LETTRE DE LOUIS DE NARBONNE A MALLET DU PAN
Glerc«te, ce 1* mars 1796.
« J’ai eu par M. Bréinond, monsieur, communication d’une lettre de M. le comte d’Artois, que vous avez bien voulu le charger de me montrer; je vous en remercie extrêmement, et j’ai été très-flatté de penser que vous n'avez pas douté de tout le plaisir qu'elle me ferait.
« Royaliste par principe et attaché à la maison royale par des liens que rien ne peut rompre , ce serait avec un véritable bonheur que je lui verrais suivre la marche indiquée par M. le comte d’Artois. Quoique je croie cette mesure excessivement tardive , je n’en regarderai pas moins comme un devoir sacré , pour tout homme dans ma position , de faire tout ce qui est en lui pour le succès d’une cause qui, soutenue avec franchise et loyauté, satisferait enfin à ce qu’un honnête homme doit à son pays et se doit à lui-même. Aujourd’hui , quelle est la place que peut prendre l’homme qui a be-
soin d’obéir à la raison et à sa conscience? Vous, monsieur, qui êtes si bien fait pour éclairer l’une et l’autre, n’avez-vous pas été condamné à déplaire à tous les partis, en leur disant des vérités sévères et utiles? Si l’on eût voulu vous écouter, depuis longtemps, sans doute, cette lettre de M. le comte d’Artois eût tenu lieu de proclamation ; mais je crains bien , qu’à présent même, elle ne soit pas adoptée par le roi. — La phrase de : je vous charge de persuader à mon frère , est bien faite pour effrayer. — Y a-t-il de l’indiscrétion, monsieur, à vous demander sur cela quelque explication? Cette lettre est-elle de toute authenticité? à qui est-elle écrite? et qu’est-ce qui peut avoir donné lieu à cette forme d'instruction? S’il vous est possible de satisfaire à mon extrême désir de savoir la vérité sur un sujet si fait pour intéresser tous les Français, je vous en aurai une véritable obligation, et ma conduite, dont vous avez quelquefois méconnu les motifs, vous prouvera peut-être que je suis digne de cette confiance et de conseils que je me ferai toujours un honneur de suivre.
« J’ai l’honneur, etc.
« Lotus de Narbonne. »
M. de Sainte-Aldegonde ayant envoyé à son ami une lettre de Monsieur qui le remplissait de joie , car elle devait, pensait-il, fermer la bouche à ses détracteurs , Mallet du Pan , à qui au fond cette communication était destinée , parce qu’on désirait obtenir de lui et des informations et des conseils, Mallet répondit à ces avances par la lettre suivante :
1 Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
27 mars 1796.
« Je vous renvoie, mon cher comte, la lettre de Monsieur, en vous priant d’exprimer à ce prince, de ma part, ma sensibilité et ma reconnaissance, ainsi que le désir extrême que j’aurais de répondre à ses intentions. Malheureusement , dans l’état actuel des choses, je ne puis rien du tout. La correspondance avec Paris est depuis six semaines devenue impraticable : toutes les lettres de l’étranger sont ouvertes, et ne sont remises qu’autant que le récipiendaire prouve ses relations suivies et commerciales avec son correspondant. La route, d’ailleurs, fût-elle libre, comment obtenir aucune prise sur les dispositions? J’aurais beau faire cent fois par jour ce que j’ai déjà fait, c’est-à-dire rassurer les esprits sur les sentiments des princes; qui voulez-vous qui me croie, en les voyant constamment sur la ligne qu’ils tiennent depuis cinq ans, sans que le moindre fait vienne appuyer mes remontrances et me donner crédit auprès des Français ? Mon frère m’a fait un rapport très-étendu et conforme presque eu tous points à ce que vous savez déjà et à ce que me mandent toutes les semaines mes correspondants. Voici le résumé de ces informations :
« Les royalistes ne tiennent exclusivement ni à l’un ni à l’autre des princes. Les uns désirent le roi, d’autres Monsieur, de troisièmes le fils de ce dernier; enfin, le duc d’Orléans a beaucoup de partisans. Si l’on n’y prend garde, il réunira facilement la grande masse des gens qui ont été pour quelque chose dans la révolution , ceux qui y ont fait fortune , toute la classe de quatre
cent mille individus qui ont acheté, revendu, ou qui sont encore propriétaires de domaines nationaux.
u Toutes les opinions se ramifient à l’infini; mais le premier qui sera en état de se faire roi et de promettre une tranquillité prochaine, les absorbera toutes.
« L’habitude du malheur et des privations , l’état affreux où ont vécu les Parisiens sous Robespierre, leur fait trouver leur situation actuelle supportable. La paix, comme qu’elle fût donnée, comblerait de joie la nation. La lassitude est à son comble ; chacun ne pense qu’à passer en repos le reste de ses jours. Que Carnot ou le duc d’Orléans, que Louis XVIII ou un infant d’Espagne soient roi, pourvu qu’ils gouvernent tolérablement, le public sera content. On ne pense qu’à soi, et puis à soi, et toujours à soi. Le bas peuple n’est pas revenu de son hydrophobie ; c’est toujours un animal enragé malgré sa misère profonde. La raison ne l’atteint point; il souffre, et attribue tous ses maux aux royalistes et à la guerre qu’ils entretiennent.
« C’est perdre son temps que vouloir tirer nos gens de là et se ruiner tout à fait que de chercher des insurrections locales. C’est Paris, c’est l’autorité même qu’il faut attaquer, non avec l’armée de Condé, mais avec la baïonnette de l’intérêt , de l’espérance , de la sécurité. Il faudrait se faire un parti dans les conseils , traiter avec le nouveau tiers , avec les anciens conventionnels honnêtes, tels que Boissy-d’Anglas, même avec quelques thermidoriens, se conduire ensuite par les instructions de ce parti et le laisser faire. Je ne vois plus d’autre ressource; mais, encore un coup, elle a pour base forcée la réunion de tous les monarchistes à des éléments et à un intérêt communs. Nous approchons de l’agonie : sûrement la royauté reparaîtra; mais, de
mlmoir.es et correspondance.
jour eu jour, il devient plus cjue douteux que ce soit en faveur de la branche directe. Les princes se sont perdus et se perdent. On ne recouvrera la monarchie que sur des monceaux de cendres et de cadavres, et après avoir vu un usurpateur en saisir et en conserver les rênes peut-être fort longtemps. »
AU MÊME
2 avril 1796.
« Je vous ai peint graduellement le tableau des chances à Paris; c’était à celle du rétablissement de la royauté par le corps législatif et les assemblées primaires qu’il fallait s’attacher exclusivement. C’est le seul moyen qui n’effraye point la nation et auquel le corps du peuple s’empressera de concourir. Le plus terrible obstacle à la monarchie est l’effroi universel qu’inspire la pensée de traverser encore une révolution sanglante pour y parvenir. Tout le monde vous abandonnera lorsque vous montrerez vos sabres, vos Anglais, vos Autrichiens, vos projets de conquête.
« Jugez s’il y a de quoi se désespérer ! Les sottises du Directoire, son insolence, sa prédilection de placer tous les scélérats de 1792 et 1793, ont ranimé une faction qui n’était qu’endormie. Il vient de se former dans les deux conseils une coalition forte, systématique et positive contre ce Directoire et sa faction. Elle est composée du nouveau tiers, conduit par Portalis, Dumas, Marbois, Doumerc, Lemérer, homme de grands talents, Jourdan (des Bouches-du-Rhône), émigré en 1792, 1793, etc.; plus cent trente à cent cinquante anciens conventionnels, vendéiniaristes ou devenus tels, Boissy-d’Anglas, etc.
« Cette coalition a fait avorter le projet de Sieyès, Louvet , Chénier et des régicides pour enimuseler la presse; elle a emporté la présidence et le secrétariat des Cinq-Cents; elle a fait révoquer et mettre en état de recherche Fréron et autres proconsuls; elle va cerner le Directoire; les jours de la docilité sont passés. Cette association va exiger le rapport de la loi du 3 brumaire, qui exclut des fonctions publiques les parents d’émigrés et de vendémiaristes.
« Le but définitif est la convocation des assemblées primaires et celle des sections , savoir : de faire renouveler entièrement le corps législatif et nommer des députés qui délibèrent et mettent aux voix le rétablissement de la monarchie. Voilà le plan; il s’exécutera tôt ou tard et avec plus ou moins de rapidité, suivant les conjonctures. Le Directoire tentera un 31 mai; mais la crainte du terrorisme a pris plus de force que le terrorisme même, et il s’en faut que le Directoire puisse se promettre un succès assuré.
« Quoi qu’il en soit , c’est à cette coalition , à son but , à ses moyens qu’il faudrait s’attacher comme à la planche de salut. Ce qui m’effraye par-dessus tout, c’est qu’en prolongeant la durée de la république on multiplie les aliénations des biens confisqués, la masse des nouveaux propriétaires grossit , et lorsque tout sera vendu, qui pourra dépouiller deux millions d’envahisseurs? Adieu, etc. » w
LETTRE DU COMTE DE SAINTE -ALDEGON DE A MALLET DU PAN
17 avril 1796.
« Je vous remercie , mon cher Mallet , de votre bonne et très-intéressante lettre du 2 avril. Je me suis em-
pressé d’en envoyer des extraits à Edimbourg. Il n'y a pas à hésiter sur le parti que vous me proposez. C’est le seul , selon moi , qui puisse sauver le roi et peut-être la monarchie. J’en ai écrit sur ce ton en Écosse, et j’ai profité de la confiance qu’on me témoigne pour démontrer la nécessité de suivre le plan que vous proposez. C’est Vérone qu’il faudrait convertir; mais comment s’en flatter? Je verrai, j’espère, l’évêque d’Arras à son passage ici, et je saurai par lui beaucoup de détails dont je vous instruirai sur-le-champ. C’est un converti qui ne nous fera pas faux bond, je vous en réponds. Si le comte d’Avaray est revenu «le ses préjugés, il nous ramènera le roi , car ce prince a pour lui l’amitié la plus tendre et la confiance la plus entière. Quant au duc de La Vauguyon, il a trop d’esprit et sûrement trop d’ambition pour ne pas voir que Louis XVIII se trouve absolument dans la meme position que Jacques II, et tju’il n’y a pas de temps à perdre pour l’en tirer. Vous leur rendez, mon cher Mallet, le plus important de tous les services en les éclairant sur leur malheureuse position et en leur annonçant les projets qu’on médite.
« Les dernières nouvelles d’Angleterre (du 5) sont moins pacifiques. Il paraît que le gouvernement s’est rendu très-difficile vis-à-vis du Directoire, et qu’il veut gagner du temps dans l’espérance d’en obtenir de meilleures conditions. Du reste, il y a les mêmes allées et venues , et sûrement le même tripotage entre Londres et Paris que celui que vous m’annoncez entre Vienne et Paris. Je tremble, et je ne suis pas le seul, qu’on ne tente une seconde quiberonnade d’ici à six semaines. »