‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 37 sur 83 · DISCOURS POUR L'UNION · texte numérisé non relu

DISCOURS POUR L'UNION

bagues saulves, et ravoir ses prisonniers. Ce qui se voit en ce qu'il avance tous les jours près de lui les plus désagréables aux. eslats, comme Fervnques , La Ferté, Aurilly, etc., en rejettant ceulx qui avoient aulcunement retenu leur créance et réputation enversle peuple, pour n'avoir pariicipé aulx mesclians conseils, desquels aultrement il eust eu à se servir.

Posons maintenant ce fondement certain, qu'il revient en France, où, sans doubte , le roy craindra qu'il ne relevé ung parti de malcontens , dont le subject est assés beau , veu que le nombre en croist et mulliplie tous les jours soubs Testât présent. Qu'y a il de plus plausible que de lui mettre en main , pour le moins en l'esprit , quelque desseing sur Angleterre et Escosse; en délivrant par mesme moyen et le roy de France de soubçon , et le roy dEspaigne de peine? Et je sçais que, des l'an passé, le roy dEspaigne faisoit traicter cela soubs main avec lui, par un certain Italien qui sert d'ingénieur à Lisbonne , dont les lettres me sont venues es mains. Maintenant aussi, la royne sa mère va traicter avec lui le mariaige de la fille de Lorraine, pour le rejoindre, avec ceste maison ennemie de la vraie cbrestienté, et particulièrement de Testât de l'Angleterre.

Car, quant à faire monseigneur cbef de la guerre, contre ceulx de la relligion en France, le roy a ses pratiques et ses armes si suspectes, qu'il ne lui lairra jamais tenir la campagne en France. Et, d'aultre part , il se défie tant du roy, qu'il ne prendra jamais la cbarge d'une armée qui ne soit à sa dévotion; ce qu'il n'y a apparence que le roy lui permette.

L'Angleterre, sçai je bien, n'est pas facile à conquérir. Mais, qu'on me confesse aussi qu'elle est aisée à troubler; le seul mariaige de monseigneur, agréable

aux ungs, odieux, aux anll-res , |)artit le pays en ligues, et mit la court et le conseil en coinhustion. C'est au reste une^ prince qui , sangles beaucoup examiner, tend l'oreille et le cœur à toutes brouillenes, comme il s'est veu au faict d'Anvers, duquel il n'avoit bien projette ni l'entrée ni l'issue, et qui, au mieulx qu'il eust peu souhaiter, apportoit sa ruyne. Et, quand on vient jusques à ce poinct de laisser troubler son estât, beaucoup d'accidens surviennent au malade , qui peuvent faire ouverture de pis.

Pour contrebattre ce mal, la royne d'Angleterre (je laisse l'ordre du dedans) se pourroit fortifier d'alliances au dehors , plus seures que celles qu'on lui a recommandées jusques ici.

Avec les princes protestans, les choses y seroient maintenant très bien disposées; car, pour secourir l'archevesque de Cologne, les plus grands se sont jà alliés ensemble. Et on pourroit traicter, non avec chacung à part , mais avec ce corps jà formé. Et , sans doubte , ils ne refuseroient l'appui d'Angleterre, d'autant qu'ils voient les catholiques et Austrichiens en brasser une bien lourde contre eulx. Par le moyen de ceste alliance se creeroit un roy des Romains aultre que de la maison d'Austriche, qui, aultrement, va engloutir toute la chrestienlé, veu qu'il n'y a qu'ung fils en Espaigne , fort débile et maladif, avenant la niort duquel, l'empereur, par le mariaige de la fille d'Espaigne, rejoint l'auctorité de l'empire et la puissance d'Espaigne ensemble.

Seroit en oultre la royne secourue à son besoing des forces d'Allemaigne , comme aultresfois l'Angleterre l'a esté- très à propos par les villes maritimes. Et feroit tousjours de là sortir une armée de Reystres, pour la

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jetter et espandre sur le pays de celui qui la vouldroit troubler chez elle. A ceste fin, seroit nécessaire qu'elle eust une notable somme de deniers en depost en Allemaigne, qui tiendroit ceulx de son parti en haleine, et ses contraires en crainte. Et ne seroit si tost faicte, ceste alliance, que plusieurs princes et estats voisins, chacung pour son interest , ne s'y joignissent, estant la chrestienté aujourd'hui tellement disposée, qu'il n'est besoing que de quelque prince eminent, qui fasse l'ouverture, et donne le signal aulx aultres, pour penser au bien commun.

Sa majesté faict très sagement de renouveller l'alliance avec l'Escosse , d'où souffle le plus fascheux vent pour son estât. Mais doibt aussi considérer que ce jeune prince est recherché de beaucoup de mariages; et que les mariages des princes sont mariaiges de leurs estats ; et par conséquent adviser qu'il s'allie en lieu qui soit bien affectionné vers l'Angleterre. Cela se faisant, elle rompt les pratiques ordinaires que ses ennemis y font, tant pour le marier à bon escient, que soubs ombre et prétexte de mariaige.

Tandis que le parti de ceulx de la relligion demeurera ferme en France et Pays Bas , les roys de France et d'Espaigne auront peu de moyens de lui mal faire. Et pourtant elle a interest à ne les laisser perdre. Et pour le Pays Bas , si, des le commmencement, elle eust teneu la ligue qui s'estoit traictee, les choses ne feussent au poinct oii elles sont, et n'eussent esté en celui où elle a esté très marrie de les voir. Quant à la France, le roy de Navarre et M. le prince de Gondé sont princes de mérite , et qu'elle n'a traictés , à la vérité , ni selon sa qualité, ni selon la leur; elle les a abandonnés en. leur besoing; les a laissés, en tant qu'en elle a esté, et en

risée, et en proie à leurs ennemis; les a mesmes traictés indignement en leurs personnes, et des leurs , qui est gracieuse et honorable envers tous aultres, non de telle qualité qu'eulx. Cela faict qu'ils ne s'osent plus attendre à son amitié , qu'ils ont tant recherchée en vain et ne sçavent s'ils lui font plaisir de lui offrir leur service. On dict toutesfois à la royne qu'elle a faict merveilleset quelquesfois on reproche l'ingratitude ; mais elle se peult souvenir que, depuis l'an septante, elle n'a pas dependu ung denier pour eulx,encores que jamais ils n'ont eu tant d'affaires, ni passé tant de périls. Et encores ce qu'elle feit en l'an soixante et neuf feut moyennant certaines bagues. Car, quant aulx deniers prestes l'an 1576, c'est à monsieur, qui les eut, à en respondre. Et depuis, il en a eu, à diverses fois, grandes sommes, qui, peult estre, eussent bien esté aussi utilement employées ailleurs. Si est ce qu'elle a inlerest à leur conservation, et peult estre ne debvroit permettre qu'ils se conservassent d'eulx mesmes, sans avoir cest honneur d'y faire sa part.

Et c'est en somme pour revenir aulx deux poincts proposés, à sçavoir les moyens qu'elle peult tenir, et pour se renforcer d'alliances, et pour divertir les efforts de ses ennemis, sans beaucoup s'incommoder.

Et de son parti en France , envoyé aiidict sieur de Valsingham, en mai i 583.

Le roy de Navarre doibt estre considéré, premièrement en la qualité en la({uelle par la grâce de Dieu il est né; secondement, en celle en laquelle \\ a pieu à

Mém. de Duplessis-Mormay. Tome iij, j g

Dieu l'appeller depuis, à sçavoir en tant que premier prince du sang et chef de la maison de Bourbon ; et en tant que chef des eghses reformées de France.

En la première quahté son auctorité croist tousjours, et ne peult decroistre , le roy estant, comme on estime, du tout hors d'espoir, et monseigneur loing d'avoir enfans; l'ung ayant esté si long temps marié sans en avoir, et l'aultre ne l'estant encores poinct. Cela est cause que tous les bons François commencent à jetter les yeux sur lui, et taçchent de plus en plus à anticiper sa faveur. Joint que le mal qu'ils sentent du gouvernement présent du roy, et qu'ils attendent à l'advenir de monseigneur, veu les eschantillons qu'il en monstre , donne grand lustre au roy de Navarre, duquel personne n'a occasion de se plaindre, et auquel nul ne peult jusques ici reprocher cruauté, perfidie, ni oppression quelconque.

Nostre paix aussi, dont nous avons usé modestement, a faict oublier au peuple les plaies des guerres civiles dont on nous faisoit porter la haine. Et, pendant icelle, il a tant pati, ou des nouveaux imposts du roy , ou des mangeries des troupes de son altesse, qu'ils ont succédé à nostre haine, et le roy de Navarre, en quelque façon, à leur bienveillance, en tant qu'on a à se plaindre de tous, fors que de lui.

Une chose accroistroit grandement son crédit, si seurement il se pouvoit que le roy de Navarre s'approchast ung peu du centre de la France, estant prince beau, agréable, adroit, et doué de toutes parties requises, pour attirer le cœur de la noblesse, et y a apparence qu'en ce cas , veu mesmes le desdain des aultres, la pluspart l'approcheroient, et prendroient goust à lui.

Car, quant à la faveur de messieurs de Guise envers

le peuple et la noblesse , elle déchet à veue d'œil. On a veu qu'ils ont esté à la court, dedans Paris, bien accompagnés, au milieu de leurs amis ; et n'ont toutesfois osé dire ung mot de vérité pour la reformation du gouvernement; que c'a esté lors que tous ces iniques et onéreux edicts se sont faicts, et que les parlemens ont esté plus forcés en leur auctorité; qu'ils ont plongé devant M. d'Espernon et M. de Joyeuse, comme canes devant barbets, et en ont enduré mille vergongnes, pour en tirer quelque vile commodité. Qu'ils ont me^idié faveur en s'accommodant lascliement à tous vices, à toutes enormités, à toutes fantaisies, comme nommeement à ceste dernière confrérie, que les parlemens, la Sorbonne, l'Université, les convens, les prescheurs, tous en gênerai ont condamnée et biasonnee haut et clair. Cela a faict voir à chacung qu'ils n'avoient qu'ung masque de valeur, qu'ils ne taschoient qu'à faire profit des calamités publiques, et que, quand on les auroit eslevés en auctorité, on auroit changé l'enseigne de la taverne, mais pour y boire peult estre encores pire vin.

La relligion dont le roy de Navarre faict entière profession, lui est bien à la vérité ung empeschement , pour n'entrer si avant et si tost au cœur du peuple ; mais si ne laissent les plus sages de dire qu'ung prince qui a une relligion bien asseuree, vault trop mieux que qui n'en a du tout poinct; que les choses sont reduictes à ce poinct en France , qu'elle ne peult estre paisible sans les deux relligions. Et n'y a double, si on voyoit le roy de Navarre aussi bien allié et appuyé dehors le royaume, comme il est bien fondé dedans, que plusieurs personnages notables de toutes qualités s'adjoindroient et à la reUigion et à son parti, qui sont

ennuyés extrêmement et des abus de l'Eglise romaine

et des corruptions de Testât présent.

En la personne du roy de Navarre chacung remarque une vigueur de corps, une vivacité d'esprit, une grandeur de courage presque incomparable. C'est la matière dont se sont créés les plus grands princes. Pour y adjouster la forme, il a passé jusques ici par beaucoup de beurts et de traverses, s'est trouvé en cest aage en plusieurs entreprises bazardeuses , en plusieurs traictés perplex , en affaires continuelles de paix et de guerre. Ce sont les exercices qui parfont et accompHssent les princes bien nés. En oultre , il a pris ung pli depuis quelques années de se commettre totalement au conseil des plus gens de bien, qu'il a peu choisir et recueillir de toute la France ; qui donne espoir à tous que Dieu veult faire en nostre siècle de grandes cboses et par lui et pour lui.

Quant à ses biens et moyens patrimoniaux, ils ont esté, tant par les mauvais mesnages de ses prédécesseurs, que par les ruynes des guerres civiles, bien en-' dommages; mais si jouit il encores de trois cens mille escus de rente annuelle , et s'acquitte par la diligence de ses serviteurs de jour en jour; et est à présent sa maison en splendeur et en ordre.

Les susdicts biens consistent, partie en souverainetés, et partie non; en souveraineté, il tient une partie du royaume de Navarre, appellee Navarre basse, le pays des Basques et de Donnezan, qui sont tous les passages de France en Espaigne. Item, le pays de Bearn , qui tient deux journées ou plus de pays fertile en quarré, où sont assises Oleron, ville fort marchande et riche, Pau, Lescar, Orthés, Naï , Morlais, etc., et sur toutes Navarreins , place d'importance et fortifiée à la Realle , en

laquelle il a ung arsenal bien fourni d'artillerie, de poudre, d'armes et de toutes munitions de guerre. Le seigneur de Sainct Gêniez, gentilhomme de grande qualité, vertu et expérience, commande aulx susdicts pays en titre de lieutenant gênerai; M. de Sales , vieux chevalier, en titre de gouverneur de Navarreins. Et se peuvent tirer du pays, à tout besoing, trois cens gentilshommes en bon équipage, et six mille arquebusiers bien armés , soubs la charge de quattre gentilshommes , qui sont capitaines, chacung en son quart, de la milice du pays. En ce dict pays y a une Université en la ville d'Orthés, bien pourveue de gens doctes, en laquelle il entretient tousjours cinquante escoliers en théologie, chacung l'espace de dix ans , pour servir au ministère de l'Evangile.

Soubs l'hommage du roy de France , il possède la comté de Foix, qui tient presque depuis Thoulouse jusques en Espaigne, en laquelle sont assises les villes de Pamiers, Foix, Mazeres , Saverdun , Madazil ; toutes fortes d'art et de nature. Le peuple d'icelles, pour la pluspart de la relligion, et dont on peult armer pour le moins six mille arquebusiers. Il n'en doibt au roy que le simple baise main, et y a tout droict de regale.

Item , tient à mesme droict la comté de Bigorre , dont est capitale Tarbe, très grande ville, mais fort endommagée des guerres civiles; et la vicomte de Marsan, où sont les villes du Mont de Marsan, Roquefort, Villeneuve, etc. Item, le duché d'Albret, qui tient depuis Bayonne jusques à Bordeaux, et mesmes au deçcà de la Garonne et de la Dordogne, où sont Albret, Tartas, Casteljaloux, Nerac, Millau, S. Bazile, Castels, Gironde (ces quattre sont sur la Gironde), Aillas, Gastelmoron , Puinormand, etc.

Item, la comté d'Armagnac haut et bas, dont relèvent dix hnict cens fiefs nobles, où sont assises Ausch, ville archiépiscopale; Comdon ,Leitoure, villes episcopales; Eaiisen, l'isle Jourdain, Gimon , Mauvezin , Grenade, Vuiilac, Caslelnau et plusieurs aultres. Item, le pays et comté deRouergue, qui contient près de trois journées tirant vers le Languedoc, où sont Rhodez, ville capitale; Millau, Vabres, etc., villes episcopales. Item, le pays et comté de Perigord, le pays et vicomte de Limoges, etc., où sont plusieurs villes et chasteaux subjects et à la dévotion dudict seigneur roy, et tous les gentilshommes ses vassaux patrimoniaux. Et en somme , exceptant bien peu de villes, il tient tout ce qui est depuis l'Espaigne jusques à la Dordogne, tirant du midi au nord, et de la mer oceane jusques en Languedoc et en Auvergne, tirant du ponent au levant, qui sont plus de six journées de pays, fort peuplé de noblesse , tant en long qu'en large. Et sçavent ceulx qui ont leu les histoires de France et d'Angleterre, nommeementFroissart, quels estoient, du temps d'Edouard III, ung comte de Foix , ung comte d'Armagnac, ung duc d'Albret , lors toutesfois que les pays n'estoient si riclies et cultivés; dont ils peuvent conjecturer quelle peult estre la puissance bien conduicte de qui à tout ce qu'ils avoient ensemble.

Les susdictes provinces sont aussi toutes soubs îeroy de Navarre comme gouverneur et lieutenant gênerai pour le roy en Guienne, et y a en cliacune quelques gentilsliommes notables, qui sont ou gouverneurs en titre, ou bien ont charge sans titre, de veiller sur les places plus importantes, comme en la comté de Foix, le vicomte de Paillez, le seigneur de Miossens , grand seneschal, le baron d'Odoux, le sieur de Leyran, le

sieur de Brigueux, etc. En la comté de Bigorre, le baron de Beinac et le sieur de la Roque de Beinac. En la vicomte de Marsan , les sieurs de la Casse et d'Aby, et le capitaine Mesmes. En la duché d'Albret , les sieurs de Podeins, de Favas, de Vivans, et de Melon, de là l'eau; et deçà , le baron de Montferraut et Langouran, le baron de S. Alliais et les sieurs de Longa Barrière, et Larmandie. En Armagnac, le baron de Fontrailles, le vicomte de Labbatut, le baron de Pangcaz, le sieur de Bourgoignan,les sieurs de Saulmont, elc. En Rouergue, les vicomtes de Panât, de Monclar, de Bourniquet, de Paulin. En Perigord , Limosin et pays circonvoisins, les barons de Campaignac, de Boesse, de Salaignac, les sieurs de Madaillan, de Bellefonse, de Boisdiman , de Boisjoulant. Item, le vicomte de Lavedan, le baron de Cabreres, le sieur de Giscar, etc., tous gentilshonjmes qualifiés, vassaux et subjects patrimoniaux dudict seigneur roy, et faisans profession de la relligion.

Au pays de Limosin particulièrement est sis le pays et vicomte de Turenne, où est le chd^teau de Turenne, fort d'assiete , six ou sept villes es environs, et grand quantité de noblesse, qui peult tenir en subjection tout le Limosin et partie d'Auvergne. En son absence y commande le sieur de Choupes, qui défendit Lusignan après le massacre.

Deçà la rivière de Loire, le roy de Navarre a aussi de grands biens , comme le pays et duché de Vendosmois , le pays et duché de Beaumont , la comté de Marie , 1^. vicomte de Ghasteauneuf et pays deThumerais, etc., esquelles la pluspart de la noblesse persiste en la relhgion, nonobstant que, durant ces dernières guerres, ils n'eussent poinctde retraite, et sont particulièrement affectionnés envers lui. Es dicts pays il a des gouver-

neurs, comme le sieur de Chauvigny en Vendosmois , de la Lande Congriere en Beaumonlois; de Crecy au pays de Marie, de la Roque en Thumerais, etc. Je ne touche poinct ici à ses grandes prétentions , ni aussi à ses grands biens du Pays Bas , oî^i il possède de bonnes et notables villes.

Tous ces biens sont administrés et conduicts soubs quattre chambres des comptes, qui sont establies à Pau en Béarn pour ses souverainetés , à Nerac pour les biens assis entre Loire et les monts Pyrénées, à Vendosme pour ceulx d'entre Loire et Seine, à la Fere en Picardie, pour ceulx de Picardie et des Pays Bas; toutes lesquelles sont pourveues d'ung président et de nombre suffisant de gens de conseil , et rapportent tout au conseil privé dudict seigneur roy , résident lez sa personne, où sont le sieur de Grateins son chancelier; le sieur de Segur, superintendant de sa maison et finances; les sieurs de Guitry, Duplessis et aultres de robbe courte, et plusieurs notables conseillers , maistres des requestes et secrétaires. Et parce que les susdicts biens sont assis soubs trois parlemens, à sçavoir Paris, Toulouse et Bordeaux, ausquels ressortissent plusieurs affaires et procès concernant iceulx , en chacung desdicts parlemens il a ung conseil stipendié et arresté , auquel préside ung des principaux du parlement. Pour celui de Paris il a faict élection de M. du Terrier, n'agueres ambassadeur pour le roy à Venise, Tung des grands personnages de l'Europe, et que feu M. le cbancelier de THospital avoit seul jugé digne de succéder en Testât de chancelier pour son intégrité et suffisance. Nous craignons qu'il ne l ose accepter, parce qu'il désire doresnavant faire ouverte profession de la relligion , et vouldroit demeurer en lieu plus seur etplus libre pour l'exercice d'icelle.

En qualité de chef et protecteur de ceulx de la relligion reformée en France, le roy de Navarre est aussi assisté de plusieurs seigneurs, gentilshommes, capitaines, provinces, -villes et communautés en France, desquels les cœurs, forces et moyens croissent de jour en jour, et d'autant plus se fortifient, quils le voyent croistre en resolution et constance , et veiller et travailler de plus en plus pour leur conservation , sans y espargner chose qui despende de lui.

Ainsi donc, oultre plusieurs bonnes et fortes places appartenantes au roy, qui sont meslees dans ses pays patrimoniaux , qui ont tousjours tenu son parti , comme Bazas episcopale, Puymirol, Montsegur, le Mas de Verdun, Caumont sur Garonne et aultres en bon nombre, sortant de ses pays patrimoniaux ci dessus nommés, esquels il est fort aimé et révéré de ses subjects et vassaux, et tirant vers l'Orient ou le Languedoc, se rencontre le pays de Quercy, contenant quattre chastellenies , à seavoir Cahors , Figeac , Montauban et Lauzerte; de ces quattre, les deux, à sçavoir Figeac et Montauban, sont purement es mains de ceulx de la relligion; Lauzerte est commune aulx deux; Cahors feut rendue aulx dernières guerres par la paix, ayant esté prise si valeureusement par le roy de Navarre. Et soubs icelles sont plusieurs petites villes de mesme parti et profession, comme Caussade, S. Antonin, Realemont , etc.; à Figeac, est gouverneur le sieur de la Meausse, vieux capitaine; Montauban est régie par ses consuls, comme La Rochelle par ses maire et eschevins. Sur le pays veillent principalement le baron de Terride, vicomte de Serignac, et le vicomte de Gourdon, qui ont faict preuve de leur fidélité et valeur en tous les troubles. D'un costé , est le pays deLauragois, qui tient

2 5o ESTAT DU ROY DE NAVARRE

tout pour la relligion, où est Puyiaurens, ville capitale , Auriac, Carmaing, etc. : c'est le pays où croist le pastel. D'ung auiire, l'Albigeois, où est la ville de Castres, grande et bien fortifiée, assistée de plusieurs forts chasteaux. Et d'ung aultre, le pays de Foix et de Rouergue , etc., patrimoniaux dudict sieur roy. Et sont tous ces pays aultrement appelles bas Languedoc, ou limitropbes, ou meslés avec les siens, de telle sorte que facilement se peuvent joindre avec une médiocre diversion avec celles des églises de Languedoc, Dauphiné et Provence.

Au bas Languedoc, Jes églises tiennent Nismes et la seneschaussee, Montpellier, siège de la cbambre des comptes; Aiguesmortes et les Salines, Uzez, Alez, Alezli , etc. , villes episcopales ; puis Lunel , Aimargues , Marsillargues, Baionols, Sommieres et plusieurs aultrès. Item , les pays des Sevenes, Vivarez , Vellay , Givoudan, etc., où sont plusieurs riches petites villes, imprenables d'assiete. Et maintenant jouissans de l'amitié estroite de M. le maresclial de Montmorenci, auquel la leur est nécessaire, se peuvent asseurer, hors deux ou trois places, de tout Languedoc, qui est la plus riche et plus importante province de toute la France, estant icelui asseuré de Beaucaire sur le Rhosne et la seneschaussee de Beziers , de Pezenaz, de Carcassonne , d'Adge, de Leucalhe, et aultres places d'importance, tant au bas que haut Languedoc. De ceste province, ceulx de la relligion, je ne parle poinct des aultres, peuvent tirer en campagne, les villes garnies, six mille arquebusiers, ce qui s'est encores n'agueres veu, quand M. de Chaslillon voulleut aller au secours de Genève; mais non plus de quatlre cens chevaux, parce qu'elle n'est pas si peuplée de noblesse que les aultres. Enicelle,

ET DE SON PARTI EN FRANCE. 25 r

M. de Chastillon, seigneur de grande espérance, fils de feu M. l'amiral, veille sur la conduicte des affaires, accompagné du sieur d'Andelot son frère, et assisté de plusieurs notables conseillers et capitaines, comme des sieurs de Bouillargues, Gremian, Percherez, Sainct Cosmes, de Vignolles, de Clausonne , etc. Ledict sieur de Chastillon est gouverneur de Montpellier, le sieur de Gremian, d'Aiguesmortes, le sieur de Percherez, de Lunel ; les aultres en ce temps de paix se gardent d'elles mesmes.

En Provence, les églises se multiplient à veue d'œil sous la paix , à Arles et Aix, qui sont les archeveschés et parlemens , à Marseille mesmes , où il n'y a que quattre ans qu'on ne cognoissoit homme de la relligion, et maintenant y en a plus de deux cens bonnes familles. Plusieurs villes y sont à la dévotion du roy de Navarre, mais une seule ouvertement, et soubs adveu du roy, à sçavoir la Tour de Seine, selon ledict de l'an 1577. Le baron de Rieux et le baron d'Allemaigne y ont la charge des affaires.

En Dauphiné, les affaires avoient fort empiré en la dernière guerre, parce que les églises feurent abandonnées de tout secours, et feurent contraintes d'essayer la foi du duc de Mayenne , dont leur advint beaU'îcoup de mal. Dejniis,les églises s'y sont heureusement ralliées par la vigilance des sieurs de Lesdiguieres, de Gouvernet , de Cugy, de Blascons , de Morges , de Mirabel, de Sainct Auban , de Chabert et aultres gentilshommes principaulx. Il y a en ceste province plus de quattre cens gentilshommes de la relligion qui ont monté à cheval toutes les guerres; et, les places fournies, en sortiroient qua:ire mille arquebusiers. Soubs fadveu du roy on y tient les villes de Nions et Serres

aSs! ESTAT DU ROY DE NAVARRE

haute et basse, et couvertement plusieurs aultres; la principaulté d'Orauge y est voisine , qui les a tousjours appuyés au besoing.

Des monts Pyrénées on peult traverser jusques en Savoie par les susdictes provinces, c'est à dire d'ung bout de la France à Taultre, logeant et séjournant tousjours en places amies, de trois en trois lieues au plus loing, en villes qui sont ou du patrimoine ou de la protection du roy de Navarre. Et n'est à omettre que le portd'Aiguesmortes est à leur dévotion, où se peuvent armer frégates et galères pour endommager les costes et rompre le trafic de la mer Méditerranée.

Tirant puis après du midi au nord , c'est à dire de la basse en la haute Guyenne, et sortant des duchés et comtés patrimoniales du roy de Navarre, entre la Garonne et Dordogne se trouve le pays qu'on appelle des Deux Mers, presque tous delà relligion, dont j'ai veu lever en quattre jours quattre mille arquebusiers, où sont Bergerac, Saincte Foi, Castillon, tous passages sur la Dordogne. Et delà en avant, les pays d'Angoulmois, Xaintonge, Poictou, et Aunix, d'où sortiront au moins cinq cens gentilshommes de la relligion et six mille arquebusiers. Sur iceulx a esgard principalement monseigneur le prince de Condé, résident à Sainct Jean d'Angely, duquel la pieté et valeur est cogneue , et prend conseil des plus sages et plus expérimentés seigneurs et gentilshommes du pays. Les principaulx de la noblesse v sont : M. le comte de la Rochefoucault, M. 'le baron de Montandre et de Montguion, le baron de la Roche Allez, le baron de Montiâeu, le baron de Plassac, frère de M. de Mirambeau ; les sieurs du Son, des Ageaux , de Boisrond, de Vibrac; puis en Poictou, le baron de Verac, le baron de Tonnai Boutonne, les

sieurs de Sainct Gelais, de Vaudoré, de la Boulaye, de Sainct Estienne, de Vieillevigne, de la Fromentiniere, de Tifordiere, de Montfernier, desEssars, de la Boucherie, etc., desquels les noms sont prou cogneus es guerres de Poitou ; et oultre plusieurs petites villes et chasteaux, ils y ont pour retraite Ponts, Sainct Jean d'Angely et La Rochelle. A Sainct Jean est gouverneur M. de Mesme, très sage et expérimenté gentilhomme. Quant à La Rochelle, elle est gouvernée par ses maire et eschevins ; le maire est à présent Choisi, homme zélateur de la relligion. Et par ces pays se peult parvenir depuis les monts Pyrénées jusques en Bretagne.

Es pays de deçà Loire, le parti du roy de Navarre n'est si apparent; si n'y a il province où il n'y ait bon nombre de seigneurs et gentilshommes de la relligion des plus apparens; entre aultres, M. de Rohan , prince en Bretagne; M. le comte de Laval, M. de Rieux son frère, M. de Clermont, marquis de Garlande; M. le comte de Montgommery et plusieurs aultres; comme aussi y en a infinis de toutes qualités prests à embrasser et la relligion et le parti, s'ils y voyoient seureté; mais, depuis la Sainct Barthélémy, ils n'ont point eu de retraite , et n'ont eu asseurance que dedans les armées , que difficilement ils pouvoient joindre, s'elles ne descendoient d'Allemaigne. Cependant, elles ne laissent d'avoir ung ordre et une forme de conduite, bien que plus secrète; et n'y a petit coing oii il n'y ait quelque gentilhomme capable et signalé, auquel s'adressent les affaires, qui, au besoing, seroit suivi et obéi des aultres. Et d'autant j^lus sont ils maintenant affectionnés au roy de Navarre, que plusieurs d'eulx avoient jusques ici cherché retraite soubs l'aile de son altesse, de laquelle ils n'espèrent plus faveur, ni support à l'advenir.

Ainsi , en toutes et chacune les provinces susdicteS y a conseils establis pour la direction des affaires de la relligion , lesquels rapportent tout au conseil du roy de Navarre, résident près sa personne , qui est distingué de celui auquel se manient ses affaires patrimoniales. En icelui entrent M. de Rolian , M. de Chastillon, les sieurs de Clervant, de Segur, de Guitry, de Lezignan, Duplessis, etc., les députés des principales provinces, residens près dudict sieur roy, à sa requeste et prière, partie de robbc courte et partie de robbe longue, et un secrétaire d'estat ordinaire et perpétuel , à sçavoir, le sieur du Pin , sans lesquels il ne faictrien, et avec lesquels, ou la plus part d'iceulx , il faict tout. Et parce que tous ceulx là n'y peuvent tousjours résider, y a un ordre dressé, selon lequel ils y viennent les ungs après les aultres. De ce conseil sont aussi M. de Laval , M. de Turenne, M. de la Noue, lesquels Dieu y veille ramener par sa grâce.

Ce parti , composé des moyens du roy de Navarre et des églises de France , conjoints à mesme but , à sçavoir à leur conservation , est bien si solide €t si fort , que la puissance du royaume de France, voire une plus grande, ne le sçauroit ruyner sans se ruyner elle mesmes; car, comme il s'est pieça veu, il s'est relevé de plusieurs pertes et defaictes, et delà journée SainctBartlielemy mesmes, qui sembloit l'avoir atterré tout d'ung coup , encores que , depuis ce jour là , il a esté lort peu assisté des voisins, et au contraire assailli, oultre les forces de France, de partie de celles d Allemaigne, de Suisse et d'Italie.

Mais, d'autant qu'il a ceste incommodité de ne pouvoir tenir la campagne contre telle puissance, et qu'il est contraiiit de se resouldre des le premier jour à la

défensive, que l'homme de guerre doibt tousjours reserver à l'extrémité ; cedict parti , bien qu'avec grande incommodité et perte des assaillans, faulte d'une armée qui recueillist et ralliast ses forces esparses par les provinces, s'est tousjours affoibli par toutes les guerres, comme il s'est veu qu'en celle de l'an 1077, il perdit la Charité, Yssoire et Brouage, et en la dernière de l'an i58o, la Fere et Lamure, places d'importance, et quelques bicoques en Gascogne ; et en la paixmesmes quitta beaucoup de ses advantages et seuretés; estant tout certain que qui en une guerre ne peult que se défendre , est tousjours offencé , comme en ung duel qui ne faict que parer, se trouve enfin offencé de son ennemi.

Ce sont les maulx que le roy de Navarre a esprouvés faulte d'une bonne armée , par le moyen de laquelle il peust parvenir à l'offensive; comme au contraire on a faict la paix et la guerre plus advantageusement, quand on l'a peu avoir. Et pourtant aimeroit il mieux racheter la paix et le temps en rendant des places, bien qu'apparemment nécessaire à sa conservation , que d'entrer en une guerre simplement défensive, c'est à dire purement passive, faulte d'une armée, encores qu'il n'ignore les inconveniens qui en peuvent advenir, d'autant que, rendant lesdictes places, il ne perdra qu'elles, et les voullant défendre sans espoir de secours , il perdra et les places, et les hommes; qui plus est, en une seule prise par force , en pourra perdre plusieurs par l'estonnement qui s'en pourra ensuivre.

Ali mois de septembre prochain se doibvent rendre les places, et sont les principaulx et les plus gens de bien de la relligion perplex en cest affaire. Elles ont esté baillées pour seureté contre la défiance. Les causes

de défiance durent encores, vea que l'edict n'est exécuté en ung seul article ; veu que de toutes les contraventions on se plaint en vain ; veu les déloyautés qu'on voit pratiquera l'endroit de ceulx de la relligion; veu aussi les préparatifs et levées qui jà se font en Suisse et en Allemaigne, les munitions qui s'amassent à Lyon pour couler tout a coup par le Rhosne , et les troupes qui s'envoyent en Gascogne. Puis donc que les causes de défiance durent et multiplient , la raison de les retenir demeure pareillement en son entier.

Mais tout ainsi qu'en les rendant, nous nous dépouillons, et en nous dépouillant tentons nos ennemis, qui voyent si beau jeu d'achever nostre ruyne, aussi en ne les rendant poinct, nous attirons sur nous leurs forces jà toutes préparées, et hasardons par le refus de trois ou quattre, la perte d'infinies aultres , que peult estre ils nous arracheront.

En la juste occasion que nous avons de différer la rendition des places , si on le voyoit asseuré d'une bonne armée de Reystres qui peust tenir la campagne , et esloigner la guerre du centre de nos provinces vers la circonférence de la France, il seroit aisé de se resouldre à différer la remise d'icelles ; et quand nos ennemis sentiroient que nous serions appuyés, eulx mesmes accepteroient nos justes raisons et rernonstrances en payement. A cela n'espargnera le roy de Navarre bien ne moyen quelconque ; mais il est las de porter le fardeau tout seul ; et est temps que ceulx pour lesquels en partie il le porte, le soulagent, s'ils ne veulent porter ung jour et leur fardeau et le sien ensemble.

S'd ne voit plus clair au secours de dehors qu'il n'a veu jusques à présent, il se resouldra par advis des eghses de France de contenter le roy, hasardera ou

plustost commettra à Dieu l'issue de la reddition des places , tentera toutes voies doulces , bien que périlleuses, de vaincre la volonté de ses ennemis, puis qu'il ne la peult retenir par plus fortes et asseurees; et cherchera enfin , comme Samson , le miel en la gueule du lion mesmes, si les moyens lui sont refusés par ceulx pour la conservation desquels il ne travaille gueres moins que pour la sienne , et qui en la sienne ne sont gueres moins intéressés que lui.

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