles les avaient regardés passer sans oser s'approcher d'eux. ;<( Ils n'avaient pas l'air de gens quL viennent de prononcer la mort de quelqu'un ; ils marchaient légèrement ». — C'est qu'ils avaient grand faim et qu'ils étaient pressés de dîner . — « Non, il n'avaient pas l'air méchants ». Très tard dans la soirée, un journaliste anglais leur avait envoyé un mot pour dire que tout allait bien et qu'il ne voulait pas quitter Versailles sans le leur faire savoir.
Aujourd'hui, lorsqu'ils sont arrivés au parloir, ma sœur avait le visage tout décomposé, et venait d'essuyer ses larmes. « Elle est très enrhumée », me dit mère. Mère était très pâle, tout à fait pâle. La petite avait gardé sa voilette sur le nez — com^e par coquetterie — et faisait comme si elle avait été calme ; de temps en temps, une contraction du coin de ses lèvres, mais elle ne pleurait pas. Père se tenait au fond comme d'habitule; son visage ne s'émeut pas, mais je l'aime trop pour ne pas comprendre qu'il n'en souffre que davantage au fond, et je me repens amèrement de causer de si
•SJtJ
profondes et de si amères douleurs à mon père bien^aimé.
Je ne puis pas supporter qu'on fasse soulGErir mes parents. Pour mon compte, j'ai l'épidermedur et je suis si peu préoccupé de cette éventualité d'une mort imminente, que je me demande parfois si ce n'est pas une insensibilité maladive de ma part. Mais ce que je ne conçois pas, c'est qu'en différant ainsi de prendre une décision, en dissi mulant cette décision lorsqu'elle est prise, on fasse souffrir une longue agonie à mes parents qui n'ont commis d'atilre crime que de m'avoir mis au monde et de m'avoir appris à aimer mon pays. Ce procédé de la Commission dite des grâces est un procédé de bourreaux. On a décidé quelque chose, on se tait; c'est que la décision est fatale ; voilà la conclusion que tirent mes parents^ « N'exaspérez pas la Commission des grâces! » Ce mot de M. Barthélémy mérite d'être encadré. Comment, voilà une commission qui est lâchée dans l'arène, comme un taureau furieux, excitée par les cris des spectateurs, effarée, affolée, et vous allez lui parler de grâce ! C'est vouloir la provoquer, c'est lui porter un défi I (( N^aspérez pas la Commission des grâces. »
La vue de mes parents me navre. Hier, ma mère me racontait leurs démarches de la veille; tout à coup elle s'interrompt : « Je ne peux plus I Je ne me rappelle pas ! Je suis folle, vois-tu ! » Ma sœur, plus calme, reprit le récit, que je n'écoutais pas non plus. Je les voyais, je les entendais, voilà tout; peu m'importait le reste. Aujourd'hui, c'est ma mère qui était calme et ma sœur qui était folle. « Nous étions pourtant tranquilles hier au soir; on nous avait rassurées! — Mais j'ai confiance, dit ma mère, j'ai confiance : ils ne le feront rien. » Père parle d'autre chose, du fort Sainte- Marguerite^ du dernier dessin que j'ai fait, de celui
que je vais faire * ; car Mère m'a fait lui en promettre deux^ et justement je lui fais le second ce soir, heureux de faire quelque chose pour elle. La petite ne pleure pas tout à fait, mais son cœur est plein. (( Et toi aussi, lui dis-je, toi aussi, ils te font de la peine? » Làdessus elle éclate en sanglots, elle est au bout de son courage. Ma pauvre petite filleule, ma pauvre petite amie; on lui déchire son pauvre petit cœur. Mais la blessure se cicatrisera, ma petite chatte bien aimée ; je sais bien que personne ne prendra la place de ton vieux frère, mais il y a encore dans ton cœur assez de place pour bien des amitiés nouvelfes. Seulement aie bien soin des autres : ils ont une si vieille habitude de m'aimer que j'ai petir, j'ai peur pour eux quand ils n'auront plus à se dévouer à moi.
Le parloir est une petite cage de un mètre carré environ de surface, et de trois mètres de hauteur. Derrière, une porte ; sur les cloisons en briques, devant, à hauteur d'appui, un grillage double, formé de treillis en fils de fer, dont les mailles ont deux centimètres d'ouverture ; les deux grillages sont à cinquante centimètres l'un de l'autre. En face de cette cage est une loge un peu plus profonde, qui s'ouvr3 aussi à hauteur d'appui, mais sans grillage, sur un couloir intermédiaire où se tient un gardien. Ils sont tous les quatre dans cette loge : quand nous sommes de bonne humeur, nous l'appelons noire Guignol, parce que les personnages y sont aussi serrés que' sur la scène où se représente le grand drame de Polichinelle. Seulement, c'est un autre drame qui se joue ici. Le gardien chargé de contrôler nos paroles n'est pas un méchant homme; c'est le plus souvent un ancien soldat ; il a servi en Crimée ou avec