LI. — RESPONSE A L'INSTRUCTION
Du sieur de Servain , envoyé vers le roj de Navarre
de la part de M. le duc de Savoie ; rédigée par
M. Duplessis.
Du 26 juin i583.
Le roy de Navarre se sent honoré de la recherche qu'il a pieu faire à son altesse du mariaige de madame la princesse sa sœur, tant par l'envoi du sieur de Bellegarde des l'an passé , que maintenant encores par le sieur de Servain , pour le désir qu'il a de voir leur amitié bien estroilement estreinte et renforcée ; et en particulier se sent obligé audict seigneur duc de ce que , pendant ce traicté , il n'ait voulleu entendre à aulcun aultre parti , combien que de diverses parts il s'en soit présenté, comme il lui a déclaré, tant par l'instruction, que par la propre bouche et créance dudict sieur de Servain.
Ne peult toutesfois ledict seigneur roy se départir aulcunement de sa première resolution, déclarée par ci devant audict sieur de Bellegarde, et depuis confirmée expressément par le sieur de Clervant ; sçavoir est qu'es choses indifférentes il seroit tousjours d'advis que madame sa sœur s'accommodast en tout ce qui seroit possible au bien des affaires et estât dudict seigneur duc; mais non qu'elle se dispenaast au faict de sa relligion et exercice d'icelle , qui dépend du service de Dieu et du tesmoignaige de sa conscience, ce qui, toutes choses bien considérées , ne pourroit apporter aulcune utilité aulx affaires de sadicte altesse.
Prye donc ledict seigneur duc, selon sa prudence,
de mettre en considération quel crime encourroit ledict seigneur roy envers Dieu , quel remors en sa conscience et quel blasme entre les hommes, s'il estoit aucteur et conseiller à madame sa sœur, pour espérance ou cause de mariaige , de violer en sorte que ce feust son ame , et contredire au sentiment de sa conscience. A quoi, comme il ne la vouldroit ni inciter ni persuader, aussi sçait il très bien que nulles considérations ni persuasions ne la pourroient jamais ni inviter ni induire.
Mais, sur ce que ledict seigneur duc allègue les dangers esquels il mettroit son estât en faisant aultrement, pense ledict seigneur roy que ledict seigneur duc a bien considéré , selon sa prudence , que les mariaiges des princes, oultre l'affection qui est entre les personnes, sont aussi mariaiges de leurs estats, par lesquels les contractans désirent et prétendent se fortifier l'ung l'aultre.
Duquel but ils seroient frustrés sans doubte et l'ung et l'aultre , si ledict seigneur roy venoit à condescendre aux propositions faictes par ledict sieur de Servain ; l'ung, parce qu'en ce faisant, il meriteroit de perdre la créance et auctorité qu'il a acquise et maintenue jusques ici entre ung grand peuple de toutes qualités , et plusieurs nations , par laquelle Dieu lui a faict la grâce de se maintenir contre si puissans ennemis ; l'aultre , parce que , l'ayant ledict seigneur roy perdue en se departant de la fermeté et constance qu'il a tousjours eue en sa relligion , il rendroit son amitié et alliance inutile à tous ses amis et alliés, et nommeement audict seigneur duc , lequel , comme tous sages princes en se mariant , a pour but de s'appuyer de bons et utiles amis.
Espère pour ces raisons ledict seigneur roy que, quand ledict seigneur duc les aura bien considérées, il
272 RESPONSE A L'INSTRUCTION, etc.
ne vouldra faire instance sur chose par laquelle ceste alliance tant désirée des deux se rende dommageable à l'ung , et pour le moins inutile à Taultre.
Mais comment qu'il plaise à Dieu, qui tient les cœurs des princes en sa main, en ordonner et disposer, le prye très affectionnement de croire que ledict seigneur roy désire observer et garderavec lui une amitié estroicte et inviolable, et ne permettra jamais, en tant qu'en lui sera, que ce pourparler, qui auroit esté mis en avant pour estreindre leur amitié , soit en aulcune façon occasion de la diminuer ou dissoudre.
De ce prye ledict seigneur roy ledict sieur de Servain asseurer de sa part son altesse, comme aussi il désire singulièrement qu'elle en veuille faire preuve en l'employant en chose qui soit en sa puissance , n'ayant ledict seigneur roy rien plus à cœur que de perpétuer, par tous bons offices, l'amitié que nature a ordonnée entre eulx , et en laquelle particulièrement le désir qu'il monstre de ceste alliance le confirme grandement et oblige.
Pour traicter avec la rojne d' Angleterre et aultres princes estrangers proiestans , baillée par le roy de Navarre au sieur de Segur, f allant de sa part en juillet 1 583 ; dressée et minutée par M. Duplessis,
Représentera à la royne d'Angleterre Testât de la France, et particulièrement des églises reformées, lequel , grâces à Dieu , j usques ici est paisible , et pourroit continuer tel , selon toutes les apparences , si nous voullions conniver aulx maulx qui se préparent à l'ad-
INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE, etc. 2^3 venir, et contre toute la chrestienté , et contre nous par conséquence; mais que nous appercevons bien que jamais le desseing du pape et des princes qui lui adhèrent, tendant à l'extermination de ceulx de nostre profession , ne feut plus proche d'exécution hiimainement qu'il est, dont ne pouvons, pour nostre debvoir et conscience, que ne remonstrions à tous ceulx qu'il appartient, que dum singuli piignamus , vincimur.
Sans espier davantage les actions du pape, on scait assés que son nom seul l'oblige à poursuivre nostre ruyne; et cestui ci qui règne à présent, n'y a poinct chommé depuis qu'il y est appelle, ayant envoyé jusques au bout du monde des jésuites pour mettre le feu partout, nommeement en Angleterre, Pologne, Suéde, Moscovie, après les avoir pieça establis en Italie, Espaigne, Allemaigne , France, etc. ,011 ils prennent racine de plus en plus. Les Anglois n'en sont moins informés que les aultres par les menées qu'ils ont decouvertes en leurs estats, desquelles ils estoient aucteurs. Il a aussi octroyé au roy d'Espaigne la jouissance des biens ecclésiastiques de tous ses estats, ce qu'il ne faict pas qu'en espérance d'ung accroissement pour son Eglise, trop plus grand que ceste diminution; bref, il a plus accreu la papauté, par ses doulces menées et pratiques, que son prédécesseur par ses rigoureuses procédures et persécutions, et a ratteint ce poinct par ces diligences, que son conseil est aujourd'hui comme Faffinoir de tous les desseings et conseils des princes qui adhèrent à la papauté.
Quelle est l'intention du roy d'Espaigne ? nul n'en peult doubter. Il est conceu , né et eslevé en l'inquisition, qui est la géhenne de la papauté, et en a esté
MÉM. DE DUPLESSIS-MORNAY. ToME II. I 8
274 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE principal exécuteur jusques aujourd'hui. Il a persécuté tous ceulx qui en ont rejette le joug, mesnies s'est mis en hazard d'en perdre ses meilleurs pays; n'a gloire au reste que de se dire (ils du pape el protecteur de l'Eglise romaine; mais particulièrement les Anglois ne peuvent doubler de la haine qu'il porte à leur estât et de l'envie qu'il a de leur prospérité, veu les menées qu'il leur a brassées, tant en Irlande que par l'Escosse, et en leurs entrailles mesmes; veu aussi les torts qu'il prétend avoir receus de la royne d'Angleterre , qui a en plusieurs instances endommagé ses affaires et rompu le cours de ses succès par le secours qu'elle a donné , tant à ses subjects des Pays Bas, qu'au duc d'Anjou pour eulx ; bref, veu qu'elle a preste l'oreille à toutes negotiations contre lui et en tout temps, encores qu'elle ne soit poinct venue jusques aulx pleins effects, tantost en le menaçant d'une alliance avec les François, tantost d'une protection des Flamans, et tantost du secours de dom Antonio, jusques à avoir envoyé sonder et espier le fond des Indes, c'est à dire les plus secrets mystères de Testât des Espaignols.
Or mesme jugement pourra on faire de l'empereur, estant de mesme maison, nourriture et superstition, austrichien, espaignol et jésuite, dépendant aussi de l'auctorité d'une mère très ennemie de nostre relligion, et des moyens du roy d'Espaigne , sans lesquels il ne peult subsister pour des debtes et affaires esquels il est enveloppé , sauf que la nature de Testât d'Allemaigne le contrainct d'atremper son humeur et de patienter, bien qu'impatiemment, avec ceulx de relligion contraire.
Quant au
Estant la constitution des susdicts princes et estats
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telle que dessus, il est tout évident que la royne d'Angleterre ne peult avoir qu'une imaginaire ligue avec eulx. Premièrement, parce que les ligués, pour estre amis, doibvent avoir ung but semblable; au lieu que ceulx là en ont ung non seulement divers, mais contraire au sien , à sçavoir la ruyne de la relligion , en laquelle son estât est fondé. Secondement, parce qu'ils doibvent avoir une mutuelle confiance; au lieu que les offenses mutuelles les rendent tousjours ombrageux, et toutes leurs actions respectivement suspectes.
La royne d'Angleterre ayant à peu près apperceu l'inutilité et danger de telles ligues , y pensoit avoir pourveu par l'estroicte amitié qu'elle avoit faicte avec monseigneur d'Anjou, lequel, pour estre remuant, eust peu tenir et le roy de France et le roy d'Espaigne en escliec , s'ils l'eussent voulleu incommoder, estant de fois àaultre assisté de ses moyens; et le conseil n'estoit mal convenable, s'il eust voulleu procéder loyaument. Mais, en ce qu'il a commis à Anvers et à l'endroict des Pays Bas , il s'est totalement retranché de la communication avec ceulx de la relligion et obligé au parti contraire , pour estre doresenavant le bras droict du pape, veu qu'en ceulx là il a offensé et meurtri tous ceulx qui font mesme profession. Et de faict, s'il eust peu, sans danger de ses serviteurs qui estoient prisonniers, il vendoit les places qu'il tenoit à l'Espaignol, et les rendoit à sa dévotion. Et, depuis qu'il est à Dunkerke, a faict estât nouveau de sa maison, duquel il a retranché tacitement tous ceulx de la relligion, escrivant à ses officiers en France qu'ils n'ayent à payer aulcun qui n'ait attestation d'avoir faict dernièrement ses pasques. Qui plus est, a escrit plusieurs lettres à des principaulx seigneurs de France, par lesquelles il se
276 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE déclare du tout leur ennemi, et les divertit par promesses, par menaces et par toutes sortes de persuasions, de l'amitié du roy de Navarre, erc. Bref, a depesché Julio Birague vers le pape, avec instruction, qu'il regrettoit principalement le mauvais succès d'Anvers, parce qu'il ne lui a peu monstrer, comme il desiroit, ce qu'il a voit au cœur de faire pour le resfablissement de la relligion romaine (comme de faict il avoit eu dispense du pape de s'accommoder avec ceulx du Pays Bas en ceste intention • ; qu'il n'a rien plus en affection que de le lui tesmoigner par quelque aultre effect; et pourtant, le supplie de vouUoir presser et amener à fin la ligue de tous les princes catholiques contre les hérétiques, e^. leur faire dresser une armée à communs frais, de laquelle il puisse estre chef, pour employer sa vie à leur extermination ; et afin que le lien en soit plus estroit , le requiert d'estre aucteur de son mariaige avec une des filles d'Espaigne. Chose certaine, et descouverte par un moyen qui pourra estre dict , et dont desjà le project avoit esté veu avant le faict d'Anvers en certaines lettres à lui escrites par un Italien, qui est ingénieur à Lisbonne, qui portoient exprès que, s'il voulloit, on le feroit chef de ceste ligue; que ce qu'il acquerroit seroit sien, et qu'ils lui feroient conuuencer ses conquestes par un royaume, qui valoit trop mieux, et lui cousteroit trop moins que les pays qu'il poursuivoit.
Ceroyaume, nul ne doubte que ce ne soit l'Angleterre, veu mesmes les mémoires qui en ont esté trouvés sur quelques prisonniers notables en Anvers. Et de faict, comme la royne d'Angleterre a trouvé la seureté et tranquillité de son estât en ce que les estats des roys de France et d'Espaigne ont esté troublés , le roy de France
et le roy d'Espaigne se sentiroient doublement deschargés, s'ils le voyoient bien avant engagé en la conduicte d'une guerre contre l'Angleterre, principalement avec une armée qui ne leur feust suspecte , comme celle ci ne seroit, estant composée de plusieurs parties et faicte de plusieurs mains. Premièrement , en ce que la royne d'Angleterre, qui paravant a secoureu leurs subjects, se trouveroit suffisentement occupée en elle mesmes , laquelle une fois domptée , seroit aisé d'esteindre , ce leur semble, la relligion en leurs estais. Secondement, en ce que mondict seigneur seroit diverti ailleurs, duquel l'esprit inquiet est suspect à l'ung et à l'aultre, et, faulle d'occupation, remueroit les malcontens en France, qui, soubs le mauvais gouvernement, multiplient tous les jours , ou renoueroit à toutes fins avec ceulx du Pays Bas. Car, quant à lui faire commencer l'exécution du desseing de la ligue papale par la France, ils sont si suspects l'ung à l'aultre, que le roy ne le lairra jamais le plus fort à la campaigne, comme de faict, quelque apparence et asseurance qu'il ait donné au roy de son desseing, toutes les fois que Monsieur a voulleu armer pour les Pays Bas , le roy son frère a toujours voulleu avoir une armée sur la frontière.
A ces maulx il est aisé à la royne d'Angleterre d'apporter les remèdes , tant dedans que dehors son royaume , s'il lui plaist de s'aider des occasions que Dieu lui présente maintenant.
Et pour le dedans, ladicte dame royne y sçaura bien pourvoir selon sa prudence, estant au surplus assistée d'ung très bon et très sage conseil, qui avisera en temps, que son estât ne tombe en danger ou dommage.
Si ne peult on laisser de lui dire que, comme ainsi .soit qu'elle n'ait vent plus à craindre que du costé
278 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE d'Escosse, où les roys de France et d'Espaigne lui brassent journellement diverses menées par occasion de proposer divers mariaiges au roy d'Escosse, n'y a rien aujourd'hui à quoi elle deust plus penser qu'à le marier bientost en lieu dont elle n'ait aulcun danger à craindre, et neantmoins quelque utilité à espérer, si besoing est : bientost, parce que les princes n'attendent pas volontiers long temps à se marier, et que cestui ci, en ayant esté recherché si jeune , attendra moins qu'ung aultre ; et que cependant , soubs ombre d'ambassades pour mariaige, on pratique de le divertir de la relligion, de l'amitié d'Angleterre, et de la bonne opinion qu'il avoit eue de ceulx qui auroient manié sa jeunesse et son estât pendant icelle jusques à présent; et pareillement en bon lieu, parce qu'aultrement on l'alliera ou obligera à la maison d'Espaigne ou de France, en lui donnant une fille d'Espaigne, de Lorraine ou de Florence, toutes ennemies, soit pour Testât ou pour la relligion et aultres considérations, de Testât d'Angleterre , dont peult , puis après, avenir la ruyne de TEscosse, et par conséquent de lAngleterre mesmes, comme mieux sçavent ceulx qui en cognoissent de plus près la condition présente et les hu'neurs.
Le plus propre mariaige scmbleroit estre celui de madame la princesse de Navarre , princesse née et nourrie en la vraie relligion , sœur d'ung prince que les Eglises de ïVance ont choisi et recogneu pour protecteur contre la tyrannie du pape et de ses adherens; et qui ne peult estre, pour les torts qu'il retient à sa maison, qu'ennemie du nom d'Espaigne; en oultre, pour Tamitié que la royne d'Angleterre portoit à la feue royne sa mère, et pour les faveurs qu'elle en receut au fort de ses affaires, obligée à ladicte dame et royne,
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estant tout certain qu'elle serviroit d'une liaison entre l'Angleterre et l'Escosse ; comme au contraire d'une barre bien forte entre les pratiques d'Espaigne et de France et Testât d'Angleterre.
Ce que toutesfois on ne propose poinct pour advantage selon le monde , que les serviteurs du roy de Navarre trouvent en ce mariaige , car ladicte dame est de long temps recherchée de M. de Savoye , duquel la grandeur est prou cogneuc, qui fraischement y a envoyé le sieur de Servain avec conditions favorables, et de M. de Lorraine pour son fils, qui est prince riche et aisé , et par le moyen duquel on s'obligeroit la maison de Lorraine , qui seule semble faire obstacle à la grandeur qui se prépare au roy de Navarre; bref, de monseigneur d'Anjou et du roy d'Espaigne mesmes, qui a diverses fois et tout fraischement en ont faict tenir propos. Mais parce que le roy de Navarre se propose la gloire de Dieu , qui doibt précéder toutes aultres considérations en nos alliances, et qu'on recherche sa bénédiction sur tous advantages, qui affermit et establit les sceptres et thrones de ceulx qui cherchent avant toutes choses l'establissement et affermissement de son royaume.
Pour le dehors, la royne d'Angleterre, qui pour sa grandeur et richesse tient le premier lieu entre les princes qui ont embrassé la vérité, les peult tous réunir en une contreligue , pour s'opposer aux pernitieux desseings des ennemis de la relligion; à quoi ni la saison du temps ni l'affection des hommes ne feut jamais plus disposée.
Aultresfois elle a recherché alliance avec les princes protestans d'Allemaigne. Ils estoient froids et sourds , parce qu'ils ne voyoient ni prevoyoient aulcun danger.,
28o INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE faisoient au reste chacung son cas à part , tellewient qu'il les falloit aller rechercher de maison en maison, et persuader Tung après Taultre. Au contraire, aujourd'hui ils cognoissent les pratiques de la maison d'Austriche, qui ont trop plus pareu soubs l'imprudence de ce jeune empereur nourri en Espaigne, en peu de jours, que soubs la prudence des precedens en plusieurs années. De là est adveneu qu'ils ont communiqué leurs conseils, pour empescher qu'ung roy des Romains ne feust créé de ceste maison ; et sur ce est adveneu très à propos que l'archevesque de Cologne , électeur du sainct empire , s'est déclaré de la relligion , par les moyens duquel ils sont asseurés de la pluralité des voix , en ayant maintenant, des sept les quattre, oultre celle de l'archevesque de Mayence , qui semble incliner à ce parti. Cela les a obligés à le maintenir contre ses ennemis ; et, comme ils ont veu que l'empereur, le roy d'Espaigne et les princes catholiques se joignent contre lui, et par conséquent contre eulx , ils se sont reveillés et ralliés ensemble. Tellement qu'il est tout évident qu'ils ouvriront très volontiers les oreilles aux propositions qu'il plaira à la royne leur faire pour le bien commun de la chrestienté, et se sentiront honorés quand elle leur offrira son alliance. Joint qu'il sera trop plus aisés de traicter avec eulx que, par ci devant, estant iceulx joincts pour la plus part en ung corps jà formé, au lieu qu'ils estoient comme par pièces.
Telle alliance sera honorable à la royne, et debvroit S. M. prendre au poinct d honneur qu'aullre la procurast qu'elle; lui sera utile à son besoing contre tous les ennemis ci dessus nommés, comme il feut très bien recogneu par le feu roy son père, quand il traicta avec les protestans, qui n'estoient pas lors si forts d'un tiers
qu'ils sont maintenant. Et, quant à ce qu'on l'en a destournee aultresfois, disant qu'elle n'est pas si honorable
que celle qu'elle a avec les roys de et d'Espaigne, etc.,
qui sont princes plus grands ; est à considérer premièrement qu'elle n'en peult avoir qu'imaginaire avec ceulx là, qui ont aultre but qu'elle, comme a esté dict ci dessus. Secondement, qu'es ligues de compagnons, qui a compagnon, a maistre, à plus forte raison, où d y a quelqu'ung qui se présume plus grand; il faict tousjours ployer les affaires de ses associés aux siennes. Tiercement, qu'au contraire en ceste ligue, la royne, qui y tiendra le premier lieu , y présidera, non en ordre seulement , mais en commandement. Et de faict , sans repeter de plus hault , la ligue des Vénitiens avec le pape et le roy d'Espaigne, ces années passées, quelque nécessité qui les liast, et les Vénitiens plus que les aultres, ne peult durer, parce que le roy d'Espaigne la voulloit accommoder à ses affaires. Celle du roy de France avec les Suisses est immortelle, et ne s'interrompt jamais, et sert tousjours en gênerai et en particulier à ses desseings.
Ung obstacle pourroit s'entrejetter en ceste negoliation de ligue , à sçavoir , le différend qui est entre nos confessions sur le poinct de la cène; pour lequel lever se pourroient aisément traicter deux poinctsaveclesdicts princes. L'ung est que ce différend soit remis, selon l'exemple de l'Eglise ancienne, à ung synode gênerai de toutes les Eglises reformées de l'Europe , quand il aura pieu à Dieu leur donner repos. L'aultre , qu'en attendant, nous demeurions frères et bons amis, et que silence soit imposé à toutes contentions dépendantes dudict différend tant de bouche que par escrit.
A ceste negotiation le roy de Danneraarck a jà beau-
28-2 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE coup aidé envers monsieur l'électeur de Saxe, son beau frère, qui en a modéré sa rigueur envers ceulx de nostre confession, et diminué sa faveur envers quelques docteurs, qui servoient de boutefeus en AUemaigne. Et Tauctorité de la royne d'Angleterre auFa grand pouvoir vers lui; comme aussi n'y a doubte qu'il ne se renge volontiers à ceste ligue , si elle l'entreprend , voyant les pratiques que les jésuites font avec le roy de Suéde et aultres ses voisins contre lui.
S'y adjoindront avec le roy de Navarre, et soubs son auctorité toutes les Eglises de France, qui ne désirent rien plus que cest accord. Mais, pour ne perdre temps, et parce que ceste roue se poussera mieulx par plusieurs tout ensemble, et en ung mesme temps, que par cbacung à part, sera suppliée la royne d'Angleterre d'envoyer des ceste heure quelque gentilhomme de son royaume, notable et qualifié, vers le roy de Dannemark et les princes d'Allemaigne , pour negotier ces deux affaires , à sçavoir la reconciliation de nos églises avec celles d'Allemaigne , et une ligue générale de tous les princes qui ont embrassé la reformation, de laquelle elle soit le chef, pour s'opposer à la ruync que le paj)e et ses adherans nous brassent. Les sieurs de Sydney, deTillegœur, deRandoIff etDamdson,etc., y seroient propres pour leur qualité et suffisance.
Quand les plus notables princes d'Allemaigne en seroient persuadés , il loiu' seroit aisé d'y induire les villes impériales, chacung cndroictsoi. Les Suisses aussi et leurs alliés, que le pape a voulleu brouiller à diverses fois par l'envoi de ses nonces, ne s'en reculeroient. Et quant au roy de Navarre, il y entreroit volontiers avec tout ce qui dépend de lui, à telles char^'es et conditions qu'il seroit trouve bon , estant resoleu de n'espargnev
biens ni vie pour la défense de la relligion, et manutention de la cause commune. Comme aussi y a apparence que ceulx du Pays Bas, en la perplexité où ils se trouvent, se tiendront heureux d'y estre receus, lesquels, certes, la royne d'Angleterre doibt garder comme les boulevarts de son royaume, et non avec moins de raison que l'Allemaigne garde la Hongrie contre le Turc.
Geste ligue, qui seroit toute composée des peuples plus belliqueux de la chrestienté, seroit plus forte que ligue que puissent faire les catholiques romains; mais d'autant plus encores que tous y tendroient à ung but ( commun de défense, et n'auroient rien à prétendre les ungs contre les aultres ; au lieu que les roys de France et d'Espaigne et aultres leurs associés ont beaucoup de querelles à demesler de longue main, tendent tousjours à enjamber sur Testât et honneur l'ung de Taultre, et par estre ou se penser éloignés de tout danger, ne se peuvent supporter les ungs les aultres.
Et quant aux conditions de ceste ligue, ce seroit à chacung à se proportionner à ses moyens; sauf qu'on y pourroit suivre à peu près les erres de celle qui feut tracée entre le roy Henri d'Angleterre et les princes protestans, et depuis, à diverses fois reniise sus par la royne, en laquelle il offroit de contribuer autant que deux électeurs, quels qu'ils feussent. Et ne fault oublier qu'une chose hasteroit bien ceste conclusion , sans qu'il en coustast rien à ladicte royne, à sçavoir si elle faisoit porter deux au trois cens mille escus, qu'elle laissast en depost en Allemaigne, pour estre employés à toutes occasions à la défense de la cause commune par quelque bout qu'elle feust attaquée. A quoi le roy
284 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE de Navarre, selon ses moyens, nonobstant qu'il ne soit pressé de mal, a désiré donner exemple à tous, envoyant présentement bonne somme d'argent et grande quantité de bagues de grand prix, pour commencer la masse commune en Allemaigne.
Es Pays Bas.
Passera d'Angleterre par les Pays Bas, où il verra M. le prince d'Orange, et Tasseurera de plus en plus de l'amitié du roy de Navarre.
Et parce que Dieu a faict la grâce aulx Pays Bas de les appeller à la reformation de son Eglise, et que nommeement les églises de France et des Pays Bas sont unanimement conjointes en mesme confession de foi , communiquera avec ledict seigneur prince des moyens de parvenir à la reconciliation desdictes églises avec celles d'Allemaigne , suivant la conclusion qui en auroit esté prise au synode national de Vitré en Bretagne, auquel lesdictes églises auroient, par la grâce de Dieu, comparu par leurs députés, et se seroient adjointes à la negotiation y concleue, pour ladicte reconciliation des confessions.
Pourtant, requerra ledict seigneur prince , pour davantage auctoriser ladicte negotiation , en laquelle toute la chrestienté en gênerai et les Pays Bas en particulier sont très intéressés, de vouUoir tenir la main qu'au plustost soit envoyé quelque personnage notable et qualifié de la part des estais desdicts pays vers le roy de Dannemarck et princes protestans du sainct empire, pour, d'ung commun accord, poursuivre la reunion de toutes les églises qui ont requis la reformation.
Et sur tout , attendant que Dieu ait illuminé les cœurs de tous pour discerner la vérité, pour obtenir
AU SIEUR DE SEGUR. 28 !j
ces deux poincts. Premièrement , que les différends. qui sont entre les églises d'Allemaigne appellees de la confession d'Ausbourg et les nostres de France, Angleterre , Pays Bas , Suisse, etc. , soient remis au premier synode gênerai de toutes les églises reformées, auquel il plaira à Dieu de nous assembler. Secondement, qu'en attendant icelui, nous demeurions frères et bons amis, et imposions silence à toutes contentions et invectives tant de bouche <jue par escrit.
De ce faict pourra, selon qu'il trouvera par advis sur les lieux , traicter avec les estats des Pays Bas, ou ^avec les plus notables personnages et ministres des églises, encores qu'il y ayt apparence qu'aulcuns feront difficulté de despescher ceste légation tandis que les choses demeureront en doubte avec S. A.
Et, si elle est resoleue, seroient très propres pour en avoir la charge , M. de Sainct Aldegonde , M. de Vander Mylen , ou M. Junius, desquels le premier et le dernier sont maintenant comme hors de charge ; le second retiré en Hollande, mais qui se pourroit excuser pour cause de maladie. M. Taffin ou M. Sarravia de Gand, pour leur prudence , doctrine et modestie , y seroient aussi très idoines, si on y veult adjomdre ung ministre.
Le tout sans séjourner beaucoup es dicts pays , pour la longueur qui est ordinaire en leurs affaires , et mesmes en la confusion où ces derniers malheurs les ont mis. Et adjoustera à ces fins tout ce qu'il verra appartenir pour les y exhorter et induire.
N'oubliera à adviser avec ceulx qu'il verra bon estre, quel moyen il fauldroit tenir pour faire achennner les mestiers de delà en Bearn, leur remonstrant les commodités dudict pays, etc.
286 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE En Dannemarck.
Asseurera le serenissime roy de Dannemarck de l'amitié estroicte et singulière du roy de Navarre envers hii , lequel, bien qu'esloigné de lieux , se sent neantmoins très proche d'affection envers tout ce qui le touche, ayant pieu à Dieu, pnr sa saincte grâce, les unir en une niesnie relhgion, qui est le plus estroict lien qui puisse estre entre les hommes.
Aussi le remerciera très affectionnement de la peine qu'il lui pleut prendre ces années passées à l'instance et prière dudict seigneur roy , tant envers monsieur l'électeur de Saxe son beau frère, qu'aultres très illustres princes et estats du saint empire, pour la pacification et reconciliation des différends qui sont entre quelques églises d'Aliemaigne et celles de France , Angleterre, Escosse, Pays Bas, Suisse, etc. , qui auroient esté enaigris par la précipitée condamnation de peu de docteurs, et maintenant, par sa prudence et vigilance, seroient en quelque meilleur train de s'appaiser , au grand bien et advancement de l'Eglise de Christ ; duquel œuvre , certes autant louable que nécessaire , toute la chrestienté commence à sentir de loing le fruict, et l'espère percevoir à bon escient par la continuation de son zèle et affection envers la gloire et service de Dieu ; et S. M. remportera, sans doubte à bon droict , ung remerciement indicible de tous ceulx qui vivent , et une très louable mémoire envers toute la postérité.
Particulièrement, lui testifiera de la part dudict seigneur roy de Navarre, combien les églises de France se sentent obligées à lui de ce qu'il a si vertueusement embrassé une entreprise si royale, mesmes au temps que
la pluspart s'endorment en leur repos avec peu de soing du bien et advancement de la chrestienté ; et le supplie de toute son affection d'y voulloir à ce coup mettre la dernière main , pour en avoir la louange entière, lui offrant à ceste fin tout ce qui s'y peult apporter de sa part, d'aide, d'auctorité, de vigilance et de sollicitude , et le pryant de lui communiquer, selon sa prudence et affection, les moyens qu'il estimera debvoir estre tenus pour y parvenir au mieulx et au plustost que faire se pourra.
Sur ce donc lui ramentevra qu'il auroit esté trouvé bon ci devant que , selon la louable coustume de l'Eglise ancienne, qui a esté soigneuse d'assoupir les différends et prévenir les schismes , ung synode gênerai feust assemblé de toutes les églises reformées de la chrestienté, auquel les differens qui sont entre nous, feussent meurement debatteus , deuement examinés et finalemens décidés ; ce qua les églises de France désirent imanimement,et poursuivront très ardemment de leur part. Comme de faict elles supplient très humblement ledict seigneur roy de tenir la main de toute son auctorité envers tous les roys , princes et estats qu'il appartiendra, que ledict synode gênerai soit convoqué en sa deue forme, en lieu commode, au plustost que lestât de la chrestienté le pourra permettre.
Mais parce que, puis qu'ainsi a pieu à Dieu, plusieurs notables parties de l'Eglise reformée ont esté et sont troublées de guerres, ou cruellement persécutées, des calamités et adversités desquelles quelques docteurs , peult estre trop à leur aise , n'ont poinct eu honte d'abuser, jusques à les condamner comme hérétiques , les retrancher de la communion de leurs églises, et, en tant qu'en eulx est, les extermnier du
288 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE monde, .tu lieu de compatir à leurs misères, c'est à dire aulx afflictions de Christ ; proposera audict seigneur roy, qu'attendant que ledict synode gênerai soit tenu en temps et lieu propre, il veuille employer son ,auctorité en ces deux poincts principaulx ; premièrement , que les susdicts differens soient remis et renvoyés audict synode gênerai , lequel neantmoins on acheminera autant que faire se pourra. Secondement , que doresenavant silence soit imposé tant de houche que par escrit à toutes contentions et invectives qui peuvent enaigrir la plaie, que nous debvons restraindre, attendans une parfaicte cure , demeurans réciproquement frères et bons amis, comme nous sommes enfans de mesme père et cohéritiers en l'héritage que Christ nous a acquis.
Pour ces choses acheminer , le pryera très affectionneement de voulloir envoyer quelque personnage notable de sa part vers monsieur l'électeur de Saxe, son beau frère, et aultres princes et estats du sainct empire, avec lettres et instructions favorables, pour auctoriser de plus en plus ladicte negotiation; et, en cas - que sadicte légation ne feust si preste, de lui bailler à lui mesmes lettres tendantes à ceste fin à tous ceulx qu'il verra convenir, dont, et de tout ce qui concernera cest affaire, prendra soigneusement advis et conseil de M. de Danzai , ambassadeur du roy très chrestien , par le moyen duquel aura accès et communication en Dannemarck et lieux circonvoisins, vers tous ceulx qui peuvent aider en cest affaire , desquels il entendra de lui les moyens, humeurs et conditions.
N'omettra au reste de remonstrer vivement audict seigneur roy les pratiques du pape , de l'empereur , des roys de France, d'Espaigne, etc. , contre la vraie relli-
gion , qui se découvrent et acheminent de jour en jour; celles mesmes qui se dressent contre son estât par le moyen des jésuites, telles qu'il les entendra mieulx de plus près, employant pour cest effect les raisons amplement contenues en l'instruction générale , et aultres que sa prudence et le temps mesmes lui administrera. Le tout pour lui faire sentir combien il est besoing que Jes princes, que Dieu a unis en la vraie relligion , se reunissent de conseils et de forces, pour la défense d'icelle ; et pour l'exhorter à avancer et procurer de tout son pouvoir ceste saincte et nécessaire union ; de laquelle aussi , sans lui fliire rien sentir plus avant, pour les causes à lui cogneues, pourra sonder les moyens, devisant avec M. de Danzay et aultres, et remettant à celui que, la royne d'Angleterre envoyera exprès, à en traicter plus profondement avec ledict seigneur roy de Dannemarck , ceulx de son conseil , et aultres personnages affectionnés au bien de la relhgion. Pour la fin, etc.
Pour les princes et estais du sainct empire , faisans profession de la relligion reformée.
Leur remonstrera à tous en gênerai , et chacung en particulier, combien l'union est requise entre princes et estats qui font profession de mesme relligion ; et combien, au contraire, la division qui est survenue, pour certains differens en la doctrine, a apporté de reculement aux Eglises, lorsqu'elles prenoient leur cours, et achoppé les infirmes, pour ne s'adjoindre poinct à la vérité.
Que le roy de Navarre n'en veult poinct rechercher les aucteurs ni les sources, qu'il ne pourroit sans leur lionte et sans douleur; mais qu'il doibt suffire que le
MÉM. DE DUPLESSIS-MOKNAY. ToME II. 1 O
1^90 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE mal en est prou cogneu , et que tous les gens de bieiï souspirent après le remède, lequel sera plus utile, et peult estre plus aisé de trouver, que s'accorder ensemble de ceulx qui ont faict le mal.
Qu'il est tout persuadé à toutes personnes vrayment chrestiennes, que nous sommes d'accord des fondemens de la relligion, à sçavoir, de la gratuite remission des peschés, acquise par la mort de Christ, fils éternel de Dieu , vrai et unique médiateur du genre humain , à ceulx qui croient en lui ; qui plus est, combattons par mesmes raisons et argumens les abus et erreurs introduits en l'Eglise par le pape et les siens ; mesmes , convenons au poinct de la Cène , duquel est toute la dispute, en ce qui est de la substance du sacrement, chacung estant asseuré d'y recevoir vraiment le corps de Christ. Partant, que ne restant controverse entre nous que de la manière d'y participer, c'est à dire, de modo prœsentiœ , c'est une chose insupportable que in querendo modo , nulliim plane modum adhibeamus, omnem excedamus.
Que les catholiques ont esté beaucoup plus prudens (je ne veuk dire charitables), lesquels, avant que le docteur Luther, de bonne mémoire , leur feist la guerre, exercoient, pour ce mesme article, inimitiés et querelles mortelles, et n'avoient peu encores en tomber d'accord; jusques là qu'il se trouve en leurs docteurs scholastiques dix ou douze opinions sur ce ponict , ou diverses, ou contraires, lesquelles personne ne vouloit céder tant soit peu, comme il se voit en Lombard , Thomas , Lescot , Durand , Gabriel Biel , Bonaventure , Picus Mirandula , etc. , qui s'entrecoupent la gorge ; ce neantmoins, qu'ils ont trouvé moyen, pour nous persécuter avec plus de repos et de loisir, d'assoupir
AU SIEUR DE SEGUR. agi
toutes ces contentions entre eulx; ce que, pour nous défendre d'une évidente ruyne, nous n'ayons encores peu obtenir de nous pour nous mesmes, en une cause trop plus appointable et facile.
Que l'Eglise ancienne nous en a assés enseigné le remède, quand, en tels différends, pour prévenir les schismes qui en pouvoient naistre, elle a ordonné les synodes , par le moyen desquels plusieurs notables plaies ont esté heureusement guaries et cicatrisées. Et pourtant, qu'à leur exemple, le roy ne Navarre prye très affectionnement tous les très illustres princes et estats du sainct empire, qui ont protesté pour la reformation de l'Eglise clirestienne, de tenir la main qu'un synode gênerai soit teneu au plus tost que faire se pourra , de toutes les églises reformées de la chrestienté , de la forme duquel entre ci et qu'il se puisse assembler, on s'accorde à loisir ensemble, auquel tous les différends qui sont entre nous puissent estre bien et deuement débattus, meurement examinés, et finalement resoleus et décidés.
Mais qu'il déplore à bon escient que, pendant que ce remède tarde , à cause des troubles dont les églises reformées sont agitées en plusieurs notables parties , aulcunes sous la croix, et aultres soubs la guerre, ces plaies s'enaigrissent et s'enveniment par les importunes contentions et ambitieuses disputes de ceulx bien souvent qui, selon leur charge et vocation, y debvroient principalement apporter le restreintif et l'emplastre, mesmes jusques à s'entrecondanmer , excommunier et exterminer , en tant que possible est. Choses qui , attendant que ledict synode gênerai se puisse commodément assembler, requièrent, à son advis, ung plus prompt et plus présent remède.
Requerra donc en attendant, que, pour éviter ces inconveniens, par lesquels TEvangile de nostre Seigneur Jésus Christ est exposé en risée, et son Eglise en proie, lesdicts très illustres princes et estats protestans du saint empire y veuillent pourvoir, comme il sembleroit aisé par les deux moyens qui ensuivent. Premièrement, en remettant audict synode gênerai tous les différends de doctrine qui sont entre leurs églises et les nostres,sans qu'aulcune église particulière en puisse décider au préjudice respectivement l'une de Taultre. Secondement, que silence soit imposé à toutes contentions et invectives , tant de bouche que par escrit, et que , nonobstant ces différends, l'union, amitié et fraternité demeure, et soit observée entre nous. Ce que ledict seigneur roy promet, tant en son nom qu'au nom des églises de France, desquelles il est requis, et fera effectuer par tous ceulx qu'il appartiendra de poinct en poinct.
Cet obstacle estant levé, se promet ledict seigneur roy qu'il sera trop plus aisé que ci devant, de j^arvenir à l'eslroicte union qui doibt estre entre tous les princes et estats de la relligion reformée, et à laquelle non seulement le debvoir clirestien nous convie, mais mesmes le pouvoir, les effects, les brigues et les ligues de l'antechrist et de ses supposts nous exhortent et contraignent.
Employera donc, pour les y amener, les raisons au long déduites en ung mémoire plus ample , dont il est chargé; mais particulièrement leur remarquer soigneusement l'interest qu'ils y ont pour leur regard, qui les doibt faire estroictement rallier ensemble, et puis avec les princes et estats voisins qui ressentent ce danger avec eulx.
Seront donc remémorés lesdicts seigneurs , princes
AU SIEUR DE SEGUR. sgS
et estais du sainct empire, que le roy d'Espaigne n'a aujourd'hui qu'ung seul fils, et si maladif et délicat, qu'on attend sa mort à toutes heures; icelle avenant, que toute ceste puissante monarchie tombe en une fille aisnee qu'il veult marier à l'empereur mesmes, ou à l'un g de ses frères. Quand l'auctorité de l'empire sera rejointe à la puissance et grandeur d'Espaigne, demeurant cependant l'Allemaigne déchirée comme elle est, et mal asseuree du secours des voisins, jugent ]esdicts seigneurs princes, selon leur prudence, quel moyen ils auront d'empescher que la maison d'Austriche ne se rende l'empire héréditaire, ne départe leuis honneurs , biens et dignités à ses partisans , comme aultresfois auroit esté projette, et enfin ne mette soubs les pieds les anciennes libertés d'Allemaigne.
A cest inconvénient seroit remédié, comme aulcuns sages princes auroient jà projette par l'élection d'ung roy des Romains, d'aultre maison que celle d'Austriche, pour à laquelle parvenir , Dieu leur auroit suscité et esclairé en la vraie relligion l'archevesque de Cologne, par le mesme moyen duquel ils se peuvent asseurer de la pluralité des voix , et lequel , oultre plusieurs aultres justes causes et notables raisons, ils doibvent maintenir contre l'oppression des catholiques romains pour celle ci.
Mais , parce qu'il y a apparence que la maison d'Austriche ne se lairra despouiller paisiblement d'une dignité dont elle est vestue de si long temps qu'elle la ressent non moins que la peau mesmes , et fera par conséquent tous ses efforts par le moyen du pape, du roy d'Espaigne et ses aultres alliés, pour la retenir; seroit besoing que, de bonne heure, lesdicts seigneurs princes et ostats du sainct empire , qui sont intéressés en ceste
294 INSTRUCTION DU ROY DE NAVARRE, etc. cause, se liassent et unissent bien estroictement ensemble. En après, traictassent une bonne et ferme ligue avec les estais voisins qui ont part à cest interest et danger, comme avec la royne d'Angleterre , le roy de Dannemarck , les Suisses et aultres qui ont occasion de s'opposer à la grandeur d'Austricbe , et l'avoir pour suspecte ; comme en pareil cas les dicts seigneurs princes auroient faict avec Henri, roy d'Angleterre, n'estant encores, icelui, conjoint en relligion avec eulx , au lieu que tous les susdicts le sont aujourd'bui et en relligion et en cause.
A ceste ligue , très volontiers s'adjoindra le roy de Navarre avec tout ce qui dépend de lui , pour la défense des églises reformées contre la tyrannie du pape et de ses adherens. Lequel, nommeement advenant la mort du roy d'Espaigne, a de très grands moyens d'escorner de ce costé là la grandeur d'Austricbe , et y seroit sans doubte béni de Dieu et du peuple , pour les insignes torts qu'il en areceus; dontl'Allemaigne auroit moyen de se décharger tant plus tost de la tyrannie qui est à craindre.
Exhortera donc lesdicts très illustres princes, seigneurs et estats protestans du sainct empire , pour le bien commun de la chrestienté, d'avancer, chacung en son endroict, ung si sainct et nécessaire affaire, lequel, s'il est bien considéré , ne leur importe moins que la crainte du Turc ou la défense de la Hongrie ; ains , peult estre d'autant plus , qu'il leur est non seulement proche, mais aussi intérieur; offrant de la |)art dudict seigneur roy , d'y apporter tout ce que Dieu lui a donné d'auctorité , de moyen et de vie , etc.
JUSTIFICATION DES ACTIONS, etc.
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