L.e 16 juillet
« On traite à Paris une coalition entre les républicains et les constitutionnels, on promet à ceux-ci oubli total, partage des emplois et profits, réclamation pour J^a Fayette par la Convention et en échange des otages allemands; enfin la rentrée des émigrés constitutionnels et la restitution de^ leurs biens. Sieyès, leur implacable persécuteur, résiste à cet accord ; mais l’on se flatte de l’y amener. Je n'ai point caché à Vérone, ni ne vous déguiserai les causes de ce rapprochement, dont le premier essai sera l’ajournement indéfini de la monarchie, si la majorité des constitutionnels adhère à cette transaction. L’acharnement des anciens émigrés
contre les nouveaux dans l’étranger, les propos de nombre de gens de l’armée de Coudé qui, à table d’hôte, à Bâle, viennent journellement promettre la roue à quiconque n’a pas pensé comme eux, cette profession de foi manifestée en cent brochures journalières, enfin la mort du jeune roi qui livrerait les constitutionnels à la merci des émigrés, si le nouveau roi était reconnu, sont les principales causes de ces négociations entre les républicains et les constitutionnels.
« D’Entraigues a fait réimprimer et répandre à Paris ses Observations sur la conduite (les puissances coalisées, où il déclare régicides au premier chef tous ceux qui prêtèrent le serment du Jeu de Paume ; où il déclare qu’aucune justice humaine ne peut leur pardonner, et où dans sa catégorie de punitions et de reproches, il place les monarchistes révolutionnaires avant les Jacobins. En même temps lui et ses amis ont accompagné cet écrit incendiaire de brochures atroces, qui en sont le commentaire. Dans l’une d’elles intitulée Révélations importantes, on y avoue, on s’y vante d’avoir provoqué tous les excès des Jacobins, pour déjouer les constitutionnels et les monarchiens, pour pousser la révolution aux extrêmes et armer les puissances. Je vous laisse à penser l’impression que ces horreurs ont faite à Paris; chacun y a lu sa destinée, chacun s’est dit : « En- « tre des ennemis si implacables et les républicains qui « nous tendent les bras, il n’y a pas à hésiter. «
« Au moment où l’on a annoncé le débarquement des émigrés à la Vendée , Doulcet, parlant au nom du comité de salut public, a dit le 1er de ce mois : « Jus- « qu’ici les républicains ont combattu pour la gloire : u aujourd'hui tous les Français combattront pour leur « vie. Républicains anglomanes de 1789, constitution-
« nels de 1791 , le même sort vous est réservé, mar- « chez donc tous, marchez ensemble pour exterminer u des bourreaux qui n’ont d’autres désirs que celui de a la vengeance, et qui ne sont pas plus disposés à parte donner à ceux qui, après avoir parlé de liberté, ont « voulu une monarchie impossible , qu’aux fondateurs « de la république. »
« Voilà le sentiment des trois quarts de Paris : un royaliste exalté dans ses principes purs, mais sage dans la conduite et observateur sensé, me mande du 5 de ce mois : ((Attendez-vous, dans cette invasion, que vous ver- « rez tous les partis aller, entraînés l’un par l’autre, faire « le coup de fusil contre l’ennemi. On a aliéné tous les « royalistes constitutionnels et tous ceux qui , le moins «du monde, ont participé à la révolution en 1789. »
« On parle de clémence et de pardon! Henri IV vainqueur dans Paris, et pardonnant à ses sujets désarmés, faisait grâce en effet, puisqu’il était le maître de punir ; mais en conscience en sommes-noug" là ? Croiton que cette amnistie signée à Vérone en faveur des premiers révolutionnaires en touche un seul ? Si , sous le glaive des républicains tout-puissants, ^travaillaient à leurs périls et risques, à faire reconnaître le roi, n’est-ce pas de la reconnaissance plus qu’un pardon qu’ils croiraient mériter? Ces actes-là tirent toute leur force de la position ; il ne faut pas d’ailleurs qu’ils soient démentis journellement par une multitude de discours et d’imprimés. Jamais cette majorité immense de monarchistes de toutes couleurs et de révolutionnaires en résipiscence ne se rendra à discrétion; si l’on s’écarte de cette vérité de fait , on se prépare un abîme de calamités. Tous voudront des garanties, des conditions, et ils les chercheront dans la forme du gouvernement.
Au reste, le sujet est épuisé, je n’y reviendrai plus ; je vois un système opiniâtre de persévérer dans la ligne où l’on" s’est rais depuis 1789.
« La constitution est généralement sifflée, on ne l’acceptera pas moins librement, sous peine de la vie. Les monarchistes travaillent à la faire porter aux assemblées primaires , mais désunis aujourd’hui , leurs efforts seront imparfaits. »
AU MÊME
1" août 1793.
« Voici ce que vous pouvez croire d’à peu près certain sur l’état de la Bretagne au 1 5 juillet. Les royalistes campés à Carnac forment avec les chouans dix-huit à vingt mille hommes, maîtres de la presqu’île de Quiberon , s’y soutenant et n’ayant pu s’étendre à deux lieues. Ils n’ont pas même conservé Auray, ni osé s’avancer à Vannes évacuée. Leurs premiers pas avaient semé la terreur : on s’est raffermi ; la Convention a en Bretagne trente mille hommes, quinze mille hommes de l’armée du Nord traversaient la Normandie pour la joindre' : on £ait marcher de partout les réquisitions auxquelles , comme je n’en doutais pas , on ne résiste que faiblement. Si les émigrés eussent été en force, plus actifs, plus aventureux ils arrivaient à Rennes sans obstacles. Aujourd’hui l’armée est entre la province et eux; tant que cette position durera ne comptez pas sur l’adhésion de tout ce qui est en arrière des armées. La route de Vannes à Lorient est coupée : le pain,,e vend cinquante francs dans cette dernière ville sur laquelle on a des craintes, ainsi que sur Belle-Isle. En général, Paris ne s’épouvante nullement de cette expédition et très-peu de gens en attendent quelque succès.
« La paix de l’Espagne, signée à Bâle le 23 juillet, va redonner deux années à la Convention : l’une marchera vers l’Italie, l’autre à la Vendée, qui le 15 n’avait point encore repris les armes. Il est rare et beau de voir un petit-bis de Louis XIV, jurer fraternité et concorde aux successeurs de Ravaillac, teints du sang d’un roi de France, de son fils, de sa femme et de sa sœur. Ce traité est en quinze articles. L’Espagne cède sa partie de Saint-Domingue à la France, et on lui rend le pays conquis.
« Ce traité est , dit-on , tout entier dirigé contre l’Angleterre, et il est le fruit de la jalousie qu’a inspirée le système colonial et envahisseur de cette puissance, dont la funeste politique a perdu les Antilles, et arme aujourd’hui une contre-coalition.
« Vous me demandez de travailler à diminuer la haine que les Français ont pour l’Angleterre. Eh! mon cher comte, comment voulez-vous que les paroles d’un individu tel que moi détruisent un préjugé de six siècles , devenu fanatisme , et justifié par la conduite que le ministère anglais a tenue depuis trois ans? C’est à lui et à lui seul qu’il appartient de diminuer cette funeste et profonde impression, non par des déclarations insignifiantes, mais par des faits positifs, en reconnaissant le roi , en promettant la restitution de ses conquêtes , en s’engageant formellement à ne toucher ni à l'indépendance, ni à l’intégralité du royaume.
« Un de mes amis me mande de Paris le 26 : Mm' de Tounr j, est toujours la même, aimant ses maîtres et les pleurant. Elle n’a pas pu obtenir la grâce d’être auprès de Madame. Mais elle va tous les jours sur une terrasse, près du Temple, d’où elle voit la princesse se promener : elle ne peut pas lui parler. M"0* de Chaute-
reine, ci-devant attachée à la reine, est auprès de Madame. »
AU MÊME
2 août 1795.
« Je vous écrivis hier , mon cher comte , et je reprends la plume, en ouvrant mes lettres de Paris du 28. C’est avec une vive douleur que je vous annonce la funeste issue de cette descente , qui m’a toujours inspiré beaucoup plus de crainte que d’espérance.
« Le 20 juillet , Hoche a attaqué les émigrés et les chouans qui s’étaient réunis , ou plutôt laissé enfermer dans la presqu’île au nombre de dix mille hommes. Le fort Penthièvre a été enlevé d’escalade, il y a eu un combat chaud ; mais tous nos royalistes , mis hors d’état de se rembarquer apparemment par les vents contraires, ont été à la fin taillés en pièces ou pris. Rohan , Béon , Damas, d’Hervilles, Périgord, ont mis bas les armes : Sombreuil est prisonnier; les magasins de fusils, munitions, habillements, tout est au pouvoir de l’ennemi.
« Tallien arrivant de Lorient a annoncé cette vicUire le 9 thermidor (27 juillet) à la Convention , dans les plus grands détails. Jugez combien le rapprochement de l’anniversaire a fait sensation ! Renonçons pour jamais à toutes ces expéditions chevaleresques qui n’ont pas le sens commun , et qui brident toutes les ressources intérieures. Nous voilà reculés peut-être de plusieurs années, au moment où avec de la prudence , de l’art , de la conduite, on fût arrivé au port. On a rouvert les cachots, les échafauds, et réduit les royalistes de l’intérieur à la plus déplorable situation. »
AU MÊME
16 «oût 1795.
« Eh ! sans doute , mon cher ami , tout est vicissitudes et circonstances dans ce monde désordonné : les imbéciles seuls ne s’en sont pas doutés, en voulant sans cesse établir la conduite pratique sur les principes ! Bon Dieu! je crois entendre Brissot ou Robespierre.
« Je vous mandais que les choses empiraient à vue d’œil depuis la descente; aujourd’hui , elles reprennent leur cours nécessaire et forcé. Pendant la descente les comités ont dominé. Sieyès, escorté de Louvet , Sevestre, Rewbel, Guyomard et autres, saisissait ce moment pour remonter la terreur; qui que ce soit ne pouvait ni n’osait parler de royauté, lorsque les émigrés coalisés avec les Anglais en parlaient en Bretagne les armes à la main.
« Cet incident terminé , la paix de l’Espagne, comme la paix générale , regardée comme très-prochaine , les esprits ont repris leur essor, la Convention ses orages, les sections leur résistance, la presse sa liberté, et les honnêtes gens courage. On a arrêté les Sieyès sur toutes leurs mesures ; on a sonué le tocsin dans une multitude d’écrits. Je ne puis vous rendre ce qu’on écrit journellement depuis trois semaines contre la Convention en gros et en détail. Les meneurs ont senti que la liberté de la presse , après avoir fait la révolution , allait tuer son propre ouvrage ; ils ont lancé des lettres de cachet, scellé des presses ; inutiles efforts ! un cri général s’est élevé. La section de l’Arsenal est venue tout entière au comité de sûreté générale réclamer le rédacteur de la Gazette universelle , papier d’une liberté sans bornes. Ixs non-votants pour la mort du roi ont repris la pa-
rôle, ont fait abolir les certificats de civisme, et rapporter le décret qui sauvait les Montagnards, en les soumettant à une commission conventionnelle et non aux tribunaux ordinaires. On ne reçoit plus dans les sections aucune dénonciation de royalisme. Les quatrevingt-neuvistes y dominent de plus en plus, et ont à eux les trois quarts des feuilles publiques. La haine pour les horreurs de la révolution se prononce chaque jour davantage, et l’on y comprend ouvertement le 10 août 1792 et le 21 janvier 1793.
« Mais si l’on veut tout perdre, il faut encore des équipées à la Quiberon, des extravagances à la Coblentz, des romans de chevalerie, des Dunois , des Gastons de Foix, des rois qui parlent de conquérir leur royaume sans avoir un bataillon, et qui parlent à Vérone comme Henri IV parlait et pouvait parler sur le champ d’Ivry. Au nom du ciel, mon cher ami, et une fois pour toutes, faites finir ce déluge de sottises, faites taire vos impertinents pamphlétaires, coupez vos moustaches, dites aux émigrés qu’ils cessent enfin de s’égorger de leurs propres mains s’ils veulent rentrer en France et dans leurs propriétés; s’ils veulent que leur patrie ne reste pas république , qu’ils restent immobiles , et ne mêlent pas leur action funeste à celle du dedans qu’ils contrarient sans relâche. Ce n’est pas à nous à diriger l’intérieur, c’est lui qui doit notis diriger. Les monarchistes ne redoutent rien tant que nos grandes mesures, nos grandes armées , nos grands projets, dont nous avons vu de si grands résultats.
« Je désire la paix générale, et j’y crois. Les puissances n’ont assurément rien de mieux à faire. L’Empire va y passer; comptez que le roi de Suède et celui de Naples ne tarderont pas à suivre l’exemple de l’Espagne qui
s’cst lassée de faire la guerre pour le compte des Anglais. Tous ces tracas europécus ne signifient plus rien pour nous. Qu’on reconnaisse le roi ou non , cela ne vaut pas six liards; c’est de la France et non d’étrangers battus, conspués, haïs, qu’il doit se faire adopter. S’il pense autrement, il finira comme le roi de Sidon, par être jardinier. »
LETTRE DE MALLET DU PAN AU MARÉCHAL DE CASTRIES
28 août 1795.
« Monsieur le maréchal,
« J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 13 de ce mois et la traite de seize louis qui a été acquittée. La demande pleine de bonté que vous me faites a ce sujet, monsieur le maréchal, ajouterait, s’il est possible, à la reconnaissance et aux sentiments que je vous ai voués. J’ai vécu et je puis vivre encore quelques mois avec quelques débris sauvés des ruines de la France et de Genève : je n’ai point encore éprouvé de besoins physiques , et c’est beaucoup. L’incertitude des événements , l’espérance que je n’ai point perdue, mes relations avec la France m’ont empêché jusqu’ici d’arrêter aucun établissement : je sais le terme de mes ressources, il sera celui de ma vie actuelle et de mon indétermination. Quiconque peut vivre mal, doit se garder d’abuser de la bienfaisance des victimes dont il partage les infortunes, et s’honorer d’être un des objets de votre générosité , en en réservant l’emploi pour des temps moins calamiteux'.
1 On ne peut se refuser ici h rendre justice à l’esprit d’ordre , à la simplicité de mœurs qui venaient à l’appui de cette honorable indépendance. Mallet a toujours tenu un compte exact de sa dépense et de ses modiques ressources qu’il ne dépassa jamais. L’aristocratie bernoise
« Dans le travail qui a passé sous vos yeux et dont votre approbation est la récompense, j’ai présenté avec courage et sincérité , ce qu’un ensemble de faits , de rapports , de lettres , de consultations , me persuadent être l’état réel de la France. Mon vœu le plus ardent serait d’avoir à fournir un autre tableau ; ce n’est pas au peintre qu’il faut en imputer la nature , ni calomnier ses intentions parce qu’il ne trempe pas sa palette dans l'eau rose , etc. »
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE- ALDEGONDE
16 septembre 1795.
« Je n’ai eu aucune réponse ni notification quelconque de Vérone, autre que deux lignes du maréchal pour m’annoncer le remboursement des frais de mon petit voyage. Il m’ajoute très-brièvement qu’il voit comme moi , mais que des avis contraires combattent ina façon de voir et de juger. Mounier a été encore plus maltraité que moi : s’étant plaint de ce que, sans l’en prévenir, on avait imprimé la réponse que Sa Majesté lui a faite et dont quelques lignes pouvaient exposer sa famille en France, M. de Flachslanden lui a répondu avec dédain et dureté. C’est un parti pris , mou cher comte ; vous voyez que l’on s’est hâté d’appliquer les principes de la déclaration , en disgraciant le prince de Poix et en lui retirant sa charge. Il a écrit à Sa Majesté une lettre
était peu hospitalière, et la vie de Mallet, essentiellement domestique. Sa promenade (généralement seul et méditatif] dans ces beaux environs de Berne où les bois et les prairies sont, comme en Angleterre, coupés de sentiers, était sa récréation journalière; et même dans le temps où sa famille se faisait apporter à manger d’une cantine, à raison de vingt sous par tête, il ne négligeait pas l’éducation de ses enfants, et leur donnait des maitres d’italien et de musique.
pleine de noblesse, de fierté et d’énergie : il finit par s’élever contre l’assurance que lui donnait le roi, que cet acte de sa volonté resterait secret. « 11 importe à mon honneur, répond ce prince, que cet acte de votre volonté soit public, afin que l’on connaisse mes offres et vos refus, vos ordres et ma soumission. A pareil jour, le 1 0 août , il y a trois ans, ajoute-t-il , je couvrais de mon corps S. M. Louis XVI pour le garantir des coups de fusil tirés sur lui dans les Tuileries; j’ai entendu six semaines crier ma tête à prix, j'ai perdu sur l’échafaud mon père et ma mère pour la cause de Sa Majesté. Après cela, je m’attendais à quelque considération 4 de la part du successeur de Louis XVI, qui est son frère. »
« Les royalistes de l’intérieur sont au désespoir de » cette conduite du roi et des émigrés. J’ai reçu de la part de personnes du plus grand nom et les plus dignes de considération, des reproches amers à ce sujet. Elles se plaignent que les émigrés jouent aux dés la tête de leurs parents et de leurs amis; qu’ils 11e se forment aucune idée de ce qu'est devenue la France, et que leurs discours et leurs projets sont un ordre de martyre pour tout ce qui leur appartient dans l’intérieur.
« Les monarchistes se défendent en ce moment contre la Convention pour échapper à la tyrannie beaucoup plus que pour refaire la royauté. On la désire sans dévouement, et l’on a fait au dehors tout ce qui était nécessaire pour en éteindre les semences. Le duc d’Orléans, son jeune frère, gagnent des partisans; mais le roi perd chaque jour des siens, ou de ceux qui le seraient devenus , si on avait dirigé ce malheureux prince dans un sens conforme à sa situation et à celle de la France.
[179ÎSJ
« Paris, c’est-à-dire la presque unanimité des sections , a retiré net ses pouvoirs à la Convention et annulé son décret réélectif : il se prononce avec une rare vigueur. C’est le fruit des dispositions que je vous ai annoncées plus d’une fois. Meaux, Versailles, Chartres, Montargis, la plupart des environs de la capitale, Strasbourg tout entier, ont imité les sections; mais Rouen, Lyon, Grenoble, Besançon, ont déjà accepté, par l’influence des terroristes. Je crains que Paris ne succombe et n’ait contre lui la majorité. »
* AU MÊME
23 septembre.
« Mon cher comte, j’ai reçu votre lettre du 40. Mon vœu constant est de plus fort qu’on renonce, une fois pour toutes, à ces expéditions d’aventuriers, et qu’on veuille se persuader que le meilleur service à faire est de ne rien faire du tout. Mettez vous bien dans l'esprit que toutes les fois et partout où vous vous présentez les armes à la main , vous devenez les alliés de la république , et que vous ne servez à autre chose qu’à perpétuer le pouvoir de la Convention , qu’à paralyser les royalistes, qu’à faire leur désespoir, qu’à leur créer mille dangers et qu’à rallumer la haine dont le système émigré est l’objet.
« Je suis tellement convaincu de cette vérité que, si la courageuse et unanime résistance de Paris triomphe, j’opine hautement à ce que sans délai on licencie l’armée de Condé, on fasse revenir M. le comte d’Artois sur le continent, on désarme vos cocardes blanches et noires et qu’on perde toute attitude hostile. Sans cela, et sans un conseil du roi composé de gens en qui la na-
tion puisse prendre confiance, la monarchie rétablie ne le sera pas pour vous ; vous serez repoussés par ceux qui l’auront refaite comme par ceux qui l’ont détruite, et Sa Majesté traînera avec vous encore de longues années dans l’exil. Encore un coup, posez votre tonnerre impuissant : c’est une partie d’échecs et non une tambourinade que vous avez à jouer.
« Le 18, les sections persistaient dans leur contenance; les neuf départements les plus voisins de la capitale avaient adhéré presque unanimement à son exemple. Le poids de Paris et de ses alentours est immense. La haine du républicanisme s’y est manifestée avec éclat : les papiers publics vous peignent l’esprit qui anime les sections. Ce sont les patriotes de 1 789 , les amis des constitutionnels, ralliés aux royalistes, qui ont le bon sens de se serrer à eux, et les républicains dégoûtés qui ont produit et dirigé cette impulsion. Dumas est nommé électeur, ainsi que Gorgerau , Quatremère de Quincy, Lacretelle, Chéron, Peuchct, mon successeur au Mercure jusqu’au 10 août, et nombre a autres appartenant soit au côté droit de l’Assemblée législative en 1791 et 1792, soit à la première municipalité de Paris. Si la réélection des deux tiers de la Convention est rejetée , ce parti formera presque en entier le nouveau corps législatif, au moins pour tous les lieux où la réélection aura été refusée.
« Rappelez-vous ce que je vous ai dit à Scbaffbouse de l’infaillible influence qu’allaient recouvrer les constitutionnels. On n’en a pas moins continué au dehors la guerre à outrance contre eux sans distinction. Avec un million d’écus , un million de livres , on décidait de haute lutte la victoire des sections. On m’a fait de Paris des instances réitérées à ce sujet. Mais que puis-je? J’ai
sollicité, remontré des ministres, des grands seigneurs : pas un liard. On perdra des milliards à se faire battre, mais pas un écu pour se sauver. Je vous dirais des choses exécrables sur ce sujet; tout mon sang en est soulevé. »
Événements militaires de l’automne de 1795. — Lettre de Mallet du Pan. — Vendémiaire. — Lettre de M. de Hardenberg. — Mallet soutient trois grandes correspondances politiques. — Lettres du chevalier de Panat et de Lally-Tollendal.
La correspondance de Mallet et de son ami fut interrompue avec les communications, par les événements militaires de l’automne de 1795. Au milieu de ses marches victorieuses, l'armée française du Rhin fut tout à coup repoussée, ramenée avec une vigueur et une rapidité inattendues. Mettant à profit l'indignation et le désespoir des Autrichiens abandonnés par la Prusse et réduits à eux-mêmes, le général Clerfayl , exalté par la situation critique de son armée, exécuta avec impétuosité et fermeté une suite de manœuvres habiles qui changèrent le sort le la campagne.
Dans l’intervalle, Paris avait été le théâtre d’autres événements bien plus importants pour le sort de la France. La lutte entre la Convention et les sections, c’est-à-dire entre ceux qui voulaient la république et ceux qui n’en voulaient plus, avait éclaté prématurément en vendémiaire Mais ce nouveau 10 août avait rencontré au lieu d’un roi bon et faible un pouvoir déterminé à se défendre. Les lettres de Mallet sur
cette journée fatale à sa cause, doivent appartenir à l’histoire : elles offrent d’ailleurs dans leur vivacité une leçon utile aux partis qui préfèrent leurs passions aux principes, et même à leurs intérêts.
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SA1NTE-ALDEG0NDE
28 octobre 1795.
« Les victoires de M. de Clerfayt ayant libéré les communications, mon cher comte, je prends la plume. Votre dernière lettre est du 2 octobre : que d’événements depuis, et de quelle nature! Nous voilà retombés dans un abîme sans fond ; il n’y a que ceux qui savent par combien d’efforts, de patience, d’écrits, de leviers, de fautes de la part de la Convention, on avait tiré Paris de sa léthargie, qui puissent juger combien il sera difficile de ramener de telles conjonctures. Cette affaire des sections est , comme tout le reste , mal jugée par l’extérieur. On méconnaît le but de leur entreprise et les limites que la prudence leur prescrivait. Nos émigrés sont généralement très-contents de cette catastrophe , parce que nombre de constitutionnels étaient mêlés à ce mouvement, parce qu’on n’y prenait pas tout de suite la livrée de l’ancien régime et que le royalisme de scs auteurs ne paraissait pas généralement avoir ses seize quartiers. I.es sections triomphantes, la première opération du corps législatif était le retour de la monarchie, la restitution des conquêtes, celle des propriétés aux émigrés, leur rappel, et la paix générale.
u Le corps électoral a nommé tous les membres de la Convention qui étaient complices des sections et pour le nouveau tiers, MM. d’Ambray, ancien avocat gé-
néral au parlement, homme du premier mérite; Lafont-Ladebat et Muraire, royalistes de l’Assemblée législative ; Gibert des Molières , notaire du vieux temps; Portalis l’aîné, avocat distingué au parlement d’Aix, franc royaliste, et Le Couteulx de Canteleu. Le corps législatif sera le monstre d’Horace : on y verra l’aristocrate siégeant à côté du Jacobin, le constitutionnel auprès des auteurs du 10 août; appréciez les scènes de ce chaos : il doit s’être ouvert aujourd’hui. Les thermidoristes , effrayés de devoir leur salut aux Jacobins , redoutent déjà leur résurrection : ils veulent bien le terrorisme , mais non pas de ses anciens chefs qu’ils ont persécutés, et qui leur rendraient bientôt guerre pour guerre.
« Je ne vous présente aucune conjecture : il n’y a qu’un fou qui puisse en former. Si le roi eût suivi le plan que nous tracions , il serait devenu le chef et le directeur du mouvement sectionnaire. La déclaration n’a servi qu’à diviser, qu’à irriter, qu’à indigner, qu’à refroidir. Les Doulcet, les Bourdon, les Legendre, les Tallien disaient au peuple : Voilà ce que le roi cous apporte ! et le roi répond : Cela est vrai, et je le signe. Combien sont criminels ceux qui ont dicté ce manifeste et qui conduisent les affaires à Vérone! Vous savez que M. le maréchal de Castries est de retour à Eisenach, il ne m’a pas écrit une ligne; ce silence et celui de Vérone sont une réprobation formelle : je m’en console; mais comment se consoler du délire des mesures ?
« Le chevalier de Guer a été envoyé à Lyon pour fabriquer une Vendée dans cette ville et dans les provinces voisines. M. le prince de Condé lui a fait adjoindre un fou, un Jacobin d’aristocratie, nommé Teyssonnet, aide de camp de Son Altesse. Ce Teyssonnet
avait été aussi envoyé en Franche-Comté , il y a trois mois, pour former une Vendée. En s’y rendant, il dit à l’auberge, devant dix personnes, sa mission, son projet, et qu’il portait cinq cents louis d’or pour l’exécution. Cinquante faiseurs de cette force sont employés : on vient d’en envoyer deux à Paris pour enlever Madame royale lorsqu’elle sortira du Temple, et la conduire à la Vendée afin de la soustraire à l’empereur.
« Tout ce que je vous mande là n’est point un roman : je ne mens pas d’une virgule. On vous parlera de la Vendée, de la Haute-Loire, des grandes espérances, des grandes mesures de ce côté-là ; eh bien ! sachez que la chose se réduit à cinq ou six mille paysans armés et non armés autour d’Issengeaux, contre lesquels on vient de faire marcher des corps de troupes considérables, et qui disparaîtront avant un mois. Je vous ai déjà nommé les machinistes ; jugez du reste. Ce vaste plan est de d’Entraigues. »
La lettre suivante revient sur le même sujet :
AU MÊME
i noveii'bre 1 793.
« Nous voilà retombés dans un abîme dont je ne puis mesurer ni le diamètre ni la profondeur. 11 me paraît que vous avez été mal instruit sur le chapitre des sections : quiconque a pu douter de leur royalisme enthousiaste, n’a qu’à jeter les yeux sur le nouveau tiers choisi par le corps électoral de Paris , huit jours après la mitraillade de Barras, les emprisonnements, les fusillements , les décrets de terrorisme. Pensez-vous que ceux qui choisissaient pour représentants M. d’Ambray , M. de Bonnières, l’abbé Morellet, Gibert des Molières,
Portalis, fussent des républicains et même des constitutionnels de 1791 ? De quatre-vingt-cinq mille votants, soixante-dix mille voulaient un roi, nommaient un corps législatif pour faire un roi , et eussent porté, une fois vainqueurs, contre la révolution , ses principes, ses acteurs et contre la république , une hache cent fois plus terrible que toutes les armées de l’Europe. Celui qui vous niera ce fait est un ignorant tel que l’abbé de Calonne qui , dans son plat Courrier , s’avise de douter pour quel parti il faut faire des vœux , et ajoute que les sections sont trop républicaines pour qu’on ne reste pas indifférent à cette querelle.
« Les sections ont succombé parce qu’on les a fait battre avant le temps ; des brûlots leur ont été lancés de ces pays-ci, de Londres, de Mulheim; on leur a persuadé d’en venir aux mains sans canons, sans munitions, sans plan , sans général. Elles jouaient une partie d’échecs, emportant une pièce chaque jour : avec ou sans les deux tiers , leur force restait entière après la formation du nouveau corps législatif; il suffisait de se faire craindre , sans donner sa mesure à coups de fusil; mais l’impétuosité nationale ne sait rien attendre; la présomption ae doute jamais du succès le plus douteux, et le ressentiment ne laisse rien mûrir. Croyez que le plan primitif était conduit par des hommes de poids, meilleurs royalistes que les bavards qui le sont pour le nom , et que la table ronde de Mulheim. On devait les laisser faire au lieu de volcaniser les sections, et de les porter avant le temps à une insurrection que convoitaient les conventionnels.... L’on devait être sûr que les comités n’imiteraient pas Louis XVI en s’enfermant dans les Tuileries.
« La Convention avait ouvert son tombeau; nous l’a-
vons fermé. La nouvelle Assemblée s’est formée le 4. Elle est divisée en deux classes tranchées, deux factions essentielles , celle des régicides et celle des non-régicides conduits par I>anjuinais, La Rivière, Boissy-d’Anglas, Fermont, ou soutenus du nouveau tiers dont les trois quarts sont des royalistes. La paix générale et même celle de l’Empire sont ajournées. Ce ne serait pas un événement indifférent dans un autre siècle et avec
d’autres hommes; mais Il existe vingt-sept milliards
d’assignats, sans les faux : je le saisde la première main. »
AU MÊME
12 uovfmbre 1795.
« Depuis le 5 octobre, mon cher comte, je n’ai eu aucune nouvelle de vos affaires ; mon homme n’est point arrivé, ne m’a point écrit, la peur a tout arrêté ; d’ailleurs, cette infernale correspondance d’un des agents de Vérone avec le maître, a rendu la Suisse suspecte : on n’ose y adresser une lettre qui puisse donner prise ; c’est avec grande peine que j’ai reçu quelques bribes de mes correspondants.
« Ce mois d’octobre, si éclatant, entraîne des suites ‘capitales : voilà l’œuvre des pacifications partielles bouleversée, et l’empereur redevenu en Allemagne l’arbitre de la paix et de la guerre. Les victoires mettent fin probablement à la tournailierie de Bâle, à cet avorton de congrès, aux paix séparées; il ne tiendra pas, je vous l’assure, à M. le baron de Hardenbcrg que ce moment ne soit accéléré : il espère (entre nous ) retourner dans un mois à Anspach; j’ai passé trois jours ici avec lui; le ministre n’était pas gai de l’ctendue des avantages impériaux, mais l’homme loyal, d’honneur, plein d’ex-
cellent esprit (il est tout cela) y applaudissait. Il est révolté du ton, des propos, de l’insolence de tous les agents et représentants français; il est convaincu de l’impossibilité de jamais traiter en sûreté et sans honte avec de pareils hommes. Le choix du Directoire qu’il a appris ici a été le coup de grâce ; car les cinq vizirs élus sont les auteurs du passage du Rhin et de la réunion de la Belgique, les promoteurs des conquêtes et de la désorganisation européenne. »
AU MÊME
12 décembre 1795.
« Toute la diplomatie a délogé ( de Bâle). Le baron de Hardenberg doit être parti hier ; les envoyés palatins, hessois, wurtembergeois, ont déjà repris la route d’Allemagne. M. de Clerfayt a tué ce congrès : les négociations sont absolument rompues; le rappel de M. Barthélemy a été le dernier coup d’assommoir. Quoique ce ministre reste provisoirement, regardez sa disgrâce comme complète et irrévocable.
« Vous avez appris, avant de recevoir cette lettre, la honteuse déroute du baron de Vins, le 23 novembre, déroute qui met dans un péril éminent le Piémont et la Lombardie. Ce désastre change encore une fois les données et va faire évanouir une grande partie de l'effet des succès sur le Rhin. Le Directoire va reprendre assiette, les cours leurs terreurs, l’armée française sa réputation, les réquisitions leurs facilités.
« Je vois, d’un autre côté, que M. de Clerfayt trouve à qui parler dans le Hundsrück où Jourdan a rassemblé soixante mille hommes, lia fallu lui céder Kreutznach. Je ne serais pas étonné de voir les Autrichiens obligés de repasser le Rhin. »
Comme on l’a vu par une des précédentes lettres, M. de Hardenberg était revenu à Mallet du Pan et l’avait vu à Berne; quelques jours après, en s’éloignant de la Suisse, il lui demanda de repre*' ire la correspondance politique interrompue par la t aixde Bâle, au printemps de cette même année, ainsi que nous l'avons rapporté.