‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 40 sur 83 · CONFESSION DE FOI ET TESTAMENT · texte numérisé non relu

CONFESSION DE FOI ET TESTAMENT

Je crois que Jésus Christ n'apparoistra sinon en salut pour ses esleus , de sorte que je suis très asseuree de mon salut, puisque mon juge est mon advocat; et sur ccste asseurance et fiance, je me remets en Dieu, et m'estimerai très heureuse quand il lui plaira m'appellcr hors de ce monde caduc et misérable , pour me retirer avec lui et jouir de la félicité qu'œil n'a poinct veue, qu'oreille n'a poinct ouïe et que cœur d'homme n'a poinct appréhendée ; lors je jouirai de la présence de mon Dieu, et toutes larmes seront essuyées des yeulx de ses esleus : en attendant ce jour heureux, je lui supplie me conduire en ceste vie présente en sa crainte et amour, puis me faire ce bien que , comme il m'a donné ung mari doué de beaucoup de dons et de ses grâces, et duquel je reçois honneur, bon traitement et amitiés, je lui rends aussi , tous les jours de ma vie , le debvoir, obéissance et service que je lui doibs, et conforme à l'amilié que je lui porte.

Je recognois que , depuis que Dieu m'a donnée à lui , ayant esté maladive, j'ai esté souvent chagririe et ennuyeuse , mais l'y ai je tousjours recogneu le soin que Dieu avoit eu de moi de m'avoir, après tant de fascherie, si bien adressée, de sorte que je proteste devant Dieu que je prens en tesmoing que, après ma naissance , m'ayant faict chrestienne et m'ayant donné la cognoissance de son sainct nom , je ne pense avoir receu tant d'heur, honneur et contentement, que de lui avoir esté donnée de Dieu à femme , et m'estimerai 1res heureuse que, quand il plaira à Dieu que soyons séparés d'ensemble, que ce soit par ma mort, car aultrement ma vie me seroit une langueur, et Dieu ait pitié de moi , s'il lui plaist , et m'en veuille soulager. Je supplie aussi à Dieu que, comme il nous a donné

des enfans, qu'il se souvienne de ses promesses, et qu'il soit nostre Dieu et de nostre lignée après nous ; qu'il leur donne à tous sa crainte , leur faisant tant de grâces qu'en leur tour ils se dédient du tout à son service; que tant qu'il me prestera la vie, je fasse i»on debvoir de les y instruire en toutes sortes, et surtout par bon exemple.

Je recommande à Dieu M. Duplessis, et lui supplie de lui continuer et augmenter ses grâces, nos enfans et toute nostre famille; je les recommande soubs sa saincte protection, et qu'il nous fasse la grâce que les ungs envers les aultres , selon nostre vocation, nous fassions nostre debvoir, et que vivions d'édification à l'Eglise de Dieu.

Au reste, me voyant maladive et par conséquent menacée de la mort , et que souvent nous sommes surprins , j'ai rédigé par escrit et de ma main ma confession de foi; puis je supplie M. Duplessis, que, quand telle chose sera advenue, de ne se voulloir attrister, mais se consoler en mon heur, en attendant que Dieu nous rassemble pour jouir d'une mesme félicité ; qu'il prenne pour lui la consolation qu'en tel cas il sçait donner aulx aultres. Je lui recommande tous nos enfans , non que je ne sçache bien son bon naturel et combien il leur est bon père, mais je lui supplie que l'amitié singulière qu'il m'apporte , il la leur départisse en mon absence.

J'espère que Dieu, en son temps, fera des grâces spéciales à nostre fils Philippe ; si Dieu preste la vie à M. Duplessis, je ne fais aulcun doubte qu'il ne fasse diligence à le faire bien instruire, sa présence y est bien nécessaire ; Dieu lui veuille garder son père en ce temps et long temps après.

Je lui recommande aussi ma fille Suzanne; il sçait,

264 CONFESSION DE FOI ET TESTAMENT quand Dieu m'aura retirée de ce monde, combien elle sera dénuée de tous parens et amis; mais je me console en l'amitié qu'il me porte , de laquelle je le supplie de lui départir et la tenir pour fille.

Nos trois filles, Marthe, Elizabeth et Anne sont jeunes; Dieu les adressera, s'il lui plaist ; Elizabeth est délicate et d'ung très bon naturel, elle a besoing d'estre doulcement.

Je désire que toutes soient nourries avec madamoiselle ma belle mère; car elles ne peuvent estre mieux, et pour l'instruction et pour la bonne volonté , s'il lui plaisoit d'en prendre la peine. Je la supplie mesmes de voulloir garder ma fille Suzanne, car ailleurs elle ne peult recevoir meilleure nourriture; en ce cas, qu'elle me fasse tant de faveur et amitié de la garder jusques à ce qu'elle soit mariée , j'entends que , selon les moyens qu'elle aura lors , on subvienne aux frais.

Je supplie madainoiselle ma belle mère d'avoir tous nos enfans pour recommandés; et comme elle a esté, à M. Duplessis et à moi, bonne mère, elle continue cette mesme volonté vers nos petits, qui ont besoing de son secours; qu'elle la départisse mesmes à ma fille Suzanne, laquelle je lui recommande de tout mon cœur.

Nous sommes encores en aage d'avoir des enfans , et me doubte mesmes d'estre grosse. Je recommande à Dieu ceulx qu'il nous a donnés, et lui supplie, pour eulx et pour ceulx aussi qu'il lui plaira encores nous donner, d'estre à jamais leur Dieu et père, et leur départir de ses dons et grâces.

Je supplie aussi à ma mère d'avoir M, Duplessis affectionné , l'aimant comme je m'asseure qu'elle cognoist qu'il mérite ; aussi d'avoir tous nos enfans pour recommandés, qu'elle embrasse ce qui leur touche et.

DE M^^ DUPLESSIS MOIINAY. ^65

qu'elle ait pitié de leur jeunesse j jVspere qu'ils lui rendront toute obéissance et service, ce que je leur commande aussi.

Je supplie pareillement M. de Buhy, mon frère, de" continuer de plus en plus en Tamitié qu'ils se portent, M. Duplessis et lui ; je lui recommande aussi nos enfans , auxquels je commande de lui rendre, et à ma sœur, sa femme , honneur, obéissance et service.

Je les recommande aussi à mon frère de la Borde, ma sœur de Vaucelas et mes deux aultres frères.

Mais surtout pour l'amitié que je leur porte, je leur supplie de recognoistre que tous les biens qu'ils ont ils les tiennent de Dieu ; que c'est une trop grande ingratitude que, pour les conserver, de l'abandonner; que ce monde est plein de misère et calamité , dont nul n'est exempt , et que c'est ung contentement et honneur, que ce qu'aultrement nous souffririons justement pour nos péchés, que nous l'endurions pour confesser le nom de Dieu, aussi bien fauit il mourir et quitter nos biens. Je les prye, pour leur salut , d'adviser à prévenir le jugement de Dieu, qui sera beaucoup plus rigoureux sur eulx , qui ont eu sa cognoissance , qui ont esté instruits et en ont faict profession.

Quant à mes enfans, je les prye et commande à tous de vivre et mourir en la relligion en laquelle nous les faisons instruire ; de préférer la crainte de Dieu à tous honneurs et biens, et ne rien prétendre que de la bénédiction de Dieu; qu'ils se souviennent que cette vie est brève et pleine de misères ; que ceulx là seuls se peuvent dire heureux, qui ont repos en leurs consciences, et sont asseurés de la bonne volonté que Dieu leur por-te en Jésus Christ.

Je les prye et leur commande d'estre obeissans à

^66 CONFESSION DE FOI ET TESTAMENT M. Duplessis leur père ; de lui rendre tout honneur, con» lentement et service , si Dieu leur faict tant de izraces de le voir en vieillesse, d'autant que cest aage là est plus subject aulx infirmités et maladies ; je leur commande de redoubler leur soing et affection vers lui, et qu'il ait ceste consolation d'avoir recouvert en eulx le service et affection qu'il aura perdeu en moi.

Aussi je leur commande de lui rendre toute obéissance , croire ses advertissemens et enseignemens ; et en chose de conséquence, quand ils seront en aage , ne rien faire sans son advis.

Surtout je prye mon fils Philippe et aultres fils , si Dieu nous en donne (ce que je dis, me doublant d'estre grosse , et que je pourrois mourir en accouchant) , que M. Duplessis leur père ait ce contentement, en son vieil aage, de se voir par eulx imité et suivi; c'est le plus' bel exemple et le plus agréable que je leur puisse donner; Dieu leur fasse la grâce de suivre sa vertu.

A tous aussi je leur commande d'obéir et servir à madamoiseîle de Buhy ma belle mère, et qu'ils lui sçachent complaire et souvent recognoistre qu'elle a esté très bonne mère.

A ma fille Suzanne , qui est grande et se doibt mieulx soubvenir de mes commandemens que les aultres qui sont si jeunes, je la prye et commande de continuer, jusques à la mort, en la reliigion de laquelle elle faict profession ; que pour rien au monde elle ne s'en esloignc; qu'elle ait tousjours la crainte de Dieu devant les yeulx, et qu'elle apprenne de bonne heure à se reposer en sa saincte providence; et d'autant que c'est chose naturelle de s'esmouvoir et essayer de suivre ceulx dont nous sommes descendans, elle a ung bel exemple à feu M. de Feuqueres son père, mon premier mari, lequel avoit

receu beaucoup de dons de Dieu. Quand Dieu lui donna sa cognoissance il estoit bien venu à la cour et sur le poinct de parvenir en biens et honneurs. Il aima mieulx quitter le feu roy François II, son maistre, et toutes ses faveurs, afin de faire profession ouverte du nom de Dieu, combien que lors il y eust danger de la vie; depuis il a tousjours continué et n'y a espargné sa vie à toutes occasions, et beaucoup en son temps lui ont rendu bon et honorable tesmoignage de sa vertu et valeur, finalement est mort avec asseurance de son salut; qu'elle se soubvienne aussi de moi, et que j'ai rendu diligence à la faire instruire.

Je la prye et commande aussi d'estre humble et obéissante à M. Duplessis, de Iniporter honneur comme à son propre père; qu'elle se soubvienne qu'il a eu tousjours mesme soing d'elle comme de ses aultres frères et sœurs, et qu'il n'y a jamais faict aulcune différence. Au contraire , d'autant que son aage presse davantage qu'aulx aultres , il a aussi plus diligentement recherché son bien.

Je lui commande qu'en quelque lieu qu'elle soit, elle ait soin de sçavoir de ses nouvelles et lui mande des siennes; qu'elle le recherche comme elle le doibt; que jamais elle ne fasse rien d'importance sans son advis; que surtout que, si quelques ungs de ses parens ou aultres la veullent marier, elle n'y consente jamais que premièrement ce ne soit d'ung qui fasse profession ouverte de nostre relligion, et secondement qu'elle soit asseuree que M. Duplessis le trouve bon, le désire et en soit d'advis, et qu'elle allègue ouvertement que telle est ma dernière volonté; car je lui commande et l'en prye très affectionnement.

Aussi, qu'en quelque lieu qu'elle soit, qu'elle se fasse aimer d'ung chacung, et soit soigneuse de rendre

Page 1