Quatre mois avapt la déclaration de la guerre
a .paru. Il disait une foule de choses qui n'avaient pas été dites et qui méritaient de l'être. Sa vogAie fut immédiate^ étendue^ mais la grandeur même de son succès le rendit trivial, l'adoption qui fut faite de plusieurs des nouveautés qui y sont exposées les soumit à la dure épreuve de la pratique, et aujourd'hui^ après deux ans d'expérience, il est certain que le livre est vieux.
L'auteur ne s'en plaindra pas, le titre même de son volume accuse chez lui le désir d'écrire plutôt un pamphlet, un volumineux article de journal qu'un véritable livre ; le tort n'est pas à lui, mais à moi qui vais exhumer son œuvre après que la poussière du temps s* est accumulée dessus. Il n'est pas indifférent toutefois de regarder en arrière, après deux ans de tâtonnements et de progrès, une idée qui, dans ce temps là, saisit un jour violemment l'opinion publique, l'agita, Tentralna, et fit presque une révolution dans notre système militaire. Une idée qui a fait tout ce bruit et toutes ces choses n'a pas le droit d'aller moisir en paix : bon gré, mal gré, je l'exhume, je l'étalé de nouveau à la lumière et je lui demande compte des résultats qu'elle a créés.
Toute l'histoire du livre est ceci : l'auteur suit depuis longtemps d'un œil inquiet et attentif les préjugés, les défauts, les imperfections de l'armée ; à un moment donné, il s'aperçoit que le péril presse et peut devenir mortel. Il découvre brutalement la plaie, applique le fer rouge ; le malade est-il guéri ?
Si noire armée s'affaiblit, les vétérans, les remplaçants administratifs en sont la cause : on a chassé les remplaçants administratifs. — Si notre infanterie est énervée, la faute en est aux compagnies d'élite : il n'y a plus de compagnies d'élite. — La durée de cinq ans de service est suffisante : on a réduit à cinq ans la durée du ser-
vice. — Les manœuvre.! sont trop compliquées : on a bouleversé les manœuvres.
L'armée est-elle meilleure aujourd'hui qu'avant *ces modifications, et surtout, l'armée promet- elle de meilleurs services ? Il n'est guère permis de le croire ; do sorte qu'avant quelques années un moyen certain de succès sera de reprendre le conlre-pied des systèmes du général Trochu, de l'exposer de bonne foi avec preuves à l'appui, et de faire bouleverser de nouveau, et en sens inverse^ notre système militaire.
LA MORALE DE L UOxMME DE GUERRE,. WALLENSTEIN ET NAPOLÉON
21 avril 1870.
La violence est le mode d'action caractéristique de l'état de guerre, et la ruse, la fourberie est l'indispensable auxiliaire de la violence, dont elle facilite et assure l'exercice. L'habitude de ces procédés tend à fausser l'espritde l'homme de guerre, et il en arrive à considérer comme des moyens réguliers et normaux les moyens coupables qu'il emploie dans l'exercice de sa profession. Même dans l'état de paix, il ruse et il violente ; ce sont les ressorts habituels de sa politique, et il est, involontairement, en hostilité avec tout le monde et même avec les siens.
Tel est le caractère de Wallenslein de Schiller^ qui n'est pas seulement une puissante création artistique, mais une sérieuse élude historique. Le poète a admirablement compris cette puissance et celle variété de combinaisons que possède un militaire expérimenté, celte inquiétude de se ménager des ressources partout et de se préparer aux éventualités les plus diverses. Avec cela, une abso-
lue confiance en soi-même, la patience pour attendre et saisir de nouveau l'occasion de rétablir sa fortune, la sérénité apparente dans un désastre. Enfin une naïve ignorance de la morale et du devoir, comme si la conscience s'était usée dans l'emploi journalier de la violence. Et en même temps que Schiller écrivait son Wallenstein (1790-1798), se préparait pour le monde un autre Wallenstein, bien plus puissant et bien plus redoutable, bien plus exempt de préjugés et de tous les liens dont une société vieillie environne ses enfants.
Napoléon poussa aux dernières limites l'immoralité guerrière : sou attentat longuement combiné contre l'Espagne est le chef-d'œuvre, si on ose le dire, de sa politique sans conscience, je dirai presque inconsciente. Napoléon couvre la Péninsule de ses soldats, pénètre par trahison dans les places fortes, et au dernier jour, lorsqu'il a enveloppé son allié d'un infâme réseau, lorsque le crime est effectivement consommé et qu'il ne reste qu'à en faire l'aveu, il écrit bonnement, naïvement : « Je ne sais pas ce que je veux faire. » Il ment, dira-t-on ! Non, il ne ment pas, il est de bonne foi : tous ces actes si bien déterminés, si logiquement enchaînés, qui témoignent d'un dessein arrêté et mûrement délibéré, il les a/ faits comme d'une manière inconsciente ; ils appartiennent à l'ordre des actes instinctifs, qui font concourir à leur préparation l'intelligence, la raison, l'animal tout entier, mais ne se révèlent à la volonté étonnée qu'au moment où tout est préparé pour leur perpétration.
Jusqu'à ce moment, l'agent de cet aveugle instinct, convaincu qu'il est un être volontaire et libre, s'imagine qu'il peut encore choisir ; il n'en est rien, son choix est fait d'avance ; tout en dehors de luî, tout en lui-même est disposé pour assurer l'exécution (î&,4^a^ plan involon-
taire. Napoléon, Wailenstein, comme un de nos aliénistes ferait bravement enfermer ces gens-là î Fons, ils le sont certes, ils le sont autant que vous et moi ; mais de plus ils sont dangereux à la société ; leur place est aux petites-maisons, et la société, par un travail spontané d'élimination, ne tardera pas à se débarasser d'eux.
Lisez le monologue de Wallenstein, lisez la fameuse lettre au Grand-Duc de Berg où Napoléon confesse son indécision, lorsque déjà il y a commencement d'exécution. Un royaume conquis, un autre militairement occupé, des milliers d'bommes morts, des millions d'bomraes troublés dans l'exercice de leurs droits ; à ce moment-là encore, Napoléon se croit libre.
Quel jury acquitterait un coupable surpris dans de pareilles conditions ?
Et si l'on compare la fiction à la réalité, le drame de Wallenslein à l'bistoire de Napoléon, on voit que la réalité est encore plus étonnante que la poésie, encore plus contraire à l'idée que nous nous formons de l'homme et de la liberté humaine. La nature a été plus audacieuse que l'artiste, et Napoléon, tel que Dieu l'a fait, est plus étonnant, plus invraisemblable, moins naturel encore que le Wallenslein sorti du cerveau de Schiller.