III. —DISCOURS AU ROY CHARLES IX
Pour entreprendre la Guerre contre l'Espagnol es Pays-Bas. (i)
Sire, encores que la contrariété des humeurs francoises , et les longues recheutes de ceste vieille maladie , causée par le différend delà relligion, ne pouvoient faire juger de vostre estât que la ruine d'icelui , ou que du moins il y deust laisser partie de ses membres et de sa force; Dieu neantmoins , comme le seul médecin qui en ceste maladie désespérée, lui pouvoit donner remède,
(i) Il fut escrit par M. Diiplessis , lors aagé de -singt-trois ans, en l'an 1672 , et par lui mis es luains de M. l'admirai de Chastillon , qui le présenta au roy.
DISCOURS AU ROY CHARLES IX. ai
fait tant de grâce à vostre majesté de le voir guéri, refait, et remis sur pied. Reste de le préserver d'une recheute , et le maintenir en santé par tous moiens loisibles et possibles. A ceci n'y a rien plus propre qu'un exercice prisa temps, qui consume les mauvaises humeurs qui la pourroient causer, et confirme ce qui entretient la santé ; c'est d'entreprendre une guerre dehors pour entretenir la paix dedans, et, comme tous bons politiques ont de tout temps fait metti'Ê un ennemi en teste à un peuple aguerri, de peur qu'il né le devienne à soi mesme. Chacun sçait comme le François qui a gousté les armes, malaisément les peut laisser, et comme souvent de gaieté de cœur, par faulte d'ennemi , il querelle son compagnon , et ami mesme. L'Italien , l'Allemand, le Suisse, la paix faicte, retourne à son mestier : le François desprise tous aultres mestiers, demeure soldat ; et , par faulte de plus commode exercice , plusieurs aiment mieux, ou chercher la guerre au loin, ou la faire aux passans sur les chemins , que de se reposer chez eulx. Pour vuider donc tant de sang corrompu et superflu , qui pourroit créer quelque nouvelle maladie au corps de vostre Estât , il fault ou saigner, ou pour le moins esventer la veine, entreprendre, dis-je, une guerre. Mais il fault qu'elle soit juste, facile et utile, et que le profit n'y soit moins honorable que l'honneur profitable : et telle, pour le faire court, n'en voit on aujourd'hui que contre le roy d'Espagne. Justement la lui pouvez vous faire pour les injures qu'avez receues de lui en vostre bas aage, qui descouvrent bien combien peu il vous est ami. Car non content de vous avoir, plus par fraude que par force, dépossédé d'une bonne partie des provinces héréditaires de vos aieulx, pour vous braver jusques au nouveau monde , et entre les
plus barbares faire paroistre que pour quelque tort qu'il vous feit, n'en faisiez aucun semblant, il a taillé en pièces vos soldats en la Floride, et vous en a chassé hors lors que les dissensions de vostre peuple ne vous donnoient le loisir de vous en ressentir. Des biens, il est venu à l'honneur. Il vous a osté la préséance en la court de l'empereur, et a enjambé l'égalité en celle de Rome, qui sont les deux oii chacun a esgard; et brigué le mesme , non à Rome seulement , mais partout où vos ambassadeurs se sont rencontrez, en quoi le pape s'est monstre si semblable à son prédécesseur, que, contre le droit duquel , de tout temps, vous avez esté en possession, il n'a voulu bailler la paix à vostre ambassadeur, pour ne sembler faire tort à l'aultre. Et c'est, ce semble, avoir donné un augure de guerre, vous aiant refusé la paix à tous deux; comme si le roy d'Espagne, pour les cruautés qu'il a exercées contre les chrestiens, debvoit vous desemparer du tiltre que vos prédécesseurs ont acquis par infinies victoires conquises sur les Turcs. Nagueres, voiant vostre majesté avoir aultrefois tenu propos d'acheter le marquisat de Final , et récompenser le marquis ailleurs , il l'a envahi de faict et de force, craignant, comme les chefs de l'entreprise disoient ouvertement, que les François ne meissent le pied en lieu si important , c'est à dire fief de l'empire et pays d'Italie, en quoi il monstroit qu'il se deffioit de vous, et défiance est tousjours accompagnée de peu d'amitié. Ce faisant, sa réputation est tellement accrue aux despens de la vostre, qu'il sembloit presque à toutes contrées et provinces neutres d'Italie, que vous dépendissiez en quelque façon de lui, et les lys fussent du tout flestris sans espoir de refleurir jamais, jusques là qu'en leurs courts, à la grande honte et contre
cœur de tous vrais François, on Tappelloit simplement le Roy, comme s'il estoit non seulement le premier, mais seul en la chrestienté , de ce tiltre. Si l'on dit qu'il est doublement vostre beau frère, doublement vous a il offencé , vous portant si peu de respect ; ou pour le moins ne vous est pas bon frère, qui dresse des embusches à vos biens et honneurs. Si on cotte pour bon office le secours qu'il vous donna en vos guerres civiles, est à considérer si ceslui là sera estimé bon ami de quelqu'ung, qui, le voyant transporté de colère et passion jusques à se voulloir tuer soi mesme, lui baille la dague en sa main pour se desfaire ; et non plustost celui qui la lui cache et refuse, tant que la colère ait cédé à la raison. Il n'y a François, s'il n'est transsubstantié en Espagnol , qui ne confesse bien ceste avoir esté son intention. Et ce sont vieilles finesses de nourrir la guerre en un estât voisin, tant que, ou la part veincuë nous appelle au secours, ou toutes les deux abbatuës soient contraintes de nous recevoir. Il n'attendoit, sire, que de voir vostre sceptre brizé et vostre couronne en pièces pour en ramasser les esclats et en recueillir les fleurons. Si, depuis la paix faicte, on eust, à l'imitation de Maximilian r' , diligemment escrit et enroollé toutes les occasions qu'il vous a données de la rompre, et les injures dont il vous a provoqué à guerre ouverte, le volume seroit pieça plein. Il suffît d'en avoir touché quelques unes. Pour conclurre, si les torts receus, qui rendent la guerre juste, se laissent en arrière ou se dilaient plus long temps , vostre action se passera , vostre droit deviendra tort, et vostre cause légitime semblera prétexte ; dont, en l'occasion qui se monstre, vous ne la pourrez laisser sans y laisser de vostre honneur, vous ne la pourrez dilaier sans perdre le profit de la pour-
suite. Et si on dit qu'il fault plus avoir d'esgard au profit gênerai de la chrestienté qu'au vostre propre, veu qu'il est aujourd'hui empesché contre le Turc, c'est encore un des vieils coups d'escrime de ses ancestres, qui, contre tous , se sont parez de la guerre des infidèles , usans,sous ce beau manteau, de plus d'infidélité envers les fidèles, que le Turc envers ceux qu'il tient pour infidèles. S'il est si zélateur, qu'il commence à establir les princes en tout ce qu'il leur tient et usurpe, restablissant vostre majesté en ses patrimoines, ung roy de Navarre en son roiaume. Aultrement d'autant est il plus à liair que le Turc , que plus est haissable le chien qui mange l'aultre que le loup mesme. Je laisse qu'onques l'on n'ouit parler, que pour procès d'une partie contre qui que ce soit, l'aultre soit tenue de différer son action et poursuite. Mais qu'est-il besoin ores de disputer si elle se doit faire? Considérons plustost comme elle se doit conduire et entretenir. Vous l'avez ja commencée, sire-, et, quelque mine qu'il face, autant vous en sçait-il de gré que si vous aviez mis armées en campagne sous vos enseignes , et y eussiez esté en propre personne; quand il voit que votre majesté a reçu, favorisé, honoré et gratifié le comte Ludovic de Nassau eu sa court, et aultres seigneurs et gentilshommes, qu'il tient pour rebelles; quand il sait que votre majesté a communiqué avec le sieur de Genlis , revenu de Mons en espérance de retourner et mener des forces , et choses encore qui passent plus oultre. Que peut-il aultre chose penser, sinon que votre majesté lui voudroit nuire, mais qu'elle fait couvertement ce qu'ouvertement elle n'oseroit? L'Espagnol , sire , n'en pense pas moins. Autant vous est il ennemi pour lui avoir monstre vostre espee, que pour l'en avoir battu :
autant pour avoir descouvert des signes de mauvaise volonté , que pour en avoir produit des effects. En temps et lieu il le vous garde; mais vostre majesté se doit souvenir que le premier coup en vaut deux. La guerre n'est point juste seulement, mais nécessaire, si l'on ne veut en avoir à l'advenir une très périlleuse; et vous déclarant, vous lie faites point un ennemi , mais combattez celui qui est desja faict; mais pour ce que maint bon procez se perd , quand la partie est plus forte que le droit, et que le moien de poursuivre défaut , s'ensuit de monstrer que la poursuite vous est très facile , et ce tant pour l'augmentation de vostre force depuis la paix faite avec lui , que diminution de la sienne. La guerre, sire, se faict plus par fer que par or, plus par hommes que par argent. La force des hommes consiste en ce qui est dedans le pais sous nous, et dehors sous nos alliez, et en tous les deux vous le passez. Dedans vos pais, au lieu que jadis le peuple fuioit les armes, il les suit; qu'il fremissoit, il saute au son du tambour. L'espee du gentilhomme est aiguisée , du bourgeois desrouillee, le soc du laboureur forgé en cousteau. Autant que votre majesté a de bourgades , autant de garnisons et pépinière de soldats, et non bisognes , mais très aguerris, aians plus veu de sièges, routes, escarmouches, surprises, en un an des guerres civiles, qu'en dix auparavant; jusques là que qui obeissoiten vos guerres, commande aux estrangers, et qui estoit capitaine, a tiltre de coUonel. Et si l'on dit que ce n'est rien d'avoir des soldats , qui ne les a obeissans, et que les factions n'ont du tout amorties y mettent la désobéissance; on respond qu'entre les hommes particuliers et simples soldats n'y a point de faction; que s'il y en a , c'est entre les chefs, qui l'oublieront à vostre parole, voire mesme,
à l'endroit de l'ennemi : où Tiin mettra le bout du pied, Taultre taschera de mettre le talon , comme l'on a veu au siegedu Havre. Lors vostre majesté verra quel advantage à celui qui se sert des siens sur celui qui se sert d'estrangers. Le subject sert et obéit comme fils, l'estranger comme serviteur; le subject pour sa vie et pour son honneur, avec expectation de ses services, estant à la vue de son maistre et prince pour se veoir de lui recompenser ou chastier, l'estranger sert seulement pour acquérir des biens. S'il ne vous couste rien, il n'obéit qu'à demi , et ores qu'il soit à vostre solde , on n'en peut jouir qu'avec coust et consentement des parties. L'or le tire et le fer le repousse; l'or l'attire et la peur de mort l'en retire. Et comme chacun laisse les biens pour la vie pour ne se hasarder, l'estranger laisse la vie pour le butin, qui seul l'invite à combattre. Je laisse que forces estrangeres sont tousjours suspectes en un royaume , et que le degast d'un païs est trop plus grand, estant que le citoien espargne le sang de son concitoien, l'estranger espargne le sang de son ennemy plus que celui du paysan, pour ami et confédéré qu'il soit. Dont est à penser à qui a vu la France non aguerrie quand la noblesse feit teste à l'Italien, Espagnol, Allemand, Anglois et les Reytres liez ensemble, ce qu'elle feroit aujourd'hui que toute qualité de gens, tout aage et presque tout sexe est accoutumé au bruit, expérimenté aux armes. Or les estats du roy d'Espagne ne sont pas pour le jourd'hui ainsi; car, oultreque l'Espagne n'est pas si peuplée que la France, les gentilshommes de toute ancienneté marchent selon le contract qu'ils ont avec le roy, n'estans tenus que de défendre le païs contre qui l'assaillira, et ne passent trop volontiers les monts Pyrénées, comme ainsi soit que
vostre noblesse va chercher la guerre où elle est , fust en la mer glaciale ou en la zone torride. Au plus grand camp que l'empereur ait jamais faict , ne se trouvèrent onc plus de sept mille hommes de pied Espagnols ensemble, et quelques sept ou huict cens chevaux légers. S'ils en tirent de nouveaux, ce seront bisognes, tels que ceux qu'a ce grand besoin , le duc de Medina-cœîi a amenés demi deffaits de la mer en Flandres. Cependant il faut que l'Espagne fournisse à tout ; car estant la coustume de l'Espagnol de réduire ses païs en provinces, et, pour la défiance et besoin qu'il en a, de tenir partout citadelles et garnisons contre ses subjects, il faut qu'il en envoie es royaumes de Naples, de Sicile, de Navarre, en Barbarie, aux Païs Bas et à Milan ; il en faut maintenant un bon nombre contre le Turc, et tous les ans pour les Indes, dont elle demeure enfin bien dépeuplée. Les roiaumes de Naples et Sicile, et Testât de Milan ont affaire à fournir l'armée contre le Turc; et Sicile , pour estre près de lui, a besoin de grandes garnisons, comme plusieurs aultres lieux ; et si l'on dit que, pour la victoire de l'an passé, il n'y ait que craindre de ce costé là , un petit coup desrobé n'a pas mis un si fort ennemi en terre qu'il ne se puisse promptement relever. Il nous appreste la mort , cependant que nous triomphons de la sienne. Oncques ne se vit un grand empire qui n'ait vengé sa perte au premier jour pour maintenir son peuple en obéissance craintive et l'ennemi en peur; et outre ce qu'en la guerre commencée pour un soldat, un capitaine, qu'il a perdu, les chrestiens en ont perdu deux ; Tisle de Gypre conquise sans espoir de la lui arracher, suffit bien pour payer les frais des galères et instrumens de navigage qu'il a perdus. Joint que, quand il se voudroit reposer,
la Ligne contraindroit le roy d'Espagne après avoir vaincu, d'user de la victoire. Du bas Pais, qui jadis nous a donné plus de travaux que toute l'Espagne, il peut attendre plus de dommage que de profit; car, oultre ce qu'il a perdu le cœur du peuple et de la noblesse , qui est en bon François plus qu'à demi avoir perdu le païs, une bonne partie des gentilsbommes a esté exécutée ou bannie. Les ordonnances, qui montent à trois mille cbevaux ou six cens lances à cinq chevaux pour lance, sous la charge de quatorze capitaines, n'en fourniroient pas mille aujourd'hui; car, pour n'avoir esté payez de trois années entières , la pluspart sont sans chevaux et armes , et le pais mal fourni de chevaux faits. Bref, plusieurs, pour fuir la sédition, sont allés passer le temps en divers lieux , comme es courts de l'empereur et dltalie. D'infanterie, il n'en sçauroit trop avoir; car, oultre ce qu'il y a vingt et huit places où il tient garnisons ordinaires sur les confins de vostre majesté , il a tant de bonnes villes dont il craint la révolte, qu'il ne les peut pas fournir à demi. Des Indes, il se peut dire , sans crainte d'y passer mesure , qu'elles sont désormais sa foiblesse; car estant, que qui acquiert païs et non force se ruine, «d'autant que ce païs acquis ne lui donne point d'hommes, ains faut que l'Espagne s'en despeuple pour l'en peupler, et lui en advient comme à ceux qui acquièrent par quelque faveur un honneur qui requiert despense, et ne donne point moien d'en faire, qui, après maint calcul de lombard, sont contrains de faire banqueroute. Si l'on dit qu'il est armé par mer, et que vostre majesté ne l'est, et que les Gaules en sont demi environnées , il est vrai ; mais il ne nous peut nuire sur la coste delà grand mer, car il n'y a que galères sur la mer de Levant, la coste de Lan-
guedoc est forte assez; celle de Provence , bien que non forlifiee, partout est bien fortifiable et à peu de frais. S'il met pied à terre, le païs e.^t , par nature et par exercice , aguerri pour les rembarrer, comme il se vit à Marseille , où Charles le Quint s'aheurta deux fois en vain. Puis courant nos costes il se desiie d'avec les Vénitiens, avec lesquels il est ligué contre le Turc, qui lui est sur les bras, et qui l'empeschera assez. Voilà comme, quant aux forces intérieures , il est affoibli , et vous grandement renforcé. Venons maintenant à celles de dehors, qui consistent en ce qu'on peut espérer des alliés et des confédérés. Il fault ici considérer que, depuis que la France, desmembree par partages , s'est rassemblée sous un prince, jamais l'Espagne seule, quoiqu'elle ait esté reunie de mesme , ne l'a osé attaquer ; mais ce qu'en avons eu de dommage, a esté par les forces d'Allemagne haute et basse, ou d'Italie, reunies toutes au parti d'icelle sous l'empereur Charles et le roy Philippe son fds avec l'alliance des Anglois, qui ne nuisoient gueres moins, et souvent avec l'auctorité du pape, tellement que, tout calculé, oncques ne perdismes bataille , où l'Espagnol feit le quart de l'armée ennemie. Si par force il ne vainquoit, moins par son astuce qui se peut comprendre en un mot , de ne dire jamais ce qu'il fait, et ne faire jamais ce qu'il dit. Ains plustost nous a tourmentés par l'astuce des malcontens et subornés qui se retiroient vers lui, que par force et finesse subtile qui feust en lui. Ores ne sommes nous plus ainsi. L'Anglois, jadis, espousoit la querelle de tous nos voisins contre nous pour la mutuelle desfiance; mais laroineElizabelh vous est confédérée et son ennemie, comme la première offensée. Joint que pour l'envie qu'elle a de Zelande, pour les Anglois nouvellement
3o DISCOURS
descendus à Flessingue, et pour les hostilités passées entre eux , elle y pourra aisément condescendre. Escosse ne nous doit pas nuire pour la très ancienne ligue qu'elle a avec nostre nation, et ne le vouldroit pour la liaine de l'inquisition d'Espagne, et ne pourroit, veu sa foiblesse ordinaire pour les factions du roy, de la 3'oineet desHamiltons , briguans le gouvernement, qui s'entretravaillent assez eulx mesmes. L'Allemagne, qui le temps passé nous battoit, nous preste aujourd'hui la main, et nous présente une ligue, qui oste d'un costé les forces de l'Espagnol , et de l'aultre double les nos- Ires. L'empereur, qui est chef de cet empire, pour estre beau père de tous deux , se pourra en cet endroit monstrer neutral. Et s'il se formalize pour le roy d'Espagne ou pource qu'il est son beau fils, beau père et cousin germain , oU pour la succession dont , par la naissance de D. Ferdinand, il est esloigné, ce sera avec peu d'effect, ayant le Turc voisin en Hongrie, qui, durant les trêves, ^ar ses continuelles courses, lui fait peur, et après la ^n. d'icelles, qui est trop loin, lui fera la guerre tout à bon escient. Les ecclésiastiques, partie pour la povreté, ne lui peuvent donner aucun secours, partie pour la haine qu'ils ont à l'Espagnol. Et ceux qui ont plus de pouvoir et de voulloir, pour estre nos voisins et limitrophes , de peur d'estre , comme entre deux fers , e^iserrés entre vostre majesté et les protestans, n'oseront s'esbranler. Et encoresque, qui a de l'argent, semble en pouvoir tirer des hommes, si est ce que, ou peu, ou tard, en tireront les Espagnols, si les priii-res protestans les voulloient empescher de tout leur pouvoir et auctorité , laquelle ils emploieront très volontiers à la ruine du roy d'Espagne, leur capital ennemy, s'ils se voioient conjoins avec vostre
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majesté. Les disons et les Suisses des sept cantons sont tousjours à vostre dévotion. Et les aultres , qu'ils prisent plus que tous les aultres en guerre, ne veulent , comme ils parlent, vendre leur sang, lequel ils donneront librement en ceste occasion , d'où dépend en partie le repos de leur estât. En Italie , le pape est ligué avec l'Espaignol ; mais estans aujourd'hui ses canons pour la plus grand part encloués , et ses forces engagées en la guerre du Turc, qui est ung ennemi contre qui le plus grand de la chrestienté auroit bien affaire de ses deux mains, il ne vous sauroit en quoi nuire. Adjoustons que l'office du pape semble estreplustost de se mettre entre deux combattans , que de se ranger avec l'ung d'eulx, si, au grand dommage de la chrestienté, chacung ne voyoit le contraire. Les Vénitiens, pour les mesmes empeschemens, ne nous peuvent rien faire; et veu la ligue qu'ils ont avec vostre majesté, se monstreront au moins neutres. Et afin qu'ils ne se glorifient point de la touche qu'ils donnèrent, l'an passé, au Turc, oultre mesme que leur seigneurie est en tel estât pour ceste ligue, que, victoi.e ise ou vamcue, elle s'abaisse tous les ans d'un quart, ils vivent et se maintiennent par le trafic, qui est en Levant , ou en Ponent, pour la pluspart en Allemagne. Du Levant , pour cause de la guerre, ils n'apportent rien, et pourtant n'ont que porter en Ponent, telleme '.t que, d'une mesme barrière leurs deux portes sont œrmees. Ainsi la guerre désire grands frais; les grands frais se font par le trafic, et la guerre l'empeschant , n'y a moyen de la maintenir longuement. Maintenant D. Jear d'Austriche, ou pour le soupçon qu'il a de vostre majesté, ou pour Tesperance de quelque bon succès en Barbarie , ne veut aller en Levant. En ce cas il rompt la ligue que
'd'i DISCOURS
le roy d'Espaigiie a avec les Vénitiens, dont sera bien aise de faire la paix avec lesdicls Vénitiens, si mattez, qu'ils ne peuvent à la longue attendre de la guerre que la ruine de leur estât et du particulier, et faire tomber tout l'orage sur les terres de l'Espaignol. Tous les potentats .d'Italie qui, pour une mutuelle haine ou envie, vivent en perpétuelle défiance, contribuent si peu qu'ils ont de trop contre le Turc; et encores qu'aulcungs soient comme tributaires au roy d'Espaigne , ou pour mieux dire à ses gages, est à sçavoir s'ils le desireroient voir si grand. Et, ores qu'ainsi feust, les Italiens ne s'en- Irebattent pas volontiers à qui premier passera les Alpes. Le duc de Savoye est, par le traicté de la paix et par la nature de son estât, enfermé de tous costés , neutre ; et quand il vouldroit estre de la partie, seroit plus enclin à vostre majesté qu'au roy d'Espaigne, partie pour l'alliance et partie pour le duché de Milan, qui est trop fort et trop près de lui; reste à voir les moyens nécessaires à la conduite de ceste guerre. Les ungs estiment les deniers nerfs d'une armée, les aultres y préfèrent les hommes. Comme que ce soit, l'ung et l'aultre vous est en main et à plaisir; vostre royaume fourmille de gens qui ne demandent que : Où est-ce ? Et ne feut oncques la France tant chargée d'hommes , soit pour la cavallerie , soit pour l'infanterie, l'une et l'aultre mal disciplinée; mais puisque nos troubles y ont amené le desordre avec le nom, subiect et occasion de la guerre, se change aisément la forme et conduicte d'icelle, mesmement lorsque le soldat, se trouvant loin de retraicte cl faveur en païs estranger, verra l'insolence de son naturel arrestee par la rigueur d'une punition auctorizee de vostre majesté , pourveu aussi qu'il soit bien payé et satisfait en la recognoissance de son debvoirror
la paie ne vous peut manquer pour la libérale dévotion, que vos subjects vous rendront si vous les descliargës de nos mutineries demi envieillies es entrailles de la France ; tous y contribueront plus largement et avec plus de gaieté de cœur qu'on ne sçauroit croire, joint lesmoiensque vous avés desjà prests : d'ailleurs, bonne troupe de noblesse et aultres , nommément de nostre relligion , passeront partie du temps à leurs propres frais. Et , qui est bien à considérer, veu l'offre de plusieurs estrangers, on pourra faire la guerre en tel païs, dont les naturels fourniront la plus part des moiens à vostre armée, selon les ouvertures que l'on vous en a desjà faictes, D'aultre part l'infanterie ne vous montera gueres plus à paier que d'ordinaire; tant par ce qu'en temps de paix il vous en fault ung grand nombre , et réduisant la guerre, comme il fauldra, au païs de l'ennemy , la guerre mesme fournira le reste, et paiera à demi les soldats. Je laisse que les ecclésiastiques ne voudroient pas estre moins libéraux contre l'estranger, qu'es guerres civiles; non moins volontaires envers vostre majesté qu'envers vos prédécesseurs, qui, au besoin, aulcunes fois ont pris la moitié, voire presque tous les revenus et le fond mesme , sans parler ici des annates et aultres droits suffisans de paier ce qui sera extraordinaire de ceste guerre. Si l'on dit que le roy d'Espagne ait moien d'emprunter la bourse d'Anvers, qui est son principal fondement, elle ne lui aidera pas beaucoup ; car , par les ports de mer que tiennent ceulx qu'on appeWegueus, le trafic est nul, et par conséquent la bourse mal garnie. Les marclians ont tant preste qu'ils en sont las; et ce peu qui leur en reste , pour la baine qu'ils portent à sa façon de gouverner, n'est guère à son commandement. Et la ville d'Anvers est tellement
MÉM. nF. Dupi.Kssis-MoRîfAY. Tome ir. j
endebtee, qu'elle ne s'acquitteroit poinct pour deux millions d'or, tant qu'il fault qu'elle emprunte à six , huit et douze pour cent. Les Genevois, depuis la prise de Final, qui leur importe de 60000 livres tous les ans de perte , ne sont plus si affectionnés à lui ; d'ailleurs qu'en peut il espérer? Et partant, estant vostre majesté plus forte que lui en gens de guerre , et égale en finances , n'y a doute que la guerre ne vous soit facile à entretetenir ; or nous pouvons donc justement et facilement faire la guerre à l'Espagnol. Mais où? Premièrement ne la fault faire qu'en ung lieu; car pour avoir embrassé la guerre en plusieurs lieux tout en un temps, nous avons ruiné toutes nos entreprises. Il n'y a meilleur qu'à la romaine ou à la turquesque, mettre toutes ses forces d'ung costé , de peur que , mengeans trop, ne digérions mal , et ne soyons contrains de revomir ; et ce lieu ne doit point estre l'Espagne; car c'est un pays montagneux , avantageux pour le tenant, et où la noblesse est forcée de se défendre , qui aullrement ne bougera du pais. Pour l'Italie, il fault passer les Alpes, et chacun sçait que, quoique le païs ait esté engraissé de nostre sang et honneur, jamais les lys n'y ont peu bien fleurir. Il fault , sire, entreprendre sur le Bas Pays , où le peuple vous appelle, où l'occasion vous invite, où la division vous ouvre les portes des villes, etvousfaict bresche raisonnable pour donner l'assaut à tout le païs. Justement irés-vous sur les justes prétentions qu'avés sur Flandres, Artois et Hainaut , ausquelles la seule adversité a faict renoncer à vos prédécesseurs , et en viendrés facilement à bout, aiant l'ennemi loin et distraict, et vos forces et de vos alliés tout à l'entour.Pour ce faire , vostre majesté pourra traicler accord avec le prince d'Orange, qui, tant par une bonne et forte
armée qu'il a au pays, que par les cœurs du peuple enclins à lui, comme libérateur vous y pourra beaucoup servir, et, sans doute, ne demandera pas mieux, considéré, qu'ores qu'il prospère à son gré dans le païs jusques à le mettre en ses mains, il ne se peut maintenir que par vostre alliance et faveur. En après faire la guerre comme ami du pays et ennemy des ennemys du pays, vengeur de la tyrannie et restituleur de la liberté ; car pour bien conquérir fault commencer par la conqueste des cœurs, et le reste vient après tout à son aise , et , pource, sera besoin d'entretenir, comme es premières guerres de Piedmont , une severe discipline, et par conséquent bien paier le soldat, afin qu'estant paie il ne pille , et s'il pille n'ait de quoi se plaindre d'estre puni ; mettre une bonne et suffisante armée tout en un coup, pour faire grosse guerre et courte, et non de petits camps connne jadis; car si elle dure, le trafic fault, le païs se ruine, le peuple s'attiédit et se rend prompt à se révolter; assaillir le cœur du pays, non les frontières, qui est la vieille escrime, dont les coups ne portent que sur les bras et sur les jambes, car ainsi couppés vous la racine des nerfs, desquels dépend tout le mouvement. Et n'y aura danger qu'elles coupent les vivres; car vous sentant suffisamment fort pour les délivrer, elles ne vouldront le faire, ores qu'elles le vouldroient, ne pourront, pour la mer, qui vous en donnera assez, laquelle vous sera ouverte par tout; défier le chef du païs en bataille par le siège de quelque ville capitale, riche et foible , comme Bruges, etc. Et s'il fuit le choc, il ne fuit la perte ; car la prenant d'assault ou par composition , vous y gaignerés beaucoup d'auctorité d'entrée, et il y perd toute la sienne ; et s'il se veut bazarder, il hazardc lout le succès, et le joue en ung
coup de dé. Apres l'avoir prise, pour inviter les aultres , si c'est par accord , rendre la liberté , restituer les immunités, augmenter les privilèges et diminuer les exactions; si c'est parassault, monstrer exemple de rigueur en la personne , non du peuple , mais de quelques chefs hais du peuple mesme ; ne s'aheurter poinct à une petite place forte, où le gain est petit et la perte grande, quand ce ne seroit que du temps, mais en lieu dont la surprise acquiert réputation par tout le pays. Ce faisant, les murailles tomberont en vostre main d'elles mesmes, et les portes s'ouvriront sans y mettre la clef. L'aiant acquis , vostre majesté le pourra facilement garder, non par garnisons ni citadelles, aiant l'ennemi si loin , mais , comme vrai prince , par les raser plustost, et les mettre es mains des villes; et ainsi seront les murailles gardées par les hommes, qu'auriés premièrement acquis par vostre libéralité et debonnaireté , et non les hommes asservis et captifs par rempars et murailles basties pour les emprisonner. Or à plaider ce procès, les despens ne passent poinct le principal ; car s'il y a de l'honneur, vostre majesté y aura du profîct en ce que vous mettrés vostre ennemy fort loin , et lui osterés le moyen de regarder sur vostre court. Vous eviterés la despense des garnisons, aiant pour frontière ou liziere le Brabant , ou si les Brabançons vous eslisent, la Meuse , bien remparee ou remparable de tous costés ; et leurs privilèges veulent qu'au cas qu'aulcun d'iceux soit rompu , ils soient absous du serment preste à leurs princes , et en liberté de se donner à qui ils veulent; et plus commode prince ne peuvent ils avoir qu'un roy de France, pour les raisons qu'il n'est ores temps de discourir. En somme vous acquerés un païs auquel n'avés province qui se puisse comparer en gran-
deur, beauté , richesses, peuples, \illes et commodités tant de mer que de terre, et dont, sans fouler personne, vous pourrés chascun en tirer un million d'or. L'Allemand vous redoutera si puissant voisin; l'Anglois vous respectera, ne se pouvant aisément passer du commerce avec le Pays Bas; autant en fera le Danois et le Suéde ; vostre peuple s'en enrichira pareillement. L'Espagnol , comme en estant loin par terre , sans espérance d'y revenir, et forclos de mer, y aura perdu le plus beau , et vous , sire , qui aurés , avec l'honneur immortel, receu le profict incroyable de telle victoire , serés à l'advenir si crainct de vos contraires, tant chéri de vos amis et alliés, que vostre bonheur vous tracera assés tost le chemin pour estre le plus grand monarque de la chrestienté.