‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 6 sur 83 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

sont petits. Je vous asseure bien qu'il en est deu fort peu en la receste d'Albret, en Armagnac peu; en Rodez, la Ligue a levé tout ce qu'elle a peu. Si par raisons vous jugés que lesdictes assignations doibvent précéder la myenne, et que vous y aiez de l'affeciion, je consentiray et obeyray à vostre désir et intention pour le regard dudict sieur de Laborde , et que en vostre visa vous mettez de vostre main ceste condition, sans faire mention d'aultre, pour ce qu'aultrement vousme mettryez bors de toute espérance et de ressource, comme il m'en est advenu d'un aultre mandement que j'avois sur les lods et ventes de main morte de Foix avec Lacoste, sans que j'enaye peu toucber un sol, pour les empeschemens que vous avés entendus , et pourtant il vous plaira , monsieur, commander à vostre secretayre de recbercber parmi ses papiers mondict mandement , et le vouloir viser, avec conditions ou sans conditions , et ainsi qu'il vous plaira ; encores je me deffîed'en estre jamais satisfaict , non plus que je ne l'ay encores esté de Taultre sur Foix, si ce n'est que la longueur du temps et le bénéfice de la paix et la voye de la justice nous donnent les moyens et la facilité. Mon indisposition et l'esloignement me font restraindre; car aultrement je m'asseure que vous m'oyant, et entendant mes raisons, vous consentyriez que je fusse aultrement gratiffié. Je vous avois aussi faict entendre que non obstant la dispense de service à moi accordée par le roy, et par vous visée, M. Malet avoit faict difficulté (non de payer, car il n'a point d'argent) , mais de m'assigner sur lesdicts arrérages sans vostre commandement, h cause de certaine ordonnance du conseil , faicte à Tours, vous suppliant lui mander de m'assigner en quelque lieu que ce fust : je n'ai poinct entendu sur ce vostre intention.

DE M. DEMAZELIERES. 89

Je vous supplie très humblement, monsieur, m'accorder ces deux poincts, affin que si je ne puis toucher argent, je puisse pour le moings m'aider à ladvenir des expéditions pour la conservation de mes droicts, et je ne lerrai pas d'en avoir autant d'obligation avec service , et mettrai peyne de le tesmoigner à toutes les occasions qu'il vous plaira m'employer.

Des nouvelles de deçà je ne vous sçaurois représenter rien qui vaille. M. de sentant la trêve, a voulleu faire sa dernière main, et a couru jusques à Saint-Palays en Navarre , qu'il a surprins, pillé et saccagé, tué et prins beaucoup de gens; M. Desponcle le père est des morts. M. de la Monnoye est des prisonniers avec aultres conseillers. Le butin est grand et la désolation estrange. Vous aviez entendu la mort de M. de Ghoisy, et hyer nous entendismes celle de M. Descaudemat, ci devant gouverneur de la citadelle de Condom , qui s'estoit rendu fort bon serviteur du roy.

Nous avons délégué pour aller vers le roy, en l'assemblée proposée par le sieur de Viçose , ceulx là mesmes que le roy a nommés , à sçavoir, M. de Fabas pour la noblesse , et M. de Feydeau pour la justice. Il a esté aussi advisé d'y renvoyer un ministre, qui est le sieur de Chauveton , ainsi que vous entendrez par ledict sieur de Viçose.

Monsieur, faites-moi ce bien et faveur de me tenir en vos bonnes grâces, et me tenir pour jamais pour vostre très humble, etc.

De Nerac , ce 23* aoust 1 573.

4o REMONSTRANCE

Aulx Estais de Blois pour la Paix , sous la personne d'ung Catholique romain , Van 1576.

Nous avons grandement à louer et remercier Dieu de ce qu'après tant de maladies et de recheutes l'une sur l'aultre, qui, selon toute raison, debvoient mettre ce povre roiaume en terre, il lui plaist toutesfois, par sa singulière bonté, lui donner encores quelque respit pour se relever. Mais singulièrement avons à le louer de ce qu'il lui a pieu mettre au cœur de nostre roy de mettre la main à ceste cure, autant digne de sa grandeur, que grand est le mal qui l'afflige; et par moiens autant propres à le remettre sus , que les precedens estoient expediens à le ruiner. Le médecin, qui voit son patient débilité, commence sa guerison par le faire reposer, par le mettre au lit. Nostre roy voiant ce povre roiaume, par ung flux de sang de douze ou quirtze années, si pasle qu'il faict pitié à tout le monde , et si debile qu'il n'en peut plus , veut ensuivre la mesme méthode. Pour en commencer la cure il le met en paix. Le médecin, en une maladie longue, dangereuse, embrouillée, où l'estomac ne se peut amander sans faire tort au foie, quelque sage et expérimenté qu'il soit, quelque bien versé en la complexion du patient , appelle toutesfois de Taide, et entre en consultation avec d'aultres, pour, de tous les advis, recueillir le plus salutaire. Nostre roy, pareillement en la maladie de ce povre roiaume, qui procède de plusieurs causes, qui a divers symptômes, divers accidens , et tels que l'ung ne peut s'alléger sans nuire presques à l'aultre.

AUX ESTATS DE BLOIS. 4i

ne se veut fier ni en sa prudence seule, ni au bon advis de tant de vieux conseillers qu'il a près de lui ; mais veut convoquer toute la sagesse , tout le conseil de ce roiaume ensemble pour y pourvoir, et ce d'autant plus soigneusement, que le patient dont est question est tel, qu'en sa vie nous vivons, et en sa mort nous périssons tous ; mais comme en vain le médecin ordonne , et pour néant se font les consultations, si le patient veut faire des excès à sa teste , au lieu d'aider lui mesme à se guérir; en vain aussi nostre roy a il ordonné la paix et convoqué les estats, qui sont les deux remèdes propres, l'ung pour r'estancher le sang ,et l'aultre pour consolider la plaie, si nous ne nous abstenons tous unanimement de la regratter, et ne nous disposons à aimer avant toute chose le repos et la paix, sans laquelle toutes les ordonnances des estats et toutes les receptes et régimes qu'on nous sçauroit prescrire ne peuvent de rien profiter.

Je dis que sans la paix les estats ne nous servent de rien , ce qui se peut prouver en peu de mots. Es estats le tiers estât, réduit pour la pluspart à extrême povreté, demandera d'estre soulagé, ce qui sera malaisé tant que le roy soit acquitté; or tant s'en fault que le roy s'acquitte par la guerre, qu'il lui fauldra créer tous les jours nouvelles debtes. Et le povre laboureur souffre plus en un jour par les excès de la gendarmerie qui fourrage tout pendant la guerre, que par la taille et les taillons de toute une année. Le gentilhomme requiert que le tiers estât, en la personne duquel il paie et l'impost et la taille, soit soulagé; que son sang propre , dont, ces dernières années , on a esté trop prodigue , soit espargné; que ses honneurs et prérogatives lui soient rendues et conservées : or il est certain

que la guerre, qui ne se peut faire sans hommes et sans argent, ruinera ses fermiers et pillera ses subjects de plus en plus; qu'elle espuisera jusques à la dernière goutte le suc et le sang de la noblesse; bref que, comme mère de desordre et de confusion , elle transférera tousjours ailleurs, et le plus souvent aux plus indignes , l'honneur et la prérogative qui lui est deue. Le clergé se plaindra que ses biens sont ruinés par ses ennemis, mangés par ceulx qui s'en disent amis, vendus tous les jours par le roy mesme. Ce sont tous maux procedans de la guerre , laquelle coustumiement se faict payer des maulx mesmes qu'elle faict , et qui s'augmenteront tant plus elle continuera. Tous d'un accord requerront la reformation de la justice , de la vente des offices, etc.; or est il que la vente des offices, c'est à dire de la justice, a esté ordonnée et entretenue pour la nécessité des guerres , et partant durera autant que ceste nécessité; que les injustices dont on se plaind proviennent pour la plus part de là; bref que c'est ung proverbe ancien assés approuvé par ces derniers temps. Qu'entre les armes, et parmi les bruits de trompettes, la voix des bonnes loix ne peut pas bien estre entendue. Nous aurons donc beau proposer de beaux cahiers aulx estats, nous aurons obtenu de beaux reglemens, à chaque plaie on nous aura donné emplastres; mais tout cela en vain, si nous regrattons les plaies qu'on a eu tant de peine à resserrer, et sommes si malavisés que de rentrer de gaieté de cœur en la guerre dorit elles procèdent. Concluons donc que si nous desirons les estats , il nous fault embrasser la paix ; et si nous n'embrassons la paix, pour néant courons nous après les estats, desquels aussi bien les effects seront nuls sans la paix.

En ce poinct y en aura peut estre qui diront qu'ils désirent bien la paix, mais non selon les articles qui ont esté accordés en ceste dernière. Telles gens se pourroient paieren un mot, qu'il n'y a telle paix qui ne vaille mieux que la meilleure guerre du monde ; que celle-ci est exaulcée par les larmes de tout ce povre roiaume, et receue avez ung singulier applaudissement de tous ceulx qui portoient les armes , tant d'une part que d'aultre ; bref, que comme il y a certaines guerres qui sont justes, entant qu'elles sont nécessaires, que par contraire ceste paix se peut appeller très juste, n'y eust il mesme que ce seul poinct, qu'elle estoit très nécessaire à tout ce roiaume^ mais je désire que ceux qui l'ont moins approuvée entrent en considération de plusieurs choses, que peut estre, ou le zèle, ou la passion, ou le peu qu'ils en ont pati, ou le peu de compassion qu'ils ont de ceulx qui en patissoient, ne leur a peu encores laisser bien considérer. Ils ne peuvent, disent ils, endurer ni approuver qu'on laisse vivre deux relligions en France : Je desirerois avec eux qu'il n'y en eust qu'une, selon laquelle Dieu feust servi en tout et par tout comme il appartient ; mais puis que souhaits n'ont poinct de lieu , il fault vouloir ce qu'on peut, si on ne peut tout ce qu'on veut. Nous ne sommes pas les premiers qui ont eu ceste querelle a debatre; nos voisins, presque tous, y ont esté devant nous, et spécialement les Allemans. Ils avoient un empereur, Charles cinquiesme , sage et puissant, qui entreprit de ruiner ceste relligion en Allemagne, lors qu'elle n'estoit encores à rais de chaussée ; il y employa l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, il y gaigna bataille, il eut les chefs prisonniers en ses mains, il réduit tout à tel poinct qu'il vouUeut, réservé une seule ville deMagdebourg. Fina-

lement, ceiilx mesmes qui l'avoient aidé à la ruiner, conjurèrent contre lui, tellement que, ne voiant nulle fin à son desseing, ains d'une guerre naistre Taultre, et du serpent le basilic, il aima mieux et trouva plus seur de permettre la liberté à ceste relligion, que de voir l'empire empirer d'heure à aultre, et prest à tomber sur sa teste en ruine. Depuis ceste paix qu'il leur accorda et entretint ^de laquelle le feu roy Henry feuten partie cause), l'Allemagne est paisible et tranquille par tout, et regarde à son aise la ruine de ses voisins, voire leur fournit de massons pour se desmolir, au lieu que, sans icelle paix, elle s'en alloit en ruine. Peu de temps après nostre tour est venu, comme des aultres; et si nous considérons comme nous nous sommes gouvernés envers ces gens-ci , plus ne nous reste qu'où de ruiner et périr tous ensemble sans que l'un ait à se mocquer de son compagnon, ou de laisser vivre les aultres en paix et liberté de conscience. Au commencement nous les avons bruslés tous vifs à petit feu , sans distinction de sexe ni qualité; tant s'en fault que nous les aions consumés par là , qu'ils ont esteint nos feux de leur sang , et se sont nourris et multipliés au milieu des flammes. Depuis, nous les avons noies, et semble qu'ils aient fraie dedans les eaux ; comme le nombre s'est accreu, nous les avons combatus et batus en diverses batailles, nous les avons desfaits quelque fois à plate cousture, si ne les avons nous jamais peu abbatre. Nous les avons enyvrés de vin aulx nopces ; nous leur avons couppéles testes en dormant, et à peu de jours de là les avons veu de nos yeux resusciter aussi forts que paravant, et avec testes plus dures et plus fortes que jamais. Reste donc, puisque nous ne les avons peu faire mourir, que nous les laissions vivre,

puis que par la force nous n'avons rien profité, que par amour nous essaions; puis que la guerre n'a de rien servi, en laquelle toutesfois nous n'avons espargné ni nos biens, ni nos vies, ni nostre honneur mesme, que maintenant nous les laissions au milieu de nous en paix.

Et ne trouvons ceste mutation en rien estrange ; es maladies ou incogneues, ou difficiles, il en prend ordinairement ainsi. On esprouvela recepte bonne ou mauvaise du premier venu; s'il n'amande, on n'a point de honte pour sa santé de se repentir et de changer de façon de faire , ainsi nous en est il advenu. Quand premièrement ces povres gens apparurent en ce roiaume, on nous dit qu'on les avoit bruslés chés nos voisins, nous fismes de mesme ; qu'on leur avoit faict la guerre à toute outrance, nous avons faict encores pis qu'eux. Puis donc que nos cautères, puis que tous nos remèdes corrosifs , au lieu de réduire la plaie en cicatrice , n'ont faict qu'aggrandir l'escarre, que reste il, sinon, à l'exemple de nos voisins , y appliquer de bonnes huiles , et de bons lenilifs? Si, à nostre grand malheur, nous avons suivi leur premier advis, aurons nous honte de suivre à nostre salut leur repentance?

Aultres, possible, le trouveront mauvais, les uns pour la conscience , les aultres pour Testât : les uns par un zele moins que prudent , les aultres par une fausse ombre de prudence : les uns estimant qu'il n'est pas loisible de laisser vivre les hérétiques entre les catholiques; les aultres, qu'il n'est pas expédient d'avoir deux relligions en un estât. Quant aux premiers, je les supplie de se desfaire, entant qu'en eulx est, des passions ou illusions, qui leur ont jusques ici faict voir une chose pour l'aultre. On nous a faict accroire que ces gens ci sont monstres; on nous a liarés après eulx, comme après des chiens.

Si nous les regardons, ce sont hommes de mesme nature et condition que nous. On nous a desfendu leur compagnie et communication comme d'infidèles. Or ils sont chrestiens , adorans un mesme Dieu , cherchans salut en un mesme Christ, croiant une mesme bible, enfans de mesme Père, demandans part à mesme héritage, et par mesme testament que nous. On nous a voulleu faire accroire qu'ils ne sont pas vrais François. Leur langue, leur propos , leur amour envers la patrie, leur haine envers les estrangers qui en pourchassent la ruyne , nous monstrent assez quels ils sont. Et y en a plusieurs qui, contre les ennemys de cest estât, ont faict des services notables, prests encores de recommencer. Toute la différence, qui est entre eulx et nous, gist en ce poinct; qu'eulx, trouvans beaucoup d'abus en nostre Eglise (dont nous mesmes confessons une partie), ils en ont requis la reformation, et, au refus d'icelle pour la crainte de leur ame, et au désir de leur salut, s'en sont promptement retirés; et nous voians une partie de ces abus, comme eulx , attendant la reformation d'iceulx , avons pensé que, sauf nostre conscience, nous y pouvions demeurer. Tous deux cherchons nostre salut ; tous deux craignons d'offencer Dieu; tous deux tendons à un mesme Christ. Or, sera il dit que, pour tenir divers chemins, nous nous devions couper la gorge les ungs aulx aultresPSi quelqu'un est en ténèbres, on lui esclaire,maison nelebrusie pas; s'il est infecté, on le lave, mais on ne le noie pas; s'il est malade , on le pense , mais on ne l'achevé pas ; s'il est desvoié , on le raddresse, mais on ne l'esgorge pas. Nous disons qu'ils sont en ténèbres, infects, malades, etdesvoiés, et sommes toutesfois, ou si fort ignorans, ou si peu charitables,que nous les voulions barbarement Lrusler, tuer, noyer et brigander. Et, qui pis est, desi-

rions leur salut de si sauvagesorte, qu'entant qu'en nous estoit , nous avons perdeu le corps et Tame de tels, que par amour et par douceur nous pouvions aisément regaigner, et rattirerà nostre compagnie. La guerre, ni la rigueur, ne feurent jamais moiens propres pour parvenir à une union. Celui qui veut reunir l'Eglise, tend à y ramener ceux qui s'en sont destournés , et rappeler au troupeau ceux, qui s'en sont esgarés. La guerre au contraire et les rigueurs tendent à les ruiner et exterminer ; non dis je , à ce qu'ils reviennent , mais à ce qu'ils ne soient plus. C'est un remède pire que la maladie. C'est proprement au lieu d'accorder deux cordes ensemble, et les remettre en ton , en couper ou rompre l'une par fureur et impatience, et gaster tout l'instrument. Que ferons-nous donc? Comme hommes capables de raison, il les nous fault gaigner par raison. Sur In^ teste et sur le cerveau il n'y a prise que par les oreilles. On la leur pourroit rompre à tous, que leur opinion toutesfois y demeureroit entière. Comme François, il les faut gaigner par douceur et aimable conversation. Accordant les personnes, les procès tost après se verront esteints et assoupis. Comme chrestiens, il les fault prescher; il leur fault interpréter les Escritures; il les fault appeller à un concile libre, pour y déclarer leurs raisons. Ainsi en ont fait les apostres; ainsi la primitive Eglise, ainsi tous les anciens empereurs qui en ont désiré l'union, lesquels en ont tousjours eu bonne issue; au lieu que par toutes ces voies rigoureuses, la plaie s'eslargit tant qu'elle ne se peut jamais refermer, ny consolider aorès. Et ne disons plus qu'ils sont pertinaces, qu'ils s'opiniastrent en une errein , dont ils sont pieça conveincus : et que partant, il y fault procéder par le glaive. Ce sont les belles raisons de nos evesques qui ont perdeu

pour la pluspart le glaive spirituel de sainct Pierre , et veullent maintenant «ivoir recours à celui qu'il tira contre le serviteur du sacrificateur. Il est tout certain que , depuis que ces povres gens sont appareus entre nous , il ne s'est teneu concile où ils eussent peu seurement comparoistre. Nous sçavons comme les papes de nostre temps , craignant qu'on ne procedast à leur reformation mesme , s'en sont tousjours sceu desfaire. Ce leur a esté autant d'occasion de scandale, et autant d'argument de persévérer en leur opinion. On fait un concile, dient ils, et ceulx le fuient, qui tiennent le premier lieu en l'Eglise catholique. Ils ont donc peur de la dispute, ils craignent d'estre convaincus; ils ne se sentent pas bien fondés en droict , puisqu'au lieu de plaider, ils ont recours à la force. A entendemens ja préoccupés d'une opinion, ces circonstances ne font pas peu d'effect. Et quant à l'opiniastreté, anciennement s'est il bien trouvé des sophistes et des sectes de philosophes, qui, de gaieté de cœur, ont sousteneu à pleine teste des opinions absurdes, et du tout contre raison, mais c'estoit en un pré, en une belle gallerie , en une eschole , où les ungs les applaudissoient , les aultres pour le moins prenoient plaisir à leurs fantaisies ; bref, en lieu où n'y avoit que craindre. Mais qui aient abandonné les cours des princes où ils pou- Yoient eslre favorisés; qui aient laissé leur maison, leur famille , leur patrie ; qui aient espousé une haire de malheur pour toute leur vie ; qui se soient laissés brus- 1er vifs , massacrer cruellement par une simple opinias* treté, jamais ne s'en vit. Pourtant fault il croire que ce que ces gens ici , qu'en aultres choses nous cognoissons prudens et avisés , eslisent de vivre et mourir misérablement, n'est poinct par un esprit de contradiction,

par une désobéissance à leur prince, de qui aultrement ils recevroient toute faveur , mais pour le salut de leurs âmes, qu'ils préfèrent à toutes choses mondaines. Ce que nous debvons d'autant plus supporter, que nous tenons vulgairement contr'eulx en nostre relligion, que toutes choses qui se font à bonne intention , sont bien faictes et bonnes.

Or, jecroy que la pluspart des gens de bien approuveront ceste voie, comme la plus propre. Car de faict en toutes les cruautés qui se sont exercées contr'eulx, il ne se trouvera guère que des malautrus attirés par le pillage , ou des gens sans ame et conscience, qui en aient souillé leurs mains. Mais peut estre auront ils trouvé dur de leur accorder l'exercice de leur relligion , et singulièrement dedans les villes, comme il a pieu à sa majesté par ceste dernière paix, et penseroient assés faire pour eulx , de ne les forcer poinct en leurs consciences.

Premièrement je les prie de considérer que ceci leur a esté accordé non du premier coup , mais après avoir en vain esprouvé les feux et les eaux , et toutes espèces de tourmens contr'eulx; non légèrement, mais par une meure délibération des estats teneus solennellement à Orléans; non pour mettre division en l'Eglise, mais pour prévenir la ruyne et division aultrement prochaine de Testât; que, depuis que par ung zele imprudent on le leur a vouUeu oster , nous n'avons veu que guerres , que malheurs, queruynes; et que, pour prévenir la totale et inévitable ruyne, il ne s'est trouvé aultre moyen, après avoir longuement marchandé, que d en venir à ce poinct. Et partant, que, comme nous avons ja dict, que la paix est juste entant que nécessaire, cest article aussi de l'edict de paix est juste, entant que ceste neces-

MÉ>I. DH DuPLESSIS-MoRMAY. ToME II, ^

5o REMONSTRANCE

saire paix ne pouvoit estre , ni durer sans cest article. Je demande. en après, lequel nous aimons le mieux, ou que ces gens deviennent atheistes, ou bien qu'ils demeurent tels qu'ils sont. Si atheistes, ils en seroient pire pour eulx, en ce que, ne croyans rien , on n'en pourroit espérer d'amendement; pires pour nous, en ce que, ne craignans ni reverans rien , nous ne pourrions avoir aulcune fiance en chose qu'eussions à traitter avec eulx; pires pour Testât, en ce que, n'attendans Dieu pour juge, ils se soucieroient peu des juges et magistrats qu'il a ordonnés en terre : au lieu de tous ces maulx , nous n'en aurions aultre bien que d'avoir contenté une aveugle et immodérée passion qui est en nous. Or , qui doute qu'une partie n'en retombe là, si nous les laissons comme bestes, sans nulle forme de relligion? On me respondra qu'ils auront la catholique. S'ils n'y vont poinct, il ne leur sert de rien. S'ils y vont, de gens de bien en leur relligion ils deviendront non catholiques , juais hypocrites, non fidèles, mais infidèles en l'une et en l'aultre ; et tant s'ascoutumeront à tromper le Dieu qu'ils servent, et forcer leur propre conscience, qu'ils ne feront plus de conscience de tromper ceulx qui auront affaire avec eulx. D.fvantage les estimons nous, je vous prie, pire que les juifs? ou nous pensons nous plus saincts que le pape, et nos villes plus privilégiées que celle de Rome? Les juifs blasphèment désespérément le Christ ; ceulx ci l'adorent , et n'espèrent salut qu'en lui : ils lisent l'Evangile comme une fable; ceulx ci, comme la seulle asseurance de leur foi, ils souhaitent la ruyne de nostre Eglise; ceulx ci en requièrent la reformation ; il y a quinze cens ans et plus que les juifs s'opiniastrent contre toute apparence de raison : ceulx ci, au contraire, depuis quelques

AUX ESTATS DE BLOIS. 5f

années ne demandent que lieu ou débattre librement leurs raisons. Toutes différences y sont en la doctrine, et es mœurs , et en la commune conversation. Puis , quant au pape , nous le tenons pour chef de l'Eglise, et nous n'en sommes que les membres : pour docteur, et nous n'en sommes qu'auditeurs : nous tenons bref ses décrets pour oracles, son exemple pour règle infaillible. Regardons toutesfois comme il en use. Il permet, au milieu de sa ville de Rome , des synagogues publicques aux juifs, en toutes les terres de son patrimoine, et tous les princes d'Italie à son exemple: voire mesmes pour ung certain nombre de ducats donne licence, à qui le veut, d'en ériger de particulières. Or, ce que ce père sainct permet à ces ennemys de Christ , estrangers du païs, pour gaigner quelques ducats, pour un profit de néant, le dénierons nous, nous, dis je, qui faisons estât de le suivre et de le croire , à ces povres chrestiens , à iîos frères, et concitoyens , pour nostre repos, pour la nécessité publique, pour racheter ce povre royaume de ruyne et de confusion? ne faisons pôinct de difficulté sur nos villes. Ce qui est tolerable aux champs , est tolerable aux bourgs; ce qui l'est aux bourgs, l'est es places et es marchés des villes. Les peuples font les villes et non les murailles. Pour cela ne sera nostre relliorion ni plus reculée , ni la leur plus avancée. Ce que Jésus Christ avoit dict en l'oreille , a esté presclié sur les toicts, et à peu de temps de là a retenti par toute la terre; et les vaines fantaisies que les pharisiens preschoient au temple, en la chaire de Moyse, se sont trouvées ensevelies. En ce leur devons nous scavoir bon gré, et recognoistre qu'ils n'ont point intention de tromper personne à leur escient, quand ils désirent faire profession publiquement, et devant tous, de leur doc-

52 KEMONSTRANCE

trine. Ceulx qui vendent lesliapelourdes, les monstrent par dessous le manteau; ils retirent les gens en quelque recoin bien obscur. Ceulx qui veulent exposer la fausse monnoie, ne la baillent qu'à la chandelle. Les bons et loiaux inarchands au contraire mettent leur marchandise en veue , et la desploient en pleine halle au milieu des revisiteurs. Ceulx qui ont de bon argent, le mettent à toute heure entre toutes gens, et ne craignent touche ni couppelle. Si ces gens ci ont de la fausse monnoie, si quelque mauvaise denrée, pour le moins en ce qu'ils désirent la mettre en veue, monstrent ils assés qu'il n'y a point de dol en eulx, ains qu'ils en sont circonvenus les premiers. Or , s'ils sont trompeurs , c'est donc le moyen de les descouvrir; si trompés si simplement , ils méritent qu'on ait pitié d'eulx , et mieux, ne sçanroit on que les délivrer d'abus comme , d'ung diable qui les possède, au milieu d'une belle et grande assemblée. Il me souvient que, lorsqu'ils s'assembloient la nuict pour prescher aux cavernes , nous disions : S'ils s'assemblent pour bien faire , que ne le font ils en plein jour! Que ne nous viennent ils prescher en nos églises ? Les portes en sont ouvertes à tout le monde. Ce qu'ils preschoient en secret, les nous faisoit détester. Et le faict à la vérité ne dépend point de cela. Comme les pharisiens de la maison d'oraison faisoient une caverne de brigans; d'une caverne aussi ies anciens chrestiens ont bien sceu faire une maison d'oraison. Le lieu, le temps, l'heure n'y font rien, pourveu que ce qui se faict soit bien faict. Mais en ce poinct toutesfois avions nous raison, que, pour cognoistre la vérité de ce qui s'y faisoit etdisoit, nous voullions qu'il se feist publicquement , et à nostre veue. Or ce que iors nous requérions en eulx , est ce qu'ils désirent au-

joiircrhiii leur estre permis entre nous , que peut estre nous ne devrions pas moins désirer qu'eulx; car s'ils preschent vérité, la preschant publiquement, et es lieux plus remarqués, c'est le moyen de la pulilier. Or est ce le but et le souverain désir de nous tous qu'elle soit cognue entre tous. Que s'ils preschent mensonge, c'est le plus court chemin et le plus expédient pour les abolir. Es villages ung basteleur vend son triade; ung empirique faict miracles; un imposteur faict voir et croire au peuple ignorant tout ce qu'il veut. H n'y a valet de mule qui n'y puisse jouer le docteur en médecine; laissés les pratiquer es bonnes et notables villes, où il y a gens de sçavoir, des docteurs, des universités: les petits enfans s'en mocquent ; les femmes les renvoient à l'escole, et les plus rusés d'entr'eulx, de peur d'estre surpris par les revisiteurs , ou attrapés en ung examen , ferment tout doulcement boutique : faisons en de mesmes en cest endroit. C'est aulx bonnes villes, plustost qu'aulx champs, qu'il les fault laisser prescher : c'est là qu'il lesnous fault convier. Lésâmes des paysans ne sont pas moins chères à celui qui les a rachetées, que celles des citoyens; ains peut estre d'autant plus , qu'elles sont simples , et plus esloignees de la contagion du monde. Pour le moins elles sont toutes à ung prix, tant plus simples elles sont , et plus doibvent elles estre contregardees. Aulx champs ils s'addresseront à prescher à ung povre villaige, où n'y aura qu'ung curé faict à lahaste, comme nous n'en avons que trop. Le bon homme s'estonnera par adventure au premier mot de latin qu'il n'entendra; c'est pour esbranler toute la paroisse. Le pasteur sera frappé , et les brebis seront dissipées. Au contraire il n'y a bonne ville, où il n'y ait quelques docteurs capables et suffisans : quand ces

ministres prescheront, ils les iront ouir. S'ils disent rien de travers , des le lendemain ils les conveincront en leur sermon publiquement par lEscriture saincte ; et, par ce moien, voiià les ungs confirmés , et les aultres esbranlés en leur doctrine. Soubs la primitive Eglize il se nourrit, une espace de temps, une infinité d'heresies estranges et insuportables; nous en trouvons la cause en l'histoire ecclésiastique; parce, dict elle, que soubs la grande et longue persécution des empereurs, s'estoient fiîicts plusieurs conventicules, et de diverses sortes de gens. Mais, quand Constantin le Grand, Venant à régner, eut donné liberté à tous ceulx qui s'attribuoient le nom de chrestiens, soit à tort, soit à droit, on vit, en ung instant, toutes ces sectes abolies, et fondues comme la neige au soleil, qui a esté long temps cachée au fond d'une caverne. Or n'avons nous pas moins de quoi nous confier, que les chrestiens de ce temps là. Nous avons la vérité pour nous; la voix de vérité, dit TEscriture, est plus forte que les roys mesmes : et d'abondant encores nous avons les roys et les plus grands, du monde avec nous. Jésus Christ, qui estoit la vérité mesme sur laquelle l'Eglize est fondée , ■venant au monde pour conveincre les ministres de mensonge, n'alla poinct requérir Caesar, ni ses lieutenans, de chasser les scribes et pharisiens du temple; ains il les alloit par la force de vérité conveincre en pleine chaire. Il leur faisoit peser les Escritures qu'ils preschoient , et ses apostres à son exemple , dont le peuple s'en alloit converti par miUiers. Or avons nous cest advantage de plus, qu'oultre la parole, nous avons le bras séculier pour nous desfendre si on nous veult offencer , que Jésus Christ au contraire avoit bandé contre lui et les siens. Ne disons plus que l'afféterie de ces gens

nouveau venus subornera nostre peuple; ceste réplique nu poinct de grâce en la bouche de personnes qui s'asseurent de la vérité. Ciceron avec toute son éloquence ne peut presque jamais gaigner une mauvaise cause. Or y en a il d'aussi eloquens pour le moins entre nous, qu'entr'eulx , et , quant aulx persuasions ou dissuasions extérieures, considérons, je vous prie, de quel costé elles sont plus fortes. Ung evesque, ung docteur renommé preschera d'une part; de l'aultre, ung povre homme incogneu , de nulle estime et réputation. Or est il que la personne et l'auctorité persuade bien souvent autant le peuple que la parole; l'ung annoncera une doctrine née, nourrie, imprimée, et enracinée au cœur du peuple : l'aultre taschera de la lui arracher, ou plustost lui arracher, par manière de dire , son cœur mesme. Or sçavons nous tous combien nous plaist nostre slile accoustumé, et combien il nous est fascheux de le laisser. L'ung sera en possession de son peuple; l'aultre en procès pour y rentrer; si est il certain que le possesseur a l'advantage par tout. Le peuple d'une part verra de l'aise, de la prospérité, des faveurs, des bénédictions, des roys, des princes, des grandeurs; de l'aultre ne verra que des croix, des tourmens, des disgrâces, de povres gens combattus et battus de toutes sortes d'afflictions. Or est il que chacun aime son aise, que nul ne veut perdre, que tous hommes de leur naturel sont convoiteux de biens et d'honneurs. Bref, toutes les promesses de ces ministres seront menaces, toutes leurs persuasions pleines de dissuasion aulx hommes, «jui ne verront à leur suite qu'une suite de malheurs ; au lieu que les roys, les magistrats, les voisins, les maisons, le temps, les commodités qui se présenteront de l'aultre part, seront autant de prescheurs pour repres-

cher ce que nos docteurs auront presché au peuple. Conclusion semble, si nous ne nous deffions srandeinent de nostre cause, que nous devons entrer très volontiers en ceste lice (ou Dieu et les hommes semblent du tout estre pour nous) pour l'instruction de rostre peuple, et la destruction totale de Theresie; car nostre doctrine est foible, et nous pusillanimes, si elle se laisse veincre , et si nous craignons d'estre veincus au milieu de tant d'adventages : ou fauldra nécessairement dire, et à nostre honte et confusion, que Taulfre soit ou se sente bien forte, qui oze combatre, et espérer victoire en lieux, temps, et toutes circonstances si desadvantageuses, que nous les pouvons tous juger. S'ensuit donc en ung mot, pour ceulx qui font conscience de leur endurer leur relligion, et l'exercice d'icelle, que la conscience ne leur permet poinct de les forcer en leurs conscic^nces ; que le bien et le repos de ce royaume veult qu'on les laisse exercer leur relligion; et de plus , que l'advancement de nostre Eglize mesme requiert qu'ils l'exercent par tout, et plustost es villes qu'es villaiges, d'autant que, preschans par tout, ils seront descouverts publicquement par tout, s'ils preschent mensonge; et, preschans par les villes, conveincus par les docteurs des villes, au lieu qu'ils pourroient con- "veincre les curés de nos villaiges.

Reste à respondre à ceulx qui en font difficulté pour le faict de l'Estat, et proposent que deuxrelligions ne peuvent demeurer ensemble sans le diviser, axiome à la vérité qui nous a plus divisés que la diversité de relligion mesme; mais, ou il fault, par l'expérience qui s'en voit ailleurs, que nous confessions qu'il est faulx , ou que nous sommes plus incompatibles que gens du monde. Les Allemans ont les deux relligions en mesmes

AtlX ESTATS DE BLOIS. 5;

villes, et vivent selon icelles sous mesme empereur, lîiesmes loix et mesmes toits , sans trouble ni querelle quelconque. Il fault donc dire que cène sont nos relligions, mais nos passions qui nous troublent, et nos pas>ions,disje, provenantes, pour la plus part, de celles de quelques personnes qui n'ont amour de relligion quelconque. Avant que les Allemans les permissent, ils ont esté quelques années en guerres, n'ont jamais peu voir paix asseuree, quelques batailles qu'ils eussent gaigné contre eulx; au contraire, depuis qu'ils les ont Dcrmises, ont tousjours vescu en paix; s'ensuit donc que la diversité permise pacifie le pays comme la re- .sistance, qui sous ung bon zèle s'y faisoit, troubloit la paix.

Les Polonois ont eu de tout temps la grecque et la romaine ensemble , divers evesques et divers synodes , et des différends sur articles de grande importance , si ne sont ils toutesfois venus des disputes à la guerre. De nostre temps, ils souffrent les deux relligions qui sont entre nous, et plusieurs aultres sectes , et ne laissent pour cela d'obéir unanimement à leurs roys, et de contribuer également contre les ennemis du pays: s'ensuit par là que ces relligions d'elles mesmes ne troublent pas l'Estat. Finalement on leur a voulleu troubler ceste liberté , dont ils sont entrés en trouble et division. S'ensuit donc que la liberté des diverses relligions n'a poinct troublé d'elle mesme l'Estat, mais la licence et insolence de ceulxqui ont voulleu troubler ceste liberté permise par le commun consentement des estats. N'allons poinct si loing. Quand es estats d'Orléans et de Pontoise, à la requeste du tiers estât et de la noblesse, la liberté feut permise à ceste relligion dont est à présent question, nous vivions en paix; chacun t.as-

choit d'attirer son voisin à soi , nul de le fascher, ni inquiéter en rien; la France estoit autant heureuse qu'elle est maintenant misérable. Au contraire, on ne l'eut pas si tost voullea troubler, que le royaume ne feust troublé, dont depuis un trouble a tellement suivi l'aultre , que la semence n'en peut presque faillir; si tost au contraire que la paix estoit faicte, nous nous entrevoiions, nous passions le temps, nous trafiquions les ungs avec les aultres. Je dis plus, qu'au milieu des escarmouches mesmes nous parlementions ensemble, comme si nous n'eussions esté ennemys que lors que nous avions la visière baissée; encores n'y a il catholique qui n'ait ung huguenot ami , huguenot qui n'ait ung catholique pour qui ilmourroit au besoin. Or, qui nous gardera de faire tous pour tous ce que chacun fera pour son ami particulier? Quelle conscience ferons nous de souffrir pour l'amitié des deux pars de ce royaume, ce que, pour l'amitié de deux personnes, nous ne faisons difficulté de souffrir? Ce n'est donc poinct la relligion, mais les passionsd'aultrui,ausquel!espartrop nousnous conformors, qui troublent nostre repos. Defaictnous avons veu, ces dernières années, qu'en Languedoc, Guienne, Dauphiné et aultres provinces de delà Loire, et mesme en ceste dernière guerre ils ont vescu en mesmes villes, combattu sous mesmes enseignes, marché sous mesmes commandemens, maintenu les relligions les ungs des aultres en liberté, sans schisme ni division, encores que nous ayons tasché , par tous moyens, d'en souffler parmi euîx; et, quant à l'obéissance deue aulx supérieurs, l'empereur est obéi, révéré et secouru également en Allemagne ; nostre roy a esté unanimement esleu , désiré et recherché de Pologne. Le Turc, qui ne srait que trop bien dominer, est obéi des juifs et

des chrestiens , grecs et latins , mieux que de ses turcs mesmes. Les Romains anciens, sous divers dieux et mesmesloix , trouvoient lessubjects d'une façon ; et les empereurs païens mesmes ont eu des légions toutes clirestiennes, qui leur ont gaigné des batailles miraculeuses. Sans partir de chés nous, nous vismes de quelle affection s'emploioient ceulx de ceste relligion au recouvrement du Havre sur les Anglois, et depuis à Mons , et à la conqueste prétendue des Pais Bas , pensans faire ung service agréable au feu roy. Pourveu qu'on les laisse vivre en liberté de leur conscience, ils ne sçavent que faire pour faire paroistre à leur prince qu'après le service qu'ils veullent faire à Dieu, ils n'affectionnent rien plus que le sien. Laissés leur les âmes libres, vous faictes des corps et des biens plus que vous ne voulés.

Je ne dis pas pourtant qu'il ne feust plus à désirer qu'il n'y eust qu'une relligion en ung Estât, telle union ne se peut trop souhaiter; et qui auroit option de n'en avoir qu'une, elle seroit trop plus séante que plusieurs; mais puis que, ou le destin de ce royaume, ou le desordre de nostre Eglise , a faict que nous en ayons eu deux , mieux vault à la vérité les souffrir que se ruyner, comme nous avons faict jusques ici pour n'en avoir qu'une , ce n'est chose qui n'advienne quelques fois au corps humain. Il y a des maladies qu'il fault bien souvent entretenir pour la santé , parce qu'elles servent de remède contre une plus grande; il y a au contraire des remèdes qu'il fault fuir comme plus dangereux que la maladie mesme; c'est une subjection grande que d'avoir en quelque endroit du corps une fontaine qui coule tousjours. Il vauldroit mieux n'en point avoir qui pourroit ; mais elle a esté ouverte pour divertir un plus grand catharre, qui menaçoit ou Festomac ou le poul-

6o REMONSTRANCE

mon ; elle ne se peut refermer sans danger tout apparent de mort. Mieux vault donc la tenir ouverte qu'en mourir; c'est ung mal nécessaire pour en éviter ung plus grand. H se voit de fasclieux catharres dont il seroit bon de se délivrer; mais si violens sont ils bien souvent, qu'en les pensant purger*, ils nous pourroient estrangler et suffoquer. Le bon médecin aura patience , il les divertira petit à petit, parce que telle purgation seroit plus pernicieuse que le catharre ; nous en sommes aujourd'hui de mesme. Refermés cesle plaie de nostre Eglise sans que le dedans soit bien repurgé, la mort est prochaine; tenés là ouverte, vous vivres, et aurés peut estre et le loisir et le moyen de la purger et nettoyer de telle façon qu'avec succession de temps, elle se refermera d'elle mesme. Esmouvez ce catharre par une purgation violente, il vous estoufera; donnés lui cours petit à petit , il s'escoulera finalement de soi mesme. L'intempérie de toute la chrestienté est aujourd'hui telle qu'il n'y a royaume ni estât qui s'y puisse maintenir en paixsansla liberté des deux relligions , voire qui ne se ruyne si on s'opiniastre contre l'une. Ceulx qui dient qu'attendant la détermination d'un concile, il ne fault permettre exercice que d'une relligion, s'abusent grandement. Premièrement c est contre l'article exprès de la paix, qui permet que l'exercice des deux relligions soit libre, tant que, par ung libre concile gênerai ou national, tous soions leunis en une relligion; et par conséquent c'est r'entrer .en la guerre, qui est la source de nos maux, et anéantir tout le profict que nous avons peu espérer des Estats. Secondement, c'est contre toute raison et forme de justice ; car nous attendons, par ung concile, d'estre reunis et non d'estre divisés; de cicatriser nostre plaie, non de l'entretenir;

AUX ESTATS DE BLOIS. 6l

d'accorder les parties, non de les mettre en procès. C'est comme qui diroit : Il n'y aura exercice que d'une relligion , tant que le -concile ait déterminé qu'il n'y en ait qu'ung et quel ; ou : Nous n'entreprendrons rien les ungs sur les aultres, tant que les arbitres nous aient accordés. Au contraire, tout ainsi qu'en attendant la décision des arbitres, les parties demeurent en leur estât, les procès au croc, les armes suspendues, sans entreprendre rien l'ung sur l'aultre; aussi est il raisonnable, attendant la détermination d'ung saint et libre concile, auquel, comme arbitre de nos differens, nous compromettions tous que nos parties demeurent en la liberté, de laquelle, par la paix, ils sont en possession; et devons considérer que, si nous estions en leur place, nous ne vouldrions pas que la messe nous fiist interdite jusques à telle détermination, encores que nous feussions tout asseurés qu'elle y deut estre confermee. Tiercement, c'est le vrai moyen de n'en tenir poinct,et vauldroit autant dire tout en ung mot que nous ne voulions ni leur liberté, ni détermination de concile; car c'est troubler le compromis, c'est ung cas de novalité , c'est revenir aux animosités, durant lesquelles ne se peut ni tenir ni espérer ung bon concile, lequel certes nous n'avons que faire de troubler, d'autant qu'il y en aura, comme tousjours, assés qui ne demanderont qu'à le troubler. Fault donc demeurer es termes de l'edict composé pour nostre repos, et selon toute règle de justice , par lequel , attendant le concile, la liberté est permise aux deux relligions, c'est à dire, attendant le remède, la maladie tolérée, et non pas aigrir la maladie, à ce que le remède ne trouve plus de lieu.

Mais je demande à cest homme d'estat, qui ne veult

62 BEMONSTRANCE

poinct endurer les deux relligions en ce royaume , ce qu'il prétendra faire maintenant pour en abolir l'une , j'entens celle qu'il juge la plus foible. Il se voit clairement que vous n'en pouvés abolir l'exercice sans r'entrer en la guerre, puis que sans l'octroier vous n'avés peu obtenir la paix. Nous voil.à donc revenus aux armes civiles. Or, par la guerre, je vouldrois bien sçavoir ce que nous ferons. Nous l'avons desjà esprouvé par quattre ou cinq fois, et pour la fin de toutes, après beaucoup de ruynes , avons esté contrains de permettre ceste relhgion. Nous les avons réduits par moyens plus qu'extraordinaires dedans les murailles d'une ville; encores avons nous esté réduits nous mesmes après ung long et ruyneux siège, à les laisser vivre, et n'ont voulleu accepter la paix , si tous ceulx du roiaume de leur relligion n'avoient liberté de conscience. Si nous mettons une armée en campagne , ils se retireront sur la défensive; si nous les assaillons sur leur défensive, autant de sièges , autant de pièges pour nous , autant de bonnes armées perdeues et ruynees. Nous devons avoir cogneu, tant d'une part que d'aultre, que c'est aujourd'hui que d'assiéger places. Les défendeurs s'opiniastrent jusques au bout , et n'est tantost plus de gens d'assaut pour les forcer. Ainsi avons nous veu ruyner l'armée de S. -Jean, de La Rochelle, de Livron et aultres, toutes grandes et royales , avec grande perte de deniers , d'hommes et de réputation; dont la plus part de nos soldats qui restent, sont aujourd'hui rebutés de sièges. La moindre place barrant sa porte sur elle est presque suffisante d'attendre la plus belle armée, qu'on puisse mettre ensemble; et quand nous en aurons pris deux ou trois des plus foibles ; que de force , que de composition , nous aurons gaigné des murailles , et perdeu ung monde

d'hommes, recouvré des ruyries,et au contraire espreint tout ce qui peut rester de suc au peuple , et de sang à la noblesse; bref achevé de ruyner tout ce povre roiaume. Ce.qu'ils peuvent défendre en Languedoc, en Guienne, ou mesme en Dauphiné, est suffisant tout seul pour avoir le bout de tout ce qui reste de deniers, d'hommes et de moyens en toute la France. Car n'abusons point le roy de vaines offres, ou plustost ne nous abusons point nous mesmes en les lui faisant. Que nous reste il , je vous prie, à lui offrir, que nous n'ayons ja baillé ? Que peut il requérir de nous, qu'il n'ait desjà obtenu en vain? Nous offrirons nos bourses; regardons s'elles sont mieux fournies que paravant. Nous offrirons nostre sang; jugeons si nous en avons autant refaict, que nous en avons espandeu par ci-devant; s'il est accreu quelque chose à nos possessions, s'il s'est rien adjousté à nos forces. Au contraire nous n'avons maison qui ne s'en sente , nerf qui n'en soit foulé ; et nous reste toutesfoys plus long et plus cher chemin à passer que celui que nous avons faict. Il me souvient à ce propos d'une response de ce grand capitaine romain Paul ^myle. Quand il eut à plate cousture desfaictle roy de Macédoine, comme il enclinoit à faire la paix avec lui , ses amis le trouvoient fort mauvais, disans qu'il en pouvoit fort aisément avoir le bout, par la oruerre. Il est aisé , leur dict il lors , de ruyner ung prince ou ung estât, jusques à la moitié ; mais de ceste moitié le ruyner jusques au bout, c'est chose plus difficile que vous ne pensés. La raison en est toute claire : celui qui se sent fort, donne une bataille, et couche la moitié de son vaillant au hazard du dé. Mais quand il l'a perdeue, il se retire sur l'aultre moitié, s'il est sage, et la mesnage et la défend pied à pied. Il ne veut plus jouer si gros

jeu; et souvent le reste du vainceu suffit à ruyner le victorieux. Vous lui présentés la bataille ; il quitte la main , et se retire sur la défensive; il la vous faict perdre devant une ville. La response de Paul ^Emyle estoit vraie des lors; mais plus vraie est elleencores en nostre endroit. Lors le pays estoit presque plat, tellement qu'une bataille gaignée gaignoit un roiaume. Aujourd'hui comme il est fortifié , on ne combat que quand on veut, et se perd le plus souvent le gain d'une bataille devant une bicoque. En l'exemple de Paul iEmyle, ce qui estoit oslé à Tennemy, estoit autant d'acquis au romain. En nos guerres civiles, ce que nous gaignons, est autant de perdeu ; ce que nous ruynons , nous ruyne nous mesmes. Paul ^myle, de la moitié qu'il avoit gaignee , pouvoit faire guerre à l'aultre. Nous au contraire, jouons à bander et à racler, ou tous deux perdent, et nul ne gaigne; et nostre povre roy , a qui gaigtie il perd, qui, de quelque costé que le sort tombe , perd ses subjects, et ruyne ses villes; et au lieu de triomphes romains , ne doit célébrer qu'exeques et funérailles. A plus forte raison donc devons nous conclurre avec Paul ^myle, qu^il vault trop mieux entretenir la paix avec eulx , que de nous ruyner à la poursuite d'une guerre hazardeuse , ruyneuse, longue et difficile , ou plustost perpétuelle et impossible. Nous avons en somme de ces deux à choisir l'ung ; ou de les laisser vivre paisiblement avec nous, ou de mourir tous ensemble; ou de les laisser debout , ou d'estre , en les voullant ruyner, accablés de leurs ruynes. Samson, à la vérité, en usa comme il semble que nous vouliions faire ; mais en cas trop dissemblable. Il estoit assiduellement recerché des Philistins ; ces gens ici au contraire , battus et rebattus tant de fois , pourveu qu'on ne les recerche

poinct, ne demandent que le repos. Il estoit seul contre plusieurs, et ne pouvoit espérer que par desespoir; nous plusieurs contr'ung , qui avons prou dequoi nous conserver sans nous perdre de gaieté de cœur. Bref, à ces povres gens ici, quand on les poursuit à mort de toit en toit , il seroit aulcunement supportable de mettre le feu en leur propre maison pour esteindre la fureur de leurs ennemys, ou embraser avec eulx toute la ville; à eulx, dis je, appartiendroit,en ceste extrémité, de se résoudre à la Saguntine ; à nous nullement, qui ne sommes pressés, qu'autant que bon nous semble, qui avons la plus grand part à la maison , qui devons conserverie royaume dont nous faisons presque tout le corps. Ains plustost seroit faire aussi mal à propos que celui qui, pensant brusler une araignée, ou une poignée de mouscbes, mit le feu à son plancher , et brusia le dedans de sa maison. Puis donc qu'on ne peut oster à ces o^ens Texercice de leur relligion sans rentrer en guerre , ni les ruyner par la guerre , sans estre accablés de leur ruyne mesmes , concluons , contre cest homme d'estat, qu'il les fault laisser vivre en paix , et pour ce faire, leur entretenir la liberté selon l'edict, puis que, sans cest article, nous avons tant de fois esprouvé que ne la pouvons avoir.

Mais il y a, certes, grand danger que ces gens, qui nous tranchent tantost de la conscience , et tantost de la police, si nous regardons leur intention de plus près, n'ayent esgard ni à l'Eglise, ni à la patrie, mais veillent seulement faire leur profict particulier aulx despens de l'ung et de l'aultre. Il y a long temps , pensent ils , que chacun crie après l'assemblée des estats, comme après l'unique remède de tous nos maux. Ils les voient accordés par la paix, convoqués à brefs jours, qu'on ne

MÉw. nF. Dum-essis-Morkay. Tome h. 5

Qô REMONSTRA.NCE

peut plus reculer à les tenir, qu'on leury vouldra faire rendre compte de la substance du peuple qu'ils ont de- "voree , et les oster d'ung lieu et rang, qu'indignement et illégitimement ils occupent. A ces inconveniens , qui les menacent , ils n'apperçoivent que deux remèdes , ou de ne les tenir point , ou d'en troubler l'exécution. De ne les tenir point, il y a peu de moyen ; ils ont esté long temps différés; ils sont maintenant accordés, convoqués , préparés. Le peuple en a desjà faict les frais. Si on l'abuse maintenant, il y a danger d'une révolte, telle qu'en Flandres, ou que, pour mesme occasion, elle s'est veue aultresfois en France pour les tenir de sa propre auctorité. Reste donc d'en empescher l'exécution. Or , est il que si la paix dure , elle en fera exécuter les conclusions, et les ordonnances, comme elle les nous a faict tenir. Il les nous fault donc empescher par la guerre. Et le moyen? c'est de bailler le change ; c'est de renverser tout sur ces povres gens ; c'est de crier au huguenot, de peur qu'on ne crie au larron contr'eulx ; c'est de se venger par les estats sur eulx de ce qu'ils ont à leur sueur et travail procuré les estats. Il fault donc resusciter ceste vieille querelle de relligion, pensent ils, dont y a tant d'années que nous amusons et abusons le peuple; et cependant qu'on courra après eulx, nous nous tirerons de la meslee. Ainsi feurent rompus les estats promis y a quelque temps à Gompiegne par ces comptables , qui , ne plus ne moins que la seiche quand on la veut prendre , sçavent très bien jetter leur ancre , et troubler l'eau tout à l'entour. Et cependant ces bons conservateurs de Testât ne veullent pas voir que, si les estats ne sont deuement tenus, et la paix eu premier lieu ratifiée par les estats , sans laquelle ils n'ont peu estre , et ne peuvent de rien servir , que ce

AUX ESTATS DE BLOIS. ^j

royaume s'en \.i tomber en une ruyne inévitable. Or, y en a il peut estre qui ne pensent pas ni le malade si bas , ni la maladie de soi si dangereuse : je veulx dire ce royaume si proche de sa ruyne, ni ces guerres si dangereuses pour Ty précipiter. Premièrement, je les prie de considérer que la maladie qui, depuis quelques ans, nous tourmente, et celle mesme qui a porté en terre tous les grands empires qui ont jamais esté au monde , et le romain notamment , qui ayant eschappé , des son enfance , et par tout le cours de sa vie, toutes sortes de plaies, de calamités, d'injures du temps, ausquelles il s'estoit mesmes endurci, ne peut jamais eschapper la troisiesme recheute de ceste maladie, ores qu'il feust trop plus puissant que le nostre, et qu'il n'eust voisin, qui osast presque s'arrester à regarder la ruyne. En après que c'est celle mesme , ou à peu près , qui nous pensa accabler sous les roys Jean , Charles V, VI, et VII, lors que ce royaume vint si bas , qu'il n'en meritoit presque plus le nom; celle qui a mis la Hongrie , et l'empire de Grèce entre les mains du Turc, et lui livre, si nous n'y donnoïis ordre bien tost, le reste de la chrestienté ; celle mesme qui trouble et renverse aujourd'hui les Païs Bas , ansquels nous faisons mine de courir, encores que nous ne puissions pas bien nous soustenir nous mesmes ; celle bref dont la fin finale a tousjoursesté, ou de bailler Testât à ung tiers , ou s'il n'y en avoit poinct , de le partir, et deschirer en pièces. Et quant au patient, aïKjuel toutes les guerres estrangeres avoient plustost esté exercices, que travaux , qu'ils regardent combien il est empiré en celles ci. Les roys bien souvept et leurs favoris ne s'en apperçoivent pas, parce qu'ils ne voient que des pompes , des bravades , des danses et des festins. Et

cependant il leur en advient, comme aulx Philistins, qui banquetoient, et faisoient grand'chere ^ pendant que Samson escrouloit les colomnes du bastiment qui leur ruyna sur la teste. Mais c'est à nous , puisqu'ils nous appellent à leur conseil par ceste assemblée , de leur en descouvrir la vérité. Qui verra le patient, que nous avons en cure, si hâve, décharné, pasle, hideux, comme il est , en aura horreur, et ses ennemys presque pitié : mais ce n'est rien au prix du dedans, dont les parties vitales sont si corrompeues, et si de gastees, qu'il n'y reste presque plus espérance de santé. De pieté et de justice , il n'en fault tanstost plus parler : ce ne sont plus entre nous que prétextes et couvertures de révolte et d'ambition. Et cependant voilà le sage qui dit : que , pour impieté et injustice , Dieu transfère les royaumes de famille en famille, et de nation en nation. Et quant au prince, voies comme on lui esbranle les colomnes qui soustiennent sa maison , cependantqu'il passe son temps enjeux et en festins. Plus n'ont les subjects d'amour envers lui pour lui obéir volontiers ; plus n'a il de forces pour se faire craindre, et obéir par contraincte. Or, ostés aulx roys l'amour, et aulx tyrans la craincle de leur peuple , leur principauté est du tout ruynee. Les grands en ce royaume sont aulx petits exemple de désobéissance ; les petits aulx grands aide et instrument de révolte. Les soldats prennent tout parti , où y a dequoi gaigner ; et c'est à qui leur donnera plus de licence pour en avoir le plus. Ce sont maladies que la grand' maladie des guerres civiles a amenées avec elle. Et quels accidens s'en ensuivent? Que les grands, qui, pour la pluspart, ne le sont jamais assés à leur gré , voyans leur souverain desnué de forces , et les volontés des subjects aliénées de lui

par les maux qu'ils ont soufferts ( dont ils accusent toujours la teste, et non le temps), et les soldats au commandement de qui plus leur donne , et plus leur lasche la bride, entreprenent tant plus hardiment d'assouvir leur ambition , qu'ils ont de quoi espérer d'en venir à bout , et à faulte d'y parvenir ne voient rien à craindre , ains s'asseurent qu'au pis aller, on sera tousjours bien aise de les pouvoir appaiser : dont s'ensuivent finalement, après beaucoup de ruyne du peuple , mutations d'estat , dissipation de monarchie, ou changement de monarque. Sans spécifier les noms des dieux , et des personnes , les plus prudens voyent cela , comme tout présent , si nous r'entrons une seule fois en ces misères civiles. Ceulx que l'ignorance , ou la passion aveugle , ou ceulx mesmes qui en ce cas sont contens de faire des aveugles , diront qu'il y a long-temps qu'on tient ce propos là; que ce sont fables, et discours en l'air, que tousjours au pis aller en pourra on sortir par la porte accoustumee ; je respons que les estats , comme les corps, tant plus grands sont ils, et plus tardifs ont ils leurs mouvemens. Il ne fault qu'ung vent pour abbatre une petite maison ; pour ung bastiment massif, bien cimenté , et de bonne estoffe , il fault une longue baterie , une forte mine ; encores quand il renverse , les pans de muraille tombent ils tous entiers. Ainsi en est il du nostre. Quelque petit estât basti sur quatre fourches, du moindre coup de vent que nous ayons eu, feut pieça par terre; quelque tiers l'eust emporté tout incontinent. Le nostre qui est trop grand, et trop pesant pour la serre de tous nos voisins, oultre ce qu'ils ont esté troublés en mesme temps que nous, ne se peut pas ruyner de ceste façon. Il fault qu'il se ruyne

jo REMONSTRANCE

de soi mesme. Et qui veut voir comme il s'approche de sa ruyne, considère seulement combien il s'est crevasse etesbranlé depuis la journée de SainctBarthelemi, depuis, dis je, que la foi du prince envers le subject, et du subject envers le prince, qui est le seul ciment qui entretient les estats en ung , s'est si outrageusement desmentie. Il n'estoit paravant question que de la relligion de ces gens ci ; la leur permettant, on estoit asseuré d'avoir la paix. Depuis ce jour là , on a commencé à parler de lestât, à recercher les actions du gouvernement, et s'en est trouvé qui se sont bien sceu servir du desespoir, auquel, par tant de cruautés, nous les avions réduis. Il n'estoit question que de huguenots ; il s'est eslevé des malcontents , race tvès dangereuse en ung estât, et la pluspart qui ne sçauroient dire dequoi , ni pourquoi. Ce sont tous symptômes procedans de la maladie que j'ai ci devant remarquée en celle partie vitale du royaume, qui est l'amour des subjects envers le prince. A la vérité , quand le huguenot prend les armes, il se peut aucunement excuser. Il craint d'offenser Dieu ; Dieu, dis je, qui est le roy de tous les roys; il craint de perdre son ame, qu'il a plus chère que €este vie. Son désir est bon; son intention n'a rien d'énorme. Le malcontent au contraire ne se peut excuser; car il n'est poussé que de convoitise de gain, et de vain honneur, et se révolte quand on ne lui donne , non autant qu'il en mérite , mais qu'il en cuide mériter, et qu'il en souhaite. L'ung est poussé de l'amour de Dieu; l'aultre d'ung fol amour de soi-mesme. L'ung veut obéir au roy en tout ce en quoi il ne pense désobéir à Dieu; l'aultre autant seulement qu'il est expédient pour son adyantage. L'ung préfère le supérieur à l'inférieur, à sçavoir, selon son opinion, Dieu au roy, qui est, selon l'ordre

de nature; l'aultre , contre tout ordre de police, préfère Tinferieur au supérieur, suivant pour sa convoitise ung prince , ou seigneur subalterne contre son roi et souverain seigneur. L'ung prend les armes après qu'on l'a réduit au desespoir; l'aultre de gaieté de cœur, parce qu'on n'a pas respondu à toutes ses vaines espérances. Voilà donc comme Dieu a puni nostre desloyauté , quand nous voulans deffaire illicitement de ces povres gens, qui font tout à bonne intention , il nous a suscité ceste espèce de gens qui n'ont aulcune intention de bien faire ; quand , dis je , voulans reunir tout par voies si détestables, par les mesmes il nous a ruynés. En somme, c'est grand pitié qu'il s'est veu qu'ung Charles de Bourbon, connestable de France, quittant le service du roy, ne peut jamais faire parti en France, ains feut contraint de se retirer vers l'ennemy avec deux ou trois des siens; et que maintenant, au contraire, par le changement des cœurs qui y est, le moindre seigneur de ce roiaume , voire un voleur public , puisse trouver de qui s'accompagner, et de qui faire partie contre le roy, mesnie en France. Or qui doute que ceste disposition d'esprits, qui n'ont roy, ni loi que leur fantaisie et leur advantage, ne soit ung préparatifs la dissipation totale d'un estât? Qui doute, si nous avons à r'entrer en la guerre, que tous les jours nous n'en ayons quelque nouvel ordre es champs, es villes, es cours, es maisons des princes, et d'autant plus que chacun redoute moins que jamais, les forces et moyens du roy? Vous me dires que, non obstant tout cela, la paix s'est faicte; je l'avoue : mais je nie qu'elle se puisse refaire de mesmes, si nous la rompons. Elle s'est faicte voirement, mais après quatre ans de negotiation assiduelle , et mille difficultés avant qu'y parvenir. Elle s'est faicte ,

qi REMONSTRANCE

mais par le changement tl ung roy, en la foi duquel ceulx de ceste relligion ont quelque reste d'espérance. Ce lien qui restoit à peu tenir Testât en nng, et le tiendra tant qu'il demeurera inviolable ; mais si nous permettons une fois que ceste foi promise soit rompue, les voilà tous en défiance de nostre roy , comme du feu roy Charles son frère. La défiance les mettra au desespoir, et le desespoir aulx armes , qui leur fera faire tout le pis qu'ils pourront, comme le meilleur pour leur conservation. Les provinces, qui ont pati de la guerre, et qui sçavent combien elle leur couste , comme toutes celles qui sont delà la rivière de Loire, feront ligues et associations ensemble pour se conserver les iings les aultres, tant d'une que d'aultre relligion, en paix et en repos, et petit à petit s'accoustumeront à ne despendre que de leur propre auctorité. Les capitales villes ne recevront forces ni de l'ung , ni de l'aultre, tant pour n'offencer personne, que pour n'estre offen^ sces par l'insolence de la gendarmerie de ce temps. De neutres, par succession elles voudront estres libres, et ne le penseront jamais estre,tant qu'elles aient secoué le joug du prince. Les seigneurs principaux du pays se donneront la main les ungs aux aultres de ne plus faire les fols à l'appétit d'autrui , conserveront le plat pais soubs eulx , duquel ils seront plus obéis et recogneus que le souverain : par ainsi, au lieu d'une prétendue union de relligion , voilà un grand advancement de division d'estat ; voilà la rivière de Loire pour borne de l'auctorité du roy de ce costé, au lieu que, conservant ses subjects également en paix, il peut tenir tout Testât uni en sa main, et par les occasions qui le convient présentement, ausquelles, moyennant la paix, tous à Tenvi désirent s'emploier, estendre ses limites plus

loin d'une moitié. Aulcunes provinces de deçà la rivière, plus proches de Paris , comme elles n'ont pas tant, ni si long temps souffert de la guerre, peut estre aussi ne désirent pas tant la paix. Elles se voient maistresses par toutes leurs villes , les villes meslees de peu de huguenots, ce qui leur faict peut estre encores démanger les doigts pour revenir aux armes. Mais je les prie de considérer que, s'il fault faire la guerre à ceulx de la relligion prétendue reformée qui sont delà Loire, d'autant que le roy n'en pourra tirer aulcuns moyens, le tout se fera aulx despens de leur vie et de leur bourse : que pour néant donc elles auront obtenu d'estre soulagées par les estais; que si les Allemans reviennent en France pour le secours de ceulx de ceste relligion , comme tost ou tard ils ne leur manquent jamais , que c'est par dessus leur ventre, et par dessus leur terre qu'ils ont à passer; que, quand au milieu d'elles, elles auront esteint ceux de ladicte relligion , par cela ils n'auront faict que la resveiller et relever ailleurs ; et qu'ils ne soient pas si peu ou charitables, ou prudens, que de dire qu'il ne leur en chaut, pourveu que ceste relligion ne soit poinct exercée au milieu d'elles : ce n'est parlé ni en subjects du roy, ni en amateurs de la patrie. Tout ce royaume n'est qu'une cité, qu'une maison, qu'nng corps , qui n'a qu'ung roy , ung père de famille, ung chef; qui se ruyne , se brusle, se meurt tout ensenîble. Par une bresche , toute une ville se prend; par ung coing, toute une maison s'embrase, autant le haut que le bas estage; par le talent quelquefois tout le corps meurt, encores que les bras en soient bien sains, bien refaits, bien entiers. L'estiomene monte tant qu elle saisit universellement tout le corps: aussi fault il s'asseurerquesinous endurons que le moindre coing de

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cest estât commence à s'escorner, petit à petit l'ambiiion des grands , qui est en la division, comme le feu en une plaie, trouvant le mescontentement des subjects pour matière propre à se nourrir, gaignera finalement tant que lestât en sera totalement enflambé. Vous mesmes qui aurés conseillés la guerre, quand vous l'aurés portée , quand elle vous aura vuidé vos bourses, quand vous y aurés perdeu vos plus proches , en vain vous vous en prendrés au roy que vous y aurés, parvoslreopiniastreté , à demi contrainct, et seréspeut ÊStre encores pis que les aultres. Ne disons poinct, comme aulcuns, que le pays se gaste, mais qu'il ne se perd poinct : le pays sont les hommes. Qui perd le cœur perd le pays aussi, encores que le fond en demeure; rien en ce monde ne se perd, mais il est bien perdu pour quelqu'ung, quand il change de maistre. La France demeurera, mais le royaume de France, tel qu'on Ta veu, ne sera plus : la matière y sera, mais la forme en sera changée. Cest estât se résoudra comme un corps mort en serpcns, en vers, en crapaux, en ung million de bestes sans raison qui s'entremangeront les unes les aultres, et feront trop plus de mal au peuple, que ne font tous ceulx dont il se plaint. Il s'en lèvera quelqu'ung qui se dira protecteur de la liberté, qui accablera le peuple de plus dure servitude qu'il ne porte; protecteur de l'Eglise, qui n'aura ame ni conscience, et soubs ombre de pieté commettra mille impietés. Les seigneurs des pays, qui , pour n'avoir plus de maistre, se seront un temps accordés ensemble, deba-^ tront à peu de temps de là, à qui sera le maistre l'ung de l'aultre. Les villes, qui de neutralité seront venues à liberté , de ceste liberté viendront à une licence populaire , de la licence retomberont à la tyrannie de

quelqu'ung, et toutes les semaines par sédition auront nouvelles révolutions. Le povre peuple pâtira de toutes ces folies. Il s'eslevera ung ordre de las d'endurer, qui n'aura poinct faulte et de fondateur et de chef, contre la noblesse. Ils l'accoustreront à la Suisse; et, comme de toutes nations nous sommes les plus légers, et précipités en nos passions, aussi pâtirons et ferons nous les plus énormes actes, qui s'ouirent jamais entre les hommes. Lors verrons nous en quel labirinthe de malheurs nostre opiniastreté nous aura conduits; il n'y sera plus question de reliigion : les soldats ne catechizeront plus les hommes que par la bourse : qui aura de l'argent sera huguenot , sera calholique , tel qu'il plaira à celui qui le voudra brigander. Celui qui estoit ne sera plus ; celui qui n'estoit rien, sera en sa place. Grand crime et irrémissible sera d'avoir du bien; grand malheur d'estre , ou paroistre homme de bien. D'ung mal nous serons tombés en infinis, d'ung petit, en plusieurs grands; et lors, mais trop tard, nous repentirons nous d'avoir esté si mal conseillés que de n'avoir vescu ensemble, comme nous pouvions, en paix et en union. Telles grandes mutations ne se feirent jamais sans grands desordres; et, devant que revenir à l'ordre, il se passe des ans, des siècles, des révolutions toutes entières. Les plus notables familles sont esteinles; les plus massives maisons, ruynees, avant que d'en pouvoir venir à bout. Je ne vous annonce poinct choses loingtaines : je vous annonce choses que je prevoy, que je voy, qui sontconceues, qui sont prestes à naistre, qui, en quelques lieux, sont jà nées; choses advenues en tous pays gouvernés, comme est maintenant le nostre ; et qui sont prcï^tes à advenir, si nous n'amendons par une paix, tant publique que domestique, toute nostre façon de

yivre. Quand par la foiblesse et mespris des empereurs l'empire romain s'abolit en Allemaigne, les villes, qu'on appelle libres et impériales, se mirent en liberté. Les capitaines et seigneurs, mesmeles evesques qui avoient auctorités en aulcunes villes, se feirent princes; les juges des bailliages, comtes de l'empire. Devant que les r'amener aux empereurs selon l'ordre qui y est maintenant, il se passa ung long temps; et voit-on aujourd'hui qu'au partage qui se feit de ce gasteau, l'empereur , quoique en honneur le premier, a eu la dernière part. En Italie les villes usurpèrent leur liberté; les gouverneurs des provinces en demeurèrent princes; les capitaines des villes s'en feirent seigneurs, dont est aujourd'hui l'origine de tous les princes d'Italie. L'auctorité de l'empereur, ruynee de guerres tant civiles qu'estrangeres, y feut assés tost abolie, estant, lui délaissé du cœur du peuple, et l'ambition allumée au cœur des plus grands. Mais feut ce pourtant la fin des maux du peuple? ainçois à peine le commencement. Les seigneurs eurent des guerres entr'eulx, qui y attirèrent les barbares de tous costés , qui meirent le feu partout. Ils en eurent après contre les villes plus notables, sur la liberté desquelles ils voulloient enjamber. Tantost l'ung s'y portoit pour viceroy , tantost l'aultre pour protecteur de la liberté : puis veinrent les Guelphes et Gibelins impériaux, contre papistes; puis, en chacune ville, factions contraires; la haulte ville contre la basse; ceulx de deçà contre ceulx de delà l'eau. D'une guerre universelle ilsfeurent réduis à mille guerres particulières ; d'ung grand tyran, à infinis petits, qui 1 estoient d'autant plus grands , qu'ils avoient moins de terre pour estendre leur tyrannie. On n'y oioit parler que de proscriptions, de bannissemens , d'assassine^

mens , de trahisons. Une famille faisoit guerre mortelle à l'aultre. Le gouvernement s'y changeoit toutes les semaines; et dura ce'ste calamité si long temps par le moyen des querelles testamentaires, qu'ils laissoient de père en fils , que n'agueres encores , c'est à dire plus de cinq cens ans après la totale ruyne de l'empire d'Italie, elles duroient et durent encores en la mémoire de ceulx qui vivent. En somme , telle dissipation d'estat ne se peult faire sans la ruyne du prince; mais aussi peu, sans la ruyne du peuple et des particuliers , estant tout certain que la maison ne se peut ruyner, ni le navire périr sans accabler, ou submerger ceuk qui sont dedans. Or vaut il pas trop mieux laisser vivre les ungs les aultres en liberté de relligion, telle que la paix dernière l'ordonne soubs Tauctorité du roy , qu'il a pieu à Dieu nous donner, que, soubs une vaine espérance de le reunir, ruyner ce povre estât, qui panche de toutes parts sur nos testes?

Considérons donc que nous sommes tous hommes , tous chrestiens , tous François , tous amateurs de nous mesmes , de l'Eglise, de la patrie, croyans en ung Dieu , confessans ung Christ, desirans une reformation en cet Estât; comme homme, aimons; comme chrestiens, enseignons; comme François, supportons les ungs les aultres. Nous nous ruynons nos maisons par la guerre : comme amateurs de nous mesmes, et de ce qui nous touche, demandons la paix. L'Eglise se ruyne quand, de chrestiens nous devenons, parmi les armes, contempteurs de toute relligion. Laissons donc là les armes, et recourons avec larmes à Dieu , le suppliant de la r'establir à sa gloire au milieu de nous. L' Estât est comcomposé de deux relligions; si on ne les permet toutes deux libres, il nous fault r'entreren la guerre, si on y

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