‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 1 sur 83 · CHEZ TREUTTEL ET WÙRTZ, LIBRAIRES · texte numérisé non relu

CHEZ TREUTTEL ET WÙRTZ, LIBRAIRES

rue de BOURBON, N° 17.

A Strasbourg et a Londres, même Maison de Commerce.

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DE

Les Mémoires contemporains offrent à l'histoire ses matériaux les plus précieux. Ils excitent le plus vif intérêt lorsqu'ils retracent la conduite d'hommes qui ont joué un grand rôle , et le tableau fidèle des événemens sur lesquels ils ont exercé une forte influence. Jamais peut-être cet intérêt ne fut aussi général et aussi sérieux que de nos jours : ils est aisé d'en reconnoître la cause. Tant et de si grands événemens se sont accomplis sous nos yeux, tant d'idées sont entrées dans nos esprits, tant de sentimens ont agité les âmes , que nous retrouvons pour ainsi dire partout quelque chose de nous-mêmes : en peu d'années nous avons parcouru le cercle immense de l'expérience humaine. Tous les faits réveillent en nous quelque émotion, quelque idée qui nous avoit déjà frappés : tous les récils nous rappellent quelques uns de nos propres souvenirs. Quelle époque aussi

est plus propre que les temps qu'agitèrent nos guerres de religion a nous inspirer cet intérêt? L'histoire seule de la révolution nous touche plus directement ; et peut-être a -t- elle l'inconvénient de nous toucher de trop près. Du moins est-il certain que nous sommes loin de posséder toutes les relations , tous les Mémoires originaux qui la feront complètement connoître. Que d'événemens dont nous sommes condamnés à ignorer et les causes secrètes , et les véritables auteurs ! ce n'est qu'après que la tombe aura dévoré les générations intéressées a tenir dans l'ombre du secret le récit authentique et contemporain de ces faits extraordinaires qui ont changé la face de l'ordre social , et renversé les institutions établies pour en élever d'autres sur leurs débris , que les âges suivans , calmes héritiers d'une histoire qu'ils pourront lire sans passion, seront pour les faits légués par leurs aïeux ce que nous sommes aujourd'hui pour le récit des grands événemens qui agitèrent si violemment la France au seizième siècle. C'est alors seulement que les ressorts long-temps demeurés cachés qui ont mis en jeu tant d'hommes et de choses, seront bien connus : c'est seulement alors qu'on pourra connoître les véritables acteurs de ce terrible drame politique. Nous sommes pour les troubles du seizième siècle, ce qu'il ne sera donné qu'à nos neveux d'être pour les orages qui ont bouleversé et ensanglanté les temps où nous avons vécu. Les trames criminelles de la Ligue sont des évé-

nemens clos depuis long-temps; assez éloignés pour que l'histoire en ait pris pleine possession, trop rapprochés pour que l'oubli s'en soit déjà emparé, nous avons à espérer sur leur compte bien peu de documens nouveaux ; et presque aucun de ceux qu'on a publiés n'est encore devenu indifférent. On peut pénétrer l'histoire de cette époque dans tous ses détails , et la considérer dans son ensemble ; ses causes sont clairement révélées dans ses conséquences ; rien ne s'oppose plus à ce que toute vérité soit dite , et toute justice rendue à ses acteurs et à leurs actions. Elle procure enfin à l'observateur ce genre de satisfaction qui s'attache au spectacle d'un drame complet , et dont il peut contempler le cours sans que rien lui manque pour l'intelligence de tous les ressorts, depuis Torigine jusqu'au dénoûment. C'est ce grand drame que nous remettons en entier sous les yeux du lecteur, en publiant les Mémoires d'un homme qui eut une très grande part aux événemens de cette époque, et qui expose ce qu'il a vu, fait, dit, pensé et entendu. Ces Mémoires sont nombreux et très variés. Les convulsions de la Ligue ont soulevé a la fois les questions politiques et les passions religieuses; c'est-à-dire ce qui peut mettre en jeu toutes les puissances de la nature humaine. Elles se lient aussi d'une part à la grande époque de la réformation, et de l'autre à cette époque nouvelle et plus grande encore , à laquelle nous avons assisté. La réformalion a éclaté au seizième siècle comme

le résultat des événemens qui l'avoient précédée, elle est le précurseur du dix-neuvième siècle ; elle explique à la fois ce que ce siècle termine et ce qu'il prépare. Aussi les événemens et les hommes s'y présentent à nous avec un double attrait, celui de la singularité et celui de la ressemblance. Ce qui les distingue de nos temps éveille la curiosité; ce qui les en rapproche excite l'intérêt. Quoi de plus attrayant et de plus instructif tout ensemble que la présence simultanée et la lutte des plus énergiques senlimens qui puissent agiter le cœur de l'homme?

Une autre circonstance donne aux Mémoires relatifs à cette époque un nouveau degré d'intérêt. Bien que la nation entière y ait pris part, cette époque a été moins tumultueuse, moins livrée aux masses populaires , qu'il n'est arrivé de nos jours : les Mémoires en sont d autant plus curieux et importans; car presque toujours les hommes y racontent, non seulement ce qu'ils ont vu, mais ce qu'ils ont fait; et ce qu'ils ont fait a quelquefois exercé une grande influence. De plus, la lutte a été longue et opiniâtre; Henri IV n'a point emporté d'assaut la victoire : la force et le courage n'ont manqué ni à l'un ni à l'autre des partis. Dans l'un et l'autre se sont rencontrés des esprits distingués, de grands caractères 'qui ont constamment occupé la scène, et déployé, pour soutenir leur cause, toutes les ressources du talent et de la force. Aussi les deux partis ont-ils laissé des Mémoires presque également étendus, et où on les

retrouve tout entiers. Le cours des e've'nemens ayant d'ailleurs développé des deux parts des nuances d'opinions fort diverses, chacune de ces nuances a eu ses représentans, et il n'en est aucune dont il ne nous reste quelque monument fidèle.

La colleclion de ces monumens forme le tableau le plus complet et le plus animé de cette grande crise sociale, et de toutes les vicissitudes à travers lesquelles elle a passé. Ainsi, soit que l'on considère les troubles du seizième siècle en eux-mêmes, soit qu'on les compare à ceux dont nous avons été témoins, acteurs ou victimes, les Mémoires qui s'y rapportent offrent sous ce double point de vue une source féconde d'instruction et d'intérêt.

Abreuvé de cliagrins dans les dernières années de sa vie; témoin des longues guerres civiles qui , pendant cinquante ans, avoient ensanglanté la France, JVIornay^ à l'exemple des hommes éminens qui, après avoir employé leurs talens et leur vie au service de leur pays, consacrèrent leurs derniers jours a transmettre à leurs enfans le récit des événemens auxquels ils avoient eu part, rechercha dans ses longs travaux ce qui pouvoit être utile à l'instruction de ses neveux; son âme avoit toujours été l'asile , le refuge , le sanctuaire de la justice , de toutes les pensées nobles et généreuses , de l'héroïsme et du désintéressement; et, sous ce rapport comme éous beaucoup d'autres, il fera toujours l'honneur et la gloire de la France. Dans aucune circonstance on ne

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le vit transiger avec ce qu'il crut être son devoir; il fut toujours sincère alors même qu'il se trorapoit : Mornay est du petit nombre des hommes qui ne peuvent jamais perdre dans l'estime générale , par la raison qu'il défendit constamment les droits de l'humanité et ceux de la conscience, et que cette cause n'eut jamais de plus ferme appui. Au milieu des opinions les plus diverses et les plus opposées, il reste l'immuable défenseur de ces principes sacrés; il est sagement pieux parmi les fanatiques , tolérant au milieu de l'intolérance. Le véritable philosophe, tel qu'on pouvoit l'être dans le seizième siècle, et comme le fut Mornay , ne se rend point le détracteur de son siècle et de la nation ; il n'accuse point la religion des crimes du fanatisme. C'est cette doctrine dont il ne s'écarte jamais, qui a fait de Duplessis-Mornay un des beaux caractères des siècles modernes, un homme auquel il n'a manqué que d'autres temps pour être associé à la gloire des premiers hommes de l'antiquité. Mornay est grand et vertueux, à quelque époque qu'on le considère, et dans quelque circonstance qu'il se trouve : il résiste au funeste génie des Guise, dès qu'il voit ce génie en révolte contre l'Etat; il s'efforce d'arracher un prince foible à la funeste influence d'un conseil désastreux et d'une mère coupable : envoyé comme ambassadeur auprès de plusieurs souverains, il ne s'y montre accrédité que par sa vertu et le nom de son roi. Il est aussi intéressant dans la vie privée qu'admirable dans la vie

publique; comme père, comme c'poux, comme ami, il attache par des traits de la plus touchante simplicité qui deviennent sublimes dans une grande âme; enfin, il prouve par toute sa conduite la vérité de cette réflexion du plus profond des historiens, qu'il peut exister de grands hommes même sous les plus mauvais princes, (i)

Si les temps de troubles conviennent à la muse de l'histoire, nulle époque ne lui fut plus favorable que le seizième siècle. Nous avions déjà des vies particulières , écrites avec talent ou avec une candeur, une naïveté qui suppléent au talent. Jomville avoit peint le héros dont il fut le compagnon et l'ami, dont un zèle peu éclairé fît le malheur et une partie de la gloire : Joinville fait aimer son prince ; aucun art ne paroit dans sa narration ; il raconte tout ce qui l'a intéressé , et sa bonhomie rend piquans les plus petits détails. Philippe de Comines avoit à peindre le plus sombre des tjrans : celui qui érigea en maxime la dissimulation sur le trône , qui jouissoit des supplices que sa froide vengeance lui faisoit inventer, dont le palais impénétrable étoit moins une demeure royale qu'un repaire, et qui en faisoit redouter l'approche comme celle du temple des Euménides. Mais Comines avoit eu trop de rapports de confiance avec Louis XI , pour qu'on pût attendre qu'il traceroit ce tableau avec

(i) Tacite, Vie d'Agricola.

l'horreur qu'il devoit inspirer, pour qu'on lui en reconnût même le droit : dans cette position si ditFicile, il faut lui savoir gré d'avoir osé, même après la mort de ce prince, être impartial et sincère; d'en avoir raconté avec calme, et pourtant avec une frappante vérité , les détestables actions ; d'avoir pénétré et dévoilé ses ruses les plus cachées , ses intentions les plus secrètes, ses motifs les plus dissimulés, et tous les replis de son infernale politique : de telle sorte que si ses Mémoires n'offrent pas l'histoire de Louis XI, décrite avec les vives couleurs qu'elle comportoit, rien n'y manque pourtant de ce qui doit immortaliser son effrayante mémoire ; et sans doute l'on ne pouvoit désirer davantage de Comines.

Le président de Thou conçut un projet bien plus hardi , celui d'écrire l'histoire des terribles événemens qui venoient de se passer, et dont les funestes résultats pesoient encore sur la nation. Horace, dans une de ses odes , retrace à son ami Pollion , le danger de peindre les guerres civiles qui avoient désolé Rome, lorsque le sang des citoyens fumoit encore. Quel courage ne faut-il pas pour se montrer impartial au milieu des violentes factions qui toutes s'élèvent avec fureur contre l'écrivain résolu à ne déguiser aucune vérité , à ne flatter aucun parti, à ne pallier aucun crime, quelque part qu'il se rencontre! Tel fut de Thou. Aussi on ne lui épargna aucune calomnie; on l'accusa surtout de tendance au calvi-

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nisme , parce qu'il abhorroit les horreurs de la Saint- Barthéiemi; sa narration animée, abondante, rappelle celle de Tite-Iiive , dont il emploie la langue , et dont il s'approprie quelquefois le style. Ses réflexions annoncent un esprit étendu , exempt de toute prévention : i'homme de bien et le cœur sensible se révèlent dans l'indignation que lui inspirent l'injustice et la perversité. Il parcourt l'univers à l'époque où les plus grands mouvemens en changent la face, oii le Nord maîtrise la politique , à l'aide de la révolution religieuse qui s'est opérée dans les croyances; où la navigation ouvre à TEurope des régions immenses et d'inépuisables richesses. De Thou fut le premier François qui fit une histoire générale, et qui offrit l'exemple, trop peu suivi, d'un grand amour pour la vérité, et d'un respect religieux pour les droits de l'espèce humaine.

Ce n'est point une histoire des événemensqui agitèrent la France pendant le seizième siècle, que nous donnons ici; c'est la part que Mornay eut à la plupart de ces mêmes événemens que nous avons exhumé de ses papiers, telle qu'il avait commencé lui-même à la faire connoitre à ses contemporains, dans le recueil de pièces qu'il avait formé. Ces pièces n'ont souvent entre elles d'autre liaison que l'ordre chronologique, qui rapproche les uns des autres des récits d'événemens qui ont eu pour acteurs et pour théâtres des hommes et des lieux différens. Dans une récapitidation rapide qui sera placée à

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la fin du dernier volume , nous nous sommes attaché à rassembler et à présenter dans un ordre convenable , le tableau historique des traits épars dans la collection des Mémoires de Mornay, pour rendre plus facile et plus profitable la lecture de pièces qui, prises isolément, ont chacune leur genre d'intérêt, mais qui n'ont entre elles d'autre transition que Tordre des dates. C'est en quelque sorte le portefeuille de Mornaj que nous livrons au public , c'està-dire, la collection des pièces qu'il a laissées, et non l'histoire, rédigée par lui, des événemens auxquels il a pris part. A l'aide de ces matériaux précieux, il sera facile de rédiger des Mémoires comme on a rédigé ceux de Sully long-temps après sa mort; mais ce sera des Mémoires sur Mornay, et non les Mémoires de Mornay; et c'est ce que nous n'avons pas cru devoir entreprendre. Nous ne voulons pas faire ce qu'il n'a pas fait, nous voulons le faire connoître par ce que nous avons de lui; car c'est le seul moyen d inspirer une entière confiance; et telle a été, telle a dû être notre unique ambition. Toutes les pièces dont le titre est précédé d'un astérisque, sont publiées pour la première fois.

La Vie de Mornay, écrite par Charlotte Arbaîeste, sa femme, compose le premier volume de cette collection. On aime à voir avec quel soin religieux madame de Mornay se plait à recueillir les moindres actions de la vie de son mari ; sa narration simple et sans art a quelque chose de pieux et

d'ëvangélique qui lui donne un caractère particulier. Le second volume , et ceux qui le suivront , offriront un autre genre d'intérêt au lecteur, en mettant sous ses yeux les pièces mêmes dont se compose l'histoire politique et religieuse de la France et d'une partie de l'Europe, sous le règne des derniers Valois.

Les Me'moires de Mornaj offrent les détails et les fruits de ses travaux pendant le long espace de temps où il eut une part très active au gouvernement de Henri IV, comme roi de Navarre , et pendant le temps, trop court sans doute, où il lui fut permis de le servir aussi comme roi de France. Cest, dans l'une et l'autre période, les pensées généreuses et trop peu connues de cet excellent prince, qu'il se plaît surtout à bien faire connoître, et que nul ne pouvoit, ni plus vivement sentir ni mieux apprécier que celui qui , ayant été le ministre le plus intègre de la finance dans son royaume de Navarre , eut à remplir les missions les plus importantes et les plus délicates auprès des souverains de l'Europe, recevant de Henri un blanc seing pour toute instruction, et qui se vit en même temps chargé du fardeau et de la direction de la guerre que ce prince avoit résolu de soutenir avec vigueur contre la Ligue.

Lorsque Henri IV fut reconnu roi de France, après sa conversion, il conserva une profonde estime pour Mornay, et même une amitié très vive, jusquelà qu'il eût été prêt à venger avec son épée un ou-

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trage que Mornay avoit reçu , ainsi qu'il le lui te'moigna par la lettre la plus amicale à la fois et la plus chevaleresque; mais ce brave et digne ami de Henri n'étoit pourtant plus aussi avant dans la confiance de son roi, qu'il l'avoit été par le passé. Son inflexible rigidité de principes n'avoit pu lui faire approuver le changement de religion de ce prince; et aucune considération politique ne l'ébranla sur ce point. C'étoit un malheur pour Henri : car cette disposition de Mornay le rendoit moins propre a l'aider dans ses conseils ; aussi ne manqua-t-on pas , dans plus d'une occasion, de le présenter à ce prince comme un de ses ennemis. La grande âme de Henri ne consentit jamais à le croire. Sully , resté toujours protestant, mais n'ayant point improuvé le changement de Henri, le regardant même probablement comme un événement heureux pour la France, put continuer à lui rendre d'inappréciables services; et son nom s'est trouvé de la sorte associé sans interruption à celui de Henri. Quel dommage que deux hommes, tels que Mornay et Suily, n'aient pas uni constamment leurs efforts et leurs talens pour la prospérité de l'État , à laquelle une divergence d'opinions, ou plutôt une différence d'énergie dans ces mêmes opinions, n'auroit dû apporter aucun obstacle! La postérité jugera sur ces Mémoires à qui des deux en doit être imputé le tort. Il est trop vrai que ces deux grands hommes se regardèrent après ce changement, non pas avec des yeux jaloux

(un tel sentiment nepouvoit entrer dans leur âme) , mais avec des jeux inquiets et défians. Ce n'est pas tout, et Ton s'en afflige ; chacun d'eux vit plus d'une fois dans l'autre son ennemi personnel. On les vit aussi quelquefois, mais pas aussi souvent qu'on le dësireroit, se protéger l'un l'autre avec une honorable loyauté, contre d'indignes accusations, soit de complots, soit de perfidie, dont ils étoient frappés tour à tour. Leurs Mémoires en font foi.

Ceux de Moniaj, que ce grand homme rédigea pendant les loisirs d'une longue disgrâce, seront désormais inséparables de ceux de Sully.

Mkm. de Duplessis-Mornay. Tome 11.

lî^ ADVIS SUR LE MARIAGE

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