LETTRE DE MALLET DO PAN A L’ABBÉ DE PRADT
Berne, 1“ novembre 1794.
« Voilà Coblentz et les Etats ecclésiastiques gobés sans brûler une amorce. En repassant le Rhin , les Prussiens ont abandonné Mayence aux Autrichiens. Mollendorf a promis à son armée de bons quartiers d’hiver qu’il va prendre, et une paix très-prochaine de son maître avec les ennemis. Ces désastres et ces scandales tiennent aux mêmes causes. Il est évident qu’on ne veut pas se défendre. Il n’en faudrait pas tant «pie
vous en demandez pour finir dans six mois la république et la révolution. Que les alliés soient à la gauche ou à la droite du Rhin, ils n’en triompheraient pas moins et presque sans combattre. Telle est l’irrésistible pente du torrent en France, que la Convention est perdue si elle ne peut montrer la paix signée avant le printemps. Il n’y a plus qu’une passion, c’est la soif de la paix. Si les puissances, je vous le répète, gardaient contenance et présentaient à la nation l’alternative : guerre et république , paix et monarchie , le résultat ne serait pas douteux, en observant cependant de ne rien faire qui ranimât les passions et les craintes. Mais tout me fait craindre qu’on ne précipite la paix et qu’on ne la fasse comme on a fait la guerre , sans examen i connaissance de son ennemi. Alors la Convention reprend son assiette, et l’olivier à la main, elle fera recevoir, n’en doutez pas, tel essai de gouvernement républicain qu’il lui plaira de proposer. Retenez bien que c’est la paix qu’on veut généralement , avec ou sans monarchie. Celle-ci n’a encore que des partisans timides : la masse commence à oublier qu’il y ait jamais eu un roi, et une fois la paix faite au dehors et un régime doux au dedans, le peuple n'aura plus d’intérêt à désirer un autre ordre de choses. Ceux qui y aspirent étant sauvés des cachots et des guillotines, se contenteront d’une mauvaise auberge, sans faire un pas pour atteindre un château où ils seraient beaucoup mieux logés. »
Sur ces entrefaites, M. de Hardenberg lui ayant demandé sa correspondance, Mallet ne manqua pas, en présentant le tableau de la France et des changements qui venaient, de s’y opérer, d appuyer sur la persistance de la doctrine révolutionnaire , vrai
et redoutable danger toujours suspendu sur l’Europe.
« Ce qui ne change point, disait-il avec force, c’est l’essence de la doctrine révolutionnaire. Tous ceux qui, en France, ont voulu et veulent la république, en sont infectés : elle domine dans les administrations, dans les sections, dans les clubs; les sociétés populaires formées dans chaque ville, bourg ou village, et où tout le bas peuple se rend tous les soirs, en sont le dépôt et l’aliment. Cette théorie antisociale est pour tous les partisans de la révolution une véritable religion. C’est ce que n’observe point cette foule absurde d’écrivains et de raisonneurs ignorants qui, en Allemagne, cherchent à aveugler les souverains et les peuples , en représentant sans cesse la révolution française comme locale , comme produite par des causes particulières à la France, comme entretenue par la nécessité de résister à la guerre étrangère. Rien de plus faux que ces assertions. Le système révolutionnaire est applicable à toutes les nations; il a pour base des maximes philosophiques propres à tous les climats et ennemies de tous les gouvernements. Ses auteurs ne font pas plus de grâce à celui d’Angleterre qu’au gouvernement oriental ; ils ont empoisonné de leurs prédications les républiques comme les monarchies. On a vu, on voit leurs émissaires catéchiser le peuple des États neutres , de Gênes , de Suisse , do Suède, tout comme celui des puissances belligérantes. Les trois Assemblées qui ont subverti la France, et celle d’aujourd’hui plus particulièrement, ont fait de ce système un objet d’enthousiasme aveugle. Le fanatisme d’irréligion , d’égalité , de propagandisme , est aussi exalté et mille fois plus atroce dans ses moyens que ne le fut jamais le fanatisme religieux.
fl 7931
« Cette secte redoutable s’est alliée aux presbytériens en Angleterre, aux illuminés en Allemagne, à tous les disciples de la philosophie moderne dans l’Europe entière. Tous regardent aujourd’hui la France comme la métropole de leur doctrine et le centre d’union. Les religions, jusqu’ici, tendirent à réprimer les passions; celle-ci les excite toutes et les met en liberté. Elle recrute au nord comme au midi, dans toutes les régions, dans toutes les conditions, dans tous les Etats, les ambitieux qui n’ont pu parvenir, les gens décriés ou ruinés, les hommes de lettres qui s’imaginent tous être seuls capables de gouverner, les mécontents, les visionnaires, les têtes ardentes et les classes inférieures du peuple. Elle se déploie, se propage comme l'islamisme, par les armes et par l’opinion : d’une main ils tiennent le sabre et de l’autre les droits de l’homme. L’un des principaux motifs qui détermina ses fondateurs à entrer en guerre avec les puissances, fut l’espoir d’accélérer les progrès de la religion révolutionnaire par la conquête et par la corruption des peuples et des soldats. La Convention et le club des Jacobins ont organisé leurs missions de prosélytisme dans l’intérieur et chez l’étranger, comme les jésuites organisèrent les leurs en Amérique et à la Chine. »
Cependant les premiers soupçons de Mallet du Fan ne tardèrent pas à prendre de la consistance : on vit bientôt arriver à Bâle des députés conventionnels nommés pour opération secrète, un chambellan prussien, des diplomates, l’ambassadeur de Suède, M. de Staël, et enfin Barthélemy en personne; tout annonçait que cette ville était le rendez-vous de négociateurs venus pour traiter. A ce coup, l’imagination
de Mallet, en lui déroulant une chaîne de lâchetés et de désastres, le rendit un moment injuste. Il voyait déjà l’Autriche se retirer découragée ou décidée à tourner ses armes contre la Prusse, ces défections entraîner tout le reste, et les Anglais payant cher leur politique, rester seuls et impuissants sur l'arène. 11 jugea alors que sa correspondance pour M. de Hardenberg devenait inutile, et il la suspendit. Sa surprise fut grande en recevant par le général Heyman , de la part du ministre prussien , des instances pour continuer ses communications.
11 répondit sur-le-champ :