‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 30 sur 46 · LETTRE AU MARÉCHAL DE CASTRIES · texte numérisé non relu

LETTRE AU MARÉCHAL DE CASTRIES

4 janvier 1797.

« Monsieur le maréchal ,

« Je suis bien profondément reconnaissant et touché de la nouvelle preuve d’intérêt que renferme votre dernière lettre; j’y ai reconnu la noblesse qui caractérisa toujours vos procédés, et en particulier ceux dont vous m’avez honoré. 11 est très-vrai que j’essuyai l’automne dernier un vol considérable dans ma situation : je n’ai

du roi : ce sont des gens noyés, et qui ont peur d’un roseau flottant. Je vous écrivis dans le temps l’intrigue particulière de Tailien ; mais ce Tallien-là n’a pas aujourd’hui le crédit de nommer un garçon de bureau, encore moins celui de faire un roi de France. L’Espagne peut voir une expectative, et peut la désirer ; mais ni parole, ni traité, ni parti, ni apparence d’aucun secours dans les gouvernants.

«On déteste, on méprise le gouvernement, on ne croit la stabilité de rien ; on préférerait généralement la royauté, si on pouvait à son réveil la trouver rétablie sans secousses et sans dangers; mais la crainte de ces dangers et de ces secousses est mille fois plus forte que le désir de la monarchie qui, de plus en plus, devient une idée fugitive. On ne pense qu’à piller et à dépenser; c’est la passion universelle, il n’y en a pas d’autre. Il n’existe plus d’opinions, on se moque cjp toutes les constitutions faites ou à faire, mais il existe des intérêts de tout genre en faveur de la république. La fatale ligne où le roi s’est placé, et où il persiste, a enraciné ces dispositions en les généralisant. Je vous répète que personne n’ayant d’intérêt à rétablir les droits de la noblesse, du clergé, des parlements, et que le peuple ayant essuyé toutes les calamités d’une révolution victorieuse pour conquérir ses privilèges, c’est le comble de la démence de croire que ce même peuple ira s’exposer à une nouvelle révolution pour restituer ce qu’il a gagné. Le délire d’une semblable idée n’a pas encore eu d’exemple et n’a pas de nom. Les affaires n’ont jamais présenté, à mes yeux, une face plus désavantageuse. Je n’aperçois en ce moment, et depuis longtemps, ni jour, ni moyens, ni issue. »

AU MÊME

1 8 décembre i 796.

« J’ai chargé notre abbé le financier ( l’abbé de Pradt, grand financier et grand stratégistc) de vous donner un supplément de ma gazette italienne. Yous êtes inondés de fables sur cette contrée ultramontaine, ainsi que nous : la vérité est qu’on a perdu de part et d’autre dix à onze mille hommes, du 1 er au 20 novembre ( perte en tués et prisonniers plus forte chez les Français). Après ce grand carnage, Bonaparte est resté maître de l’Adige et l’est encore. Mantoue n’est ni débloqué ni ravitaillé. Le général Alvinzi tient la droite de la Brcnta, de Padoue à Bassano , et Fontaviva, sur une ligne semi-circulaire qui aboutit au corps de Davidowitch, posté à Ala,est dans le Tyrol italien. Il arrive des renforts, on se préparait, le 5, à reprendre l’offensive. Il le faut ou Mantoue est perdue, et l’Italie avec cette forteresse; mais la saison, mais les lenteurs ordinaires, mais les indécisions, ramèneront-elles Alvinzi au passage de l’Adige? J’en doute. Il faudra alors cent mille hommes l'année prochaine, etilsauront beaucoup de peine à faire ce que cinquante mille mieux commandés eussent opéré cette année-ci. L’Italie est fatale aux armes autrichiennes. Voilà quatre généraux et quatre armées successives détruites ou repoussées. J’en conclus qu’il y a vice radical dans la conduite de cette guerre. Les Impériaux ont affaire au mortel le plus téméraire, le plus actif, le plus véloce qu’il y ait : il a une tête de salpêtre et des jambes de cerf. Jugez comment les tâtonnements, les colonnes pesantes, les corps à distance, ont beau jeu vis-à-vis de cet épervier qui

fond sur l’ennemi au moment le plus inattendu : il lui reste vingt-huit à trente mille hommes valides; des renforts qui passent les Alpes et le col de Tende depuis quelque temps, le porteront à quarante mille. Il enrégimente tous les brigands et les fanatiques, il les discipline, ils seront soldats l’année prochaine. Cette superbe contrée se volcanise; elle sera consumée dans un an si les Français y maintiennent leur séjour. Ne doutez point de cette vérité, quoique vous entendiez dire le contraire : on s’aveugle étrangement à Vienne à cet égard.

« Ce que vous m’avez mandé des préventions d’une personne auguste contre vous et contre moi ne me prend pas au dépourvu , j’étais convaincu de ces dispositions, au moins pour mon compte; mais en quoi sommes-nous solidaires l’un de l’autre? Pourquoi vous punir de penser comme tous les gens raisonnables le font aujourd’hui? Heureusement votre esprit supérieur et votre âme élevée vous rendent indifférent à ces misères, c’est-à-dire à des faveurs ou à des disgrâces injustes. Je ne ferai pas plus que vous d’efforts pour me disculper : c’est un bonheur insigne de n’être rien qu’indépendant dans des conjonctures si désespérées, au milieu d’hommes qui ruineraient, par leur façon de faire, les conjonctures les plus favorables. J ignore, ainsi que vous, leurs plans quelconques; mais je vous assure que leurs agents en France n’y font que des sottises, et qu’il vaudrait une fois mieux n’y rien faire du tout. Adieu. »

Questions délicates adressées à Mallet du Pan concernant les intérêts dynastiques de Monsieur et de son fils. — Conspiration des Marmousets. — Lettre de M. Neclcer. — Lettre à un homme d'État. — Lettres de Mallet à M. Michaud, de la Quotidienne , sur la conduite du Directoire à l’égard des républiques de Venise et de Gènes. — Sensation à Paris. — Colère de Bonaparte. — Le gouvernement de Berne intimidé décrète l’éloignement de Mallet.

Il y a un peu plus de cinquante ans, en pleine république française , quatre personnages prétendaient ouvertement ou dans le secret de leurs espérances à tenir un jour le sceptre de la France redevenue monarchique; tous quatre, entre la république d’alors et la république d’aujourd’hui, ont eu leur tour de royauté, tous quatre ont tenu ce pouvoir dangereux entre leurs mains, Napoléon, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe; un seul, Louis XVIII, l’a conservé jusqu’à sa mort ; les autres ont fini dans l’exil. A cette période de 1796 à 1797, Bonaparte commande déjà en maître au nom de la république ; à la tête de sa petite armée d’émigrés, Louis XVIII pense à tout moment régner de fait , comme il règne de droit ; la popularité qui portera le duc d’Orléans sur le trône de Charles X , commence à naître, et déjà n’inquiète personne autant que Charles X , car le comte

d’Artois lui-même, moins ferme qu’on ne l’aurait supposé sur les droits du roi légitime son frère, est trop impatient d’y substituer les siens ou ceux de son fils. Cette candidature du comte d’ Artois pour son fils, à défaut de lui-même, n’est pas une supposition gratuite ; on trouvera qu’il n’y a pas très-loin de cette pensée à celle qui est exprimée dans les questions suivantes nettement posées à Mallet du Pan , par un ami dévoué de Monsieur. Sans doute, M. de Sainte-Aldegonde ne questionne qu’en son propre nom ; mais ses paroles indiquent assez qu’il est poussé à cette démarche par des vœux qui lui sont connus.

LETTRE DU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE A MALLET DU PAN

Brémcn , 18 décembre 1796.

« Je sens mieux que personne combien le roi s’est fait de tort en persistant à suivre la fausse route qu’il s’est tracée. Ne parlons plus de ce prince , j’y consens, on ne peut le servir malgré lui , et puisqu’il veut se perdre et que nous ne pouvons l'en empêcher, il faut se borner à de stériles vœux. C’est sa faute et celle des gens qui l’entourent et qui l’aveuglent ; mais je suis trop attaché à Monsieur et j’aime trop ce prince pour ne pas vous demander en mon nom et en raison de notre liaison, de me répondre le plus tôt possible aux questions suivantes. C’est moi seul qui vous les fais , ainsi vous êtes le maître d’y répondre sur une feuille volante et uniquement pour moi, ou bien d’y répondre ostensiblement si vous le préférez, afin que j’en puisse faire part si l’on veut suivre vos bons conseils et les mettre à profit.

« \° Que doit faire Monsieur pour être bien connu en France, ainsi que son fils le duc d’Angoulême ?

« 2° En supposant le rôle de médiateur possible, que faudrait-il que fît le prince pour le mettre à exécution ? De vous à moi il tient beaucoup à ce projet, et rien ne lui ferait plus de plaisir que de le voir réussir.

« 3° Que faudrait-il faire pour mettre à profit les bonnes intentions qu’on manifestait l’année dernière au duc d’Angoulême ? Car vous conviendrez, mon cher Mallet , que puisque le roi ne sait pas reprendre sa couronne, et qu’au contraire il la perd sans ressource, il est essentiel alors de la faire passer à son neveu et à son héritier. Ce n’est point changer de dynastie. Louis XVIII résilierait son droit à son neveu et tout serait dit. Monsieur est le meilleur des frères et le meilleur des sujets, mais il se perd lui-même ainsi que son fils en s’attachant trop à la ligne que le roi s’est tracée , ligne qu’il n’approuve nullement , j’en ai la certitude , et qu’il ne suit que par respect et par attachement pour son frère. J’ai aussi la certitude qu’il fait l’impossible pour le détromper et pour lui ouvrir les yeux ; mais c’est à quoi il travaille vainement depuis longtemps. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE

8 janvier 1797.

« Que pourrais-je ajouter à mes précédentes réponses aux questions que vous me répétez touchant le vœu de Monsieur ? Ce sujet est d’une délicatesse à faire trembler. Le prince ne peut se séparer d’obéissance et d’intérêt avec son frère : il est forcé de suivre la ligne

qu’embrasse ce dernier. S’il s’en écartait, sans autorisation formelle du roi , voyez où ce premier pas pourrait conduire. Voilà le point capital de la difficulté.

« Monsieur ne peut prendre un rôle distinct et actif qu’avec le vœu du roi, en faisant comprendre à ce dernier la nécessité de cette séparation ostensible de démarches. Mais sa demande seule ne fera-t-elle pas naître des ombrages ? Peut-on se flatter d’obtenir un consentement ? et sans ce consentement comment se déployer sans courir le risque des plus graves conséquences ? Plus j’y réfléchis, plus je trouve ce projet impraticable.

« La seule chose possible est de préparer, d’accoutumer les esprits, de les instruire des sentiments du prince : il faut pour cela qu’il les répande dans la conversation, que ses serviteurs les transmettent, qu’on les suscite : ils passeront dans les gazettes et de là dans les feuilles françaises. Un moyen bien plus sûr c’est de témoigner estime, considération, oubli à ceux des émigrés que nos puritdins ne regardent pas comine assez catégoriques. On ne fait jamais que des sottises lorsqu’on mêle en politique les considérations personnelles : il faut écarter les préjugés , bien ou mal fondés , contre les individus, pour ne voir que les choses, le but et les moyens.

« Un médiateur doit être agréé par les deux partis. Or, en France, on est bien loin encore de songer même à traiter de la royauté.

u Ces précautions profiteraient à M. le duc d’Angoulême si le cas survenait où la France songeât à lui offrir la couronne ; mais je n’oserai conseiller aucun acte pour prévenir ce moment et fortifier ces dispositions : ce serait disputer la couronne au roi légitime, ce serait diviser encore les royalistes , on ouvrirait un abîme à

côté de celui qu’on voudrait combler. L’on est donc forcé de se réduire aux actes de bienveillance, de modération , de grandeur d'àme , qui peuvent fortifier le sentiment public et justifier celui qui faisait tourner les regards vers M. le duc d’Angoulême. Il faut poser des jalons, mais se garder de montrer la route tracée ; on peut se servir des événements, s’ils arrivent, mais on ne doit pas les faire naître. Position diabolique, je l’avoue, mais forcée impérieusement, sous peine de déchirer l'union et de renverser tous les principes. »

M. de Sainte-Aldegonde déclara à son tour qu’il ne trouvait rien à répondre à ces fortes raisons, et les deux amis, laissant les princes à leurs stériles projets, ne s’occupent plus, dans leur correspondance, que des événements de tout ordre qui remplirent la fin de l'année 1 797 et les commencements de la suivante. Les agressions conquérantes de la république française, ses projets de descente en Angleterre, la position critique de l’empire britannique, qui se relève tout à coup avec héroïsme de l’humiliation où le Directoire l’a fait descendre en repoussant ses avances pacificatrices; Paul Ier à Pétersbourg, Bonaparte en Italie, l’archiduc aux armées, Venise enlevée, la Suisse envahie, et les conspirations de l’intérieur réduites à l'impuissance, le Directoire vainqueur au dehors et au dedans , mais plus menacé que jamais d’une chute prochaine; enfin, la France avec ses émigrés las de leur exil, ou rentrés en foule; la France rassasiée mais non guérie de révolutions, attendant avec impatience la venue d’un maître qui l’affranchisse de sa république et de ses cinq tyrans méprisés 1 quel conflit ! et quel moment dans l’histoire ! Tout est

il trompe tous les autres. A cela près, c’est le plus poli, le plus aimable, et le plus instruit de tous les princes. Il a tourné toutes les têtes de Ëlanckenbourg; à Brunswick même on n’en parle qu’avec admiration et intérêt. »

LETTRE DE MALLET DU PAN AU CHEVALIER DE GALLATIN

30 novembre 1 796.

it Enfin vous voilà Brunswickois, mon cher chevalier, je vous en félicite, comme je me félicite d’avoir reçu votre lettre du 14, mieux que les miennes ne vous sont parvenues. Vous me regrettez, parce que j’eusse été làbas, dites-vous, d’une utilité plus directe. J’entrevois peu cette utilité et cette direction; mais ce que j’entrevois très-claireineut, c’est que je ne puis consumer le peu d’argent et de ressources qui me restent qu’à l’utilité propre de ma famille, que je ne suis pas en situation d’être le conseiller magnifique de personne, ni en goût de demander l’aumône pour le service d’autrui. J’ai eu trop longtemps la duperie de perdre mon temps à fqjre le chevalier antirévolutionnaire, à griffonner des mémoires pour la garde-robe des intéressés, et à servir de secrétaire et de plastron à une foule de questionneurs indiscrets. Je ne bougerai plus que pour me fixer à un établissement quelconque, et en m’occupant de la chose publique je ne serai plus assez sot pour négliger la mienne. L’avenir est à mes yeux plus chargé de ténèbres qu’il ne le fut jamais. Tout homme sage, père de famille, doit partir de là, et se bien dire que le besoin de vivre ne s’ajourne pas comme les contre- révolutions.

parce que leur naturel, leur position, leurs crimes, leur but éternel, les rendent excessifs en tout. Ils ont placé leur salut et leur gloire dans la dissolution de tous les États : inconséquents sur le reste, ce plan ne quitte pas leur pupitre. «

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