‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 18 sur 46 · LETTRE DU BARON DE HARDENBERG A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

LETTRE DU BARON DE HARDENBERG A MALLET DU PAN

Zurich, le 13 décembre 17$ a.

« Monsieur,

« Votre lettre du 6 n’a pu m’être remise par M. Broë qu’au moment même de mon départ de Bâle, et j’ai beaucoup regretté de n’avoir pu cultiver sa connaissance et vous prouver, par l’accueil que je me serais empressé de lui faire, le prix que j'attache à vos recommandations. Les notions qui me sont parvenues confirment tout ce que vous me dites sur les affaires de France. Vous aurez appris le coup d’éclat qu’on s’est permis contre le comte Carletti. Je suis extrêmement curieux d’en apprendre le motif, qu’on ignorait encore. L’on ne peut que gémir profondément sur le sort qui attend la France. — Puisse-t-on travailler bien sérieusement à empêcher que l’embrasement ne gagne le reste de l’Europe! Peut-être n’est-il plus temps; mais il ne faut pas négliger les moyens qui restent encore. S’il était possible de forcer le gouvernement français à une paix acceptable, les horreurs qui ne laisseront pas de déshonorer la France après cet événement seraient peut-être le meilleur remède contre le mal. Vous m’obligeriez bien vivement, monsieur, si vous vouliez reprendre, du moins pour quelques mois, le fil de cette n. 13

intéressante correspondance , qui fut interrompue lors de mon arrivée à Bâle. Il m’importe beaucoup de suivre le mieux que je pourrai les affaires de France ; et votre jugement éclairé, les notions que vous me donneriez me seraientd’un prix infini. Si vous voulez m’accorder la faveur que je vous demande, monsieur, non-seulement vous ne serez nullement compromis, mais, si vous le désirez , personne n’apprendra que vous m’écrivez. Faites vos conditions, monsieur, et adressez vos lettres à Anspach, je vous prie, jusqu’au moment où je vous manderai que je vais à Berlin. Ma présence était absolument inutile et peut-être nuisible à Bâle. Les plénipotentiaires des princes d’empire qu’il y avait ont également quitté ce séjour. Ma femme vous fait mille compliments, monsieur, et j’ai l'honneur, etc., etc. »

Mallet déféra au désir de M. de Hardenberg, en sorte qu’à la fin de 1795, il soutenait trois grandes correspondances ; depuis quelques mois il avait celle de la cour de Lisbonne, adressée à M. de Souza-Cotinho, qui lui écrivait de son côté régulièrement et sur un pied d’intimité presque familière. En revanche, toute relation avait cessé avec le cabinet anglais, qui, harcelé de démarches instantes, et cédant plutôt qu’il ne se rangeait à la politique de l’émigration , s’obstinait à favoriser les plans de descente. Sans aller jusqu’aux soupçons que cette conduite avait excités dans quelques esprits observateurs, Mallet du Pan n’était pas indulgent pour les ministres qui faisaient si mal les affaires delà France et trop bien celles de ses tyrans. S’abstenant de conversations politiques avec M. Wickham, il ne recevait d’informations directes d’Angleterre que par

ses amis de Londres, dont quelques lettres intéressantes trouveront leur place ici.

11 est fort question dans ces lettres du comte d’Artois; ce prince que beaucoup de gens jugeaient alors supérieur à son frère et qui avait son parti secret dans l’émigration, y est représenté sous un aspect peu favorable ; la modération que Mallet lui attribue est mise sur le compte de sa mauvaise fortune présente, et on ne croit pas ses vues plus intelligentes que celles de Louis XVI II , quelque apparence qu’il leur donne. Toujours est-il curieux de constater qu’à l’égard des deux frères de Louis XVI, dans les premières années, l’opinion fut absolument opposée au jugement que les deux règnes de Louis XVlli et de Charles X ont permis de porter définitivement sur leur sagesse et leurs talents politiques. Plus tard, dans le cours de ces mémoires, on rencontrera d’autres preuves de l’art avec lequel le comte d’Artois savait cacher l’obstination de ses vues sous les formes aimables d’une déférence flatteuse et d’une confiance qu’il n’avait en réalité que pour les conseils dictés par lui-même.

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