‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 13 sur 46 · LETTRE DE MALLET DU PAN AU GÉNÉRAL HEYMAN · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALLET DU PAN AU GÉNÉRAL HEYMAN

«... Je ne vous cacherai pas mon étonnement de cette consultation inopinée : moins que personne je devais m’y attendre, et je vois avec plus de chagrin que de surprise que ce nouveau travail sera aussi parfaitement inutile que les précédents. Je m’y suis dévoué par égard pour vous et par déférence pour un ministre respectable, sans espoir de produire aucun effet. L’expérience que nous avons acquise depuis trois ans m’a guéri de la manie de m’ériger en donneur d’avis. Il faut laisser périr ceux qui veulent s’empoisonner eux-mêmes. L’Europe s’en va. Elle tombera en résolution au moment où nous en verrons sortir la France. Voilà à quoi aura abouti cette guerre que le feu roi Louis XVI avait tant de raison de craindre, et dont il m’avait pronostiqué le résultat. Elle aura servi à prouver une chose : c’est qu’il n’y a rien au monde de si nul, de si désorganisé, de si impuissant qu’une coalition.

« Une correspondance telle que celle qui nous a oc-

cupés n’est que du papier barbouillé. . . . J’en étais à mon cinquième numéro , qui part aujourd’hui , lorsque j’ai appris, par des lettres de Francfort, que vous commenciez de plus belle vos négociations avec les bandits des Tuileries, et que M. le baron de Hardenberg allait se rendre à Bâle à cet effet. Voilà un commentaire bien clair de mon travail. Si je l’eusse prévu, je ne l’aurais pas commencé. Je regrette vivement d’avoir entrepris une tâche pour la quitter au bout d’un mois par un motif aussi désolant. Il me semble que, puisqu’on était aussi déterminé à négocier en dépit des circonstances et des intérêts les plus sacrés , il était bien superflu de recourir à mes informations. L’expérience jugera et les motifs de votre cabinet, et les suites de sa démarche, et la conduite extraordinaire qu’on fait tenir à Sa Majesté prussienne.

« M. le baron de Hardenberg n’aura, j’imagine, plus besoin de ines services , étant sur les mêmes lieux que moi et à portée de se procurer les renseignements dont il peut avoir besoin. Sa mission même exclut ma correspondance, qui est un plaidoyer perpétuel contre ces négociations anticipées et funestes.

« 11 est très-possible que la Convention n’existe plus au moment où votre cour voudra signer la paix avec elle. Depuis l’origine de la guerre , les alliés ont toujours eu l’art de se mettre en opposition avec les conjonctures er.de laisser évanouir ou d’annuler eux-mêmes celles qui leur étaient favorables. Quel monde que celui-ci, mon cher général! Je vous renouvelle, etc.

« Mallet dit Pan. »

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