‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 24 sur 46 · LETTRE DE MÀLLET DU PAN A L'ABBÉ DE PRADT · texte numérisé non relu

LETTRE DE MÀLLET DU PAN A L'ABBÉ DE PRADT

22 avril 1796.

« Nous savons aujourd’hui en quoi ont consisté

les tripots pacifiques; on vient d’en imprimer ici les pièces : vous les trouverez dans les papiers anglais. Le 8 mars, M. Wickham, ministre britannique en Suisse, remit une note à Barthélemy pour offrir un congrès, ou toute autre voie de négociation, au nom de son roi et de ses alliés. Le 28, le Directoire a répliqué par une réponse la plus insolente et la plus hautaine : il persifle la proposition , rejette tout congrès, et déclare net qu’il n’entendra jamais traiter de la restitution des pays reunis. Le gouvernement britannique , à la réception de ce rescrit, a publié une note bien molle, bien faible, et qui n’a d’autre avantage que de prouver au parti pacifique en France que le tort de la guerre est au Directoire, et au parti pacifique en Europe, que, malgré la faim qu’on en a, la paix ne peut se faire qu’à la pointe de l’épée. C’est cette réponse du 28 mars qui a déterminé Vienne et le départ de l’archiduc. Le Directoire, dans le cours de l’hiver, avait envoyé à Vienne un intrigant pour offrir des échanges, des sécularisations en indemnité de la Belgique; il offrait un pareil œuvre au roi de Sardaigne, et uniquement afin de diviser et attiédir, mais sans intention sincère de finir. Sa réponse à M. Wickham contient ses véritables principes. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE

24 avril 1796.

« Votre lettre du 1 0, mon cher comte, m’arriva jeudi

dernier. Sûrement mon pamphlet est entre vos mains au moment où j’écris : j’achève la seconde division qui paraîtra à la fin de mai. Tout cela est du bouillon pour les morts, et parfaitement inutile quant à l’étranger; c’est pour la France que j’écris. Ce n’est pas vous que je voudrais persuader : vous en savez autant que moi . Je m’adresse à ceux qu’il faudrait amener à nous, non à ceux qui le sont déjà. Voilà toute ma réponse aux clameurs des de Guer, des d’Entraigues et de la tourbe que j’entends d’avance.

« Danican , dont vous me parlez , a été quatre mois dans ce pays-ci. Nous avons eu le temps de le juger. C’est un bon cœur et une tête détestable; ou je me trompe fort, ou il ne fera rien à la Vendée, quoiqu’il connaisse bien ce pays-là.

« Qu’Alcxandre de Lamelh ait été en Angleterre à la demande du gouvernement , cela choque toutes les vraisemblances. Le ministre britannique en Suisse a suscité à Théodore Lameth une tracasserie très-sérieuse; il abhorre les constitutionnels, il les poursuit en toutes occasions; ce n’est pas sans instruction de sa cour. Je suppose plutôt qu’Alexandre Lameth aura proposé quelque plan au gouvernement, qui ne l’écoutera pas plus qu’il ne nous a écoutés.

« Les feuilles ministérielles annoncent la capture, près Saint-Malo, du pauvre comte de Serrent et de vingt-deux autres émigrés débarqués avec lui : tous ont été pris et fusillés. On a enlevé les poudres et les armes qu’ils avaient amenées. J’avais le pressentiment de ce malheur en vous écrivant à ce sujet. Ces expéditions extravagantes, ces paquets d’émigrés qu’on va jetant les uns après les autres sur des côtes couvertes d’ennemis, -ce gaspillage de ressources, ces puérilités, sont inexpii-

cables. De ce train-là, on aura enterré jusqu’au dernier gentilhomme avant d’avoir regagné un pouce de terrain. J’ai eu de Nantes une lettre du 31 mars, écrite par un témoin oculaire de la mort de Charette, à qui le peuple a témoigné beaucoup d'intérêt. L’écrivain regarde la Vendée comme finie. Des commissaires l’organisent en ce moment sur le pied républicain. Hoche a transféré son quartier général à Rennes , et va travailler les chouans d’une rude manière.

« Je tremble pour cette campagne. Voilà l’armée autrichienne du Rhin commandée, d’une part, par un vieillard sourd et borné que conduit Klinglin, l’homme le plus médiocre; de l’autre, par un jeune prince valeureux, mais sans expérience , et par un général qui n’a jamais commandé dix mille hommes. En Italie , Beaulieu a des parties excellentes; mais je crains que cette guerre de montagnes, qui lui est étrangère, ne lui fasse faire de grandes fautes. Il vient de débuter par un désastre. Le 10, il força les Français à Voltri; il crut qu’en les faisant attaquer sur toute la ligne, il les chasserait devant lui comme dans les plaines de la Flandre. Le 14, les Français ont attaqué le poste de Sotto et un autre avec une vigueur qui n’appartient qu’à eux. Dès le début, M. d’Argenteau, qui tenait le centre, a perdu ses canons et ses bagages ; on en a repris une partie ; mais le corps de M. de Colli a été tourné , les postes ont été perdus ; quinze cents hommes pris en embuscade ont été forcés de mettre bas les armes. Plus de trois mille prisonniers sont aux mains de l’ennemi qui, le 14, marchait sur Acqui. Il y a de quoi trembler. - M. d’Argenteau perdit l’armée de la même manière l’automne dernier : les Français eussent fait pendre le général qui se fût conduit comme lui; l’empereur lui a

conservé son commandement L’Europe ne tient à rien : cette durée de la guerre me donne le frisson.

« Vous aurez trouvé dans les papiers anglais les pièces officielles des ouvertures de paix faites le 8 mars par le ministre d’Angleterre en Suisse, et la réponse du Directoire du 28. Elles vous confirment deux choses que je vous mandai dans le temps : qu'il existait un micmac pour négocier, mais que le Directoire serait inflexible. »

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