‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 31 sur 46 · LETTRE DE MALLET DU PAN A L’ABBÉ DE PRADT · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALLET DU PAN A L’ABBÉ DE PRADT

23 janvier 1797.

« Ce n’est pas pour rien , mon cher ami , que je suis une marmotte des Alpes : l’hiver me glace et me rend paresseux. Voilà pourquoi je suis encore à répondre à votre lettre si plaisante du 31 décembre : ce sont les petites-maisons ouvertes que cette bonne Europe qui a fait son temps. Le nouvel empereur de Russie répond, à ce qu’il me paraît, à la question que vous me faites : il débute à peu près comme son père, je souhaite qu’il ne finisse pas de même. Je le vois mordu de la manie des innovations, de la philanthropie et de la popularité; il est épris du grand Frédéric, il croit l’imiter en portant un grand chapeau , un habit boutonné et étriqué , des bottes et une cocarde noire. De telles singeries donnent la portée d’un homme. Je souhaite de toute mon âme qu’il se tire sain et sauf de ces facéties.

u Le Directoire a répondu au sujet de sa flotte , l’expédition d’Irlande) comme Philippe II, qu’il ne l’avait pas envoyée combattre contre les vents : en effet, il n’a pas eu d’autres ennemis, et ces cinq cents navires de guerre paradant dans les ports et les almanachs anglais ont à peine attrapé deux ou trois chaloupes de ce convoi, que la tempête mettait à leur merci. On ne sait encore ce qu’est devenue la Fraternité Iloche et

l’amiral Morand. (Iis sont arrivés à Rochefort.) Quoi qu’il en soit, voilà les deux tiers de la flotte rentrés ; on est consolé. Paris n’y pense plus, c’est à recommencer, et l’on recommencera, n’en doutez pas-; ces gens-ci ne se rebutent pas si facilement. La capitale a oublié le Malmesbury comme la flotte. Ces événements servent de texte au bavardage des folliculaires et des frondeurs : le reste du public n’y donne pas trois jours d’attention. Voilà l’Europe bien avertie maintenant des dispositions pacifiques de la république ; elle sait ce que vaut cette fureur de traitailler qui la possède et à laquelle elle revient toujours. Ses envoyés sont reçus comme des valets de carreau , honnis, conspués , recevant des camouflets du Luxembourg, delà bonne, de la mauvaise compagnie , des porteurs d’eau , et des potentats qui manient à Paris la dictature du globe.

« Qu'appelez-vous Madrid le Berlin du midi ! C’est le Satan du midi et de l’Europe : le Directoire n’a pas de plus fidèle estafier que monseigneur le prince de la Paix, grand d’Espagne de la première classe, capitaine général, au-dessus du Cid par les rémunérations royales dont il a été l’objet. La famille royale s’est laissé persuader, par ses amis les régicides, de former un petit royaume au duc de Parme, composé du Modénais, du Ferrarais, du Bolonais et de la légation de Faenza. Le chevalier Azzara, ministre d'Alcudia à Rome, a menacé et insulté le pape , pour le forcer à se reconnaître le vassal et l’administrateur de la république française, à révoquer ses bulles, et à faire donation amiable de la moitié et plus de ses Etats. Il a déclaré à Sa Sainteté , de la part de son roi, que comme prince temporel , le saint-siège méritait peu de considération , que comme chef de l’Eglise il devait, vu l’esprit du siècle, se trouver

heureux d’être le dernier pape mourant sur la chaire de Saint-Pierre. J’ai lu la déclaration.»

LETTRE DU MÊME AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONÜE

9 février 1797.

« Depuis longtemps, mon cher comte, je ne vous envoie que des habits de deuil. Voici deux incidents encore plus lugubres : j’en suis consterné. Le premier est la reddition de Mantoue qui a capitulé le 2 de ce mois. C’est le fruit de la dernière défaite du 14 et du 16 précédents, défaite qui, maintenant éclaircie, forme le plus grand désastre de la guerre. Quelle impression cet affreux désastre fera-t-il à Vienne? En sera-ce une de consternation ou de noble désespoir? Ils sont perdus s’ils ne déploient toute leur énergie, et avec la plus grande célérité.

« Je vous ai prévenu, je crois, dans ma dernière lettre, que le Directoire surveillait et laissait faire, pour les empoigner incessamment , les agents et commissaires royaux qui manœuvraient à Paris, à Lyon, au Jura, etc. Les papiers du 1er vous auront appris qu’on ne les a pas fait languir. Cette conspiration (12 pluviôse an v) est vraie en tout point : c’était le secret de la comédie. J’avais écrit à un homme que je soupçonnais d’être le com plice ou le confident de ces impertinences, en le conjurant, pour sa sûreté et celle de sa famille, de ne point se livrer à de pareilles folies et à de pareils fous. Le 22 janvier, il me répond en me persillant et en ajoutant : « Il n’y a que des têtes à perruque qui trouvent « difficile de rétablir la moparchie sans modifications : « il suffit pour cela de.... » Suivait le plan du complot, tel que vous le lisez dans les papiers publics, le tout en-

Page 1