LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC, LA CONVENTION ET LES JACOBINS
8 mars 1764.
Vous avez vu, milord, dans la première partie de ce travail, que le comité de salut public formait la clef de la voûte. Je vous ai tracé sommairement la nature, l’exercice, les effets de ce pouvoir qui est parvenu au phénomène à' organiser la désorganisation , et de réunir les forces du despotisme à celles de l’anarchie. Il me reste maintenant à vous entretenir de sa composition, du but de ses chefs, des dangers qui les menacent et des divisions qui le déchirent, ainsi que la Convention et les Jacobins.
On ne saurait accorder une trop grande attention à cette analyse, qui repose sur des informations précises,
immédiates, uniformes ; car le destin de la guerre et celui de la révolution peuvent dépendre de celui du comité de salut public.
Le comité de salut public est composé de douze membres, qui sont :
Hérault de Séchelles, Lindet, Robespierre l’aîné, Billaud-Varennes, Couthon, Prieur, Carnot, Fabred’Églantine (accusé et détenu), Barrère, Jean-Bon Saint-André, Collot d’Herbois. Le douzième vacant au 25 février.
Hérault de Séchelles , retenu dans le comité par la crainte de se rendre suspect en s’en détachant, sentant qu’il marche sur la lame d'un rasoir, effrayé de son nom, de son ancienne noblesse, de son ancien état, voulant à tout prix se faire pardonner ses taches, et se montrant par conséquent aussi exagéré que ses collègues. Impitoyable de sang-froid, il propose en souriant les mesures les plus atroces, cherche à se rendre populaire par des décrets de rigueur, s’en fait ordinairement nommer l’organe pour en avoir le mérite, inaccessible à aucun repentir tant que la peur le subjugue , instrument flexible, sûr et féroce de quiconque le fait trembler. N’ayant ni les talents, ni l’activité d’un chef, aujourd’hui il paraît tenir aux intérêts de Robespierre, qu’il égorgera, s’il le faut, à l'instant où ce dictateur sera près de succomber.
La maison de Hérault, fort riche, et celle de son parent Pelletier, frère de Pelletier Saint-Fargeau , tué l’année dernière, sont les rendez-vous où les dieux infernaux se rassemblent , dînent fréquemment, et se livrent à la plus scandaleuse débauche.
Lindet, député du département de l’Eure, protégé et placé par Buzot qu’il trahit : il tient à Robespierre qui l’a fait nommer au comité, et à qui il ne sera pas
plus fidèle au premier orage qu’il ne le fut à Euzot. Chef du second ordre, il ne parviendra jamais au premier rang.
Robespierre, jusqu’au commencement de février, a dominé le comité qui domine tout. L’étranger, les Français qui le jugent sur ses succès, lui attribuent un grand talent. Ils en font un chef consommé, un prodige de profondeur, un second Cromwel. Cette descrption est une caricature.
Robespierre n’a jamais été et ne sera jamais capable du rôle qu’il a pris. Peu considéré dans la première Convention, même du côté gauche où il était sans crédit, oublié ensuite pendant la législature, n’ayant jamais obtenu qu’une demi-confiance de la part des Brissotins, il n’est réellement devenu le principal pivot des affaires et le principal objet de l’attention que depuis la mort de Marat. Sombre, soupçonneux, se défiant de ses meilleurs amis, fanatique atroce, vindicatif et implacable, sa vie est l’image de celle de Pygmalion, roi de Tyr, tel que Fénelon nous l’a décrite.
Aujourd’hui décharné , les yeux caves , le visage livide, le regard inquiet et farouche, sa physionomie porte l’empreinte du crime et du remords. Tourmenté de terreurs, il est toujours escorté de trois sans-culottes choisis et armés jusqu’aux dents, qui l’accompagnent dans sa voiture. Revenu à sa chétive demeure, il s’y enferme, s’y barricade, n’ouvre sa porte qu’avec des précautions extrêmes. Dîne-t-il hors de chez lui, ce n’est jamais sans avoir deux pistolets sur la table, aux deux côtés de son assiette; nul domestique ne peut se tenir derrière sa chaise; il ne mange d’aucun plat sans que l’un des convives ait mangé avant lui ; il promène un œil troublé et soupçonneux sur tout ce qui l’entoure,
craint celui à qui il est obligé de se confier, voit un ennemi dans chacun de ses collègues, et traîne son existence entre la terreur d’un assassinat et celle d’un empoisonnement.
La simplicité de ses goûts, son abstinence, son peu de goût pour les plaisirs et l’opinion fondée de sondésintéressement ont fait et soutiennent sa fortune populaire. Il n’a pas un écu ; son incorruptibilité contraste avec les brigandages de ses associés. Vivant de ses appointements de député, il économise sur sa dépense domestique l’entretien d’un chétif carrosse qu’il a cru nécessaire à sa sûreté, et qu’il a fait numéroter comme un fiacre pour éviter jusqu’à l’apparence du luxe
Les Brissotins en leur temps et ses ennemis actuels l’accusent de viser à la dictature, au protectorat, même à la royauté. Ce reproche n’est pas dépourvu de vrai-
* On lit dans une des correspondances qui ont fourni à Mallet du Pan les moyens de tracer ces portraits : « Jamais il ne se laisse approcher de très-près; au comité de salut public même, il se place de manière à ce que personne ne puisse parvenir jusqu'à lui. Lorsqu’il rentre dans sa maison il se renferme dans son cabinet dont les deux portes sont eu chêne et garnies de triples verrous; là, il n’est accessible à personne. Pour cacher ses terreurs , Robespierre dîne quelquefois hors de chez lui avec quelques membres du comité de salut public. Deux fois je me suis trouvé dîner avec lui chez de Vir..., je l’ai bien observé et j’ai vu toutes ses frayeurs. En se mettant à table, il pose devant lui les deux pistolets à deux coups qu’il porte toujours dans ses poches. Si on lui présente d’un mets dont personne n’ait encore mangé , il en sert sur son assiette, mais il n’y touche que lorsqu’il a vu deux ou trois personnes en manger avant lui.... Il affecte de mépriser la fortune, et lorsqu’on lui observe que la guerre fait sortir de la république tout le numéraire : a Tant mieux , répond-il , les Français ne seront heureux que « lorsqu’il ne leur restera que du fer pour leurs socs de charrue et leurs « piques 1... » Ce mépris des richesses n’a pas peu contribué à le soutenir dans l’esprit des patriotes qui l’appellent avec raison dans leur sens V incorruptible ; il n’a jamais été et ne sera jamais possible de l’acheter. Il affecte pour les feu» mes le même mépris que pour les richesses ; parlant toujours de mœurs et de vertus, il se pique de donner l’exemple de la chasteté; on ue lui connaît ni femme, ni maîtresse. »
semblance, mais on lui donne communément trop d’extension. Robespierre aspire à rester maître, moins par ambition que par crainte. La crainte, voilà le fond et le ressort de son caractère. Connaissant les hommes avec lesquels il partage la fortune publique, témoin par l’expérience de ses prédécesseurs de la difficulté de se maintenir au sommet et d’échapper à la roche Tarpéienne, il redoute ceux auxquels il peut supposer l'effroi dont il est lui-mème agité, les aspirants aux premiers grades, les agitateurs, les ambitieux, les hypocrites; environné de rivaux, d’observateurs, d’hommes effrénés , et n’ayant dans le fait ni un ami dont il soit sûr, ni un partisan sur la fidélité duquel il compte, son projet fut de se défaire successivement des uns et des autres, et de régner seul pour ôtera tous le pouvoir et le droit de régner malgré lui : nous indiquerons plus bas en quoi consiste sa puissance personnelle.
fiillaud-Varennes, élève du club des Cordeliers et de la section de Marseille, où il a fait ses premières armes. Insolent et audacieux, cruel par insensibilité, consommé dans les ruses, les complots, les forfaits révolutionnaires, il se fait remarquer par la recherche de sou costume , de sa propreté et de ses goûts. C’est le petit-maître de la sans-culotterie. Paris l’ayant formé, il y a acquis l’expérience des liaisons, de la conduite dans le gouvernement des intrigues, des opinions, des bandits mercenaires, expérience qui manque aux députés provinciaux.
Couthon , avocat d’Auvergne , partage avec Robespierre et Billaud-Varennes la suprématie du comité. II a de l’esprit et quelque talent. Sanguinaire comme tant d’autres par défaut de courage, désintéressé par l’impuissance de jouir où le jette une santé perdue, sa ca-
parité relative surpasse celle de la plupart de ses associés ; il ne manque ni d’étendue dans les idées, ni de ressort dans la conception et l’exécution des plans. L’audace de son génie surpasse et soutient celle de Robespierre.
Prieur, ancien député de la première Convention, instrument, mais instrument expérimenté du pouvoir révolutionnaire, brigand dans sa conduite ainsi que dans ses principes, restera toujours au second rang.
Carnot , officier du génie , membre de la première législature, et l’un des plus utiles du comité. Chargé de la partie militaire, il le fait avec activité, intelligence et application. Il partage son temps entre les travaux du comité de salut public et ceux du comité de la guerre, adjoint au département de ce nom. Ce dernier est formé d’officiers du génie et de l’état-major, dont les principaux sont : Meusnier, Favart, Saint-Fief, d’Arçon, Laffitte-Clavé, et quelques autres. D’Arçon a dirigé la levée du siège de Dunkerque et celle du siège de Maubeuge. Personne ne le surpasse en pénétration, en connaissances pratiques, en promptitude de coup d’œil et en imagination : c’est une âme de feu, et une tête pétrie de ressources1. Carnot, son collègue, assiste aux séances du comité de la guerre, en transmet, en développe, en appuie les résultats auprès du comité de salut public, et une fois délibérés, rédige les ordonnances de leur exécution. Tout entier à ses fonctions spéciales, il se mêle peu des intrigues de parti, et les servira tous successivement.
Fabre d’Églantine, décrété d’accusation et enfermé, malgré le crédit de Danton, son ami, et de Robes-
1 Je parle de d’Arçon d’aprés une liaison intime de dix années avec lui : il n’est pas plus révolutionnaire que moi.
pierre, qui l avait poussé en avant contre les exagérés. Les rapines, la vénalité, le luxe, l’excès fabuleux des prévarications de ce comédien bel esprit, lui firent imprudemment déclarer la guerre à ses jaloux, qui ont jugé prudent de le sacrifier, ainsi que ses collègues en iniquités, Barrère et Chabot.
Barrère, déclamateur à brevet du comité, chargé de la partie des rapports. Subordonné aux principaux chefs, variable dans sa conduite et n’étant, comme tant d’autres, forcené que pour échapper à la guillotine, il succombera avec Robespierre.
Jean -Bon Saint -André, prédicant calviniste de Montauban, auteur du massacre des catholiques dans cette ville en 1 790 , boute-feu infatigable , portant dans le crime le caractère du climat sous lequel il a pris naissance. Envoyé l'automne dernier à Brest où il a raffermi la domination des Jacobins, bon instrument de tyrannie ; mais, par sa résolution et son audace, en état de s’élever aux premiers rangs.
Collot d’Herbois. Pour définir ce scélérat, il faut prendre la description d’un de ces tyrans de fantaisie, peints par les poètes, et que lui-même a joués vingt ans sur le théâtre. Tout ce que Tacite nous raconte de Tibère, lui est applicable , aux qualités près. Formé à la plus profonde dissimulation , personne n’a pu se vanter de connaître les replis innombrables de son cœur. Dévoré d'ambition, de cupidité, de jalousie, de vengeance, il réunit toutes les passions tristes. Conspirateur sombre, déclamateur étudié, impopulaire par goût et par habitude, il n’a jamais perdu l’apprêt théâtral. Mauvais démagogue, sa véritable place était celle de chef de bourreaux. Il possède le sang-froid, le raffinement, la perfidie combinée, la barbarie calme d’un tyran orien-
tal. Il ordonne un massacre avec plus d’indifférence qu’on ne prend une glace. Jamais sa conscience n'a ressenti un mouvement, ni sa sensibilité une émotion. D’autres se font remarquer et excuser par leur fanatisme, ou par une cruauté qui tient .à la violence du caractère, Collot d’Herbois ne montre aucun emportement; il est maître de lui comme de sa physionomie. Orgueilleux et dominateur, l’égalité jacobine lui était à charge. Il fut créature mercenaire du duc d’Orléans, et l’un des artisans des crimes révolutionnaires dès le commencement de 1789. Lorsqu’il a vu le duc pencher vers son déclin, il a porté ses espérances aux postes les pins lucratifs et les plus élevés de l’anarchie.
Parvenu à force d’iutrigues à se faire nommer commissaire principal à Lyon, il y a déployé la nature de son génie, et l'impassible férocité de son caractère. Longtemps il avait servi sur le théâtre de cette ville infortunée; ses caprices, ses hauteurs et la médiocrité de ses talents dramatiques, lui attirèrent beaucoup de désagréments; plus d’une fois le public l’avait sifflé : Manet alla mente repostum , il n’a pas oublié cet outrage, il s’en est vengé comme Néron. On ferait un volume aussi épouvantable que curieux de sa gestion à Lyon. Nul pacha n'atteignit les manières, les maximes, les discours, les décisions de ce triumvir. Sa représentation solennelle ressemblait à celle du Grand Seigneur ; on ne parvenait à son audience qu’après trois requêtes itératives ; une fde d’appartements précédait son salon de réception. Personne ne l’approchait qu’à quinze pas de distance : deux gardes, le fusil armé, étaient à ses côtés, l’œil tendu sur les solliciteurs. Impénétrable à volonté, il ne sortait de sa maison qu’avec une escorte nombreuse. Toutes ces précautions eussent été néces-
saires et même insuffisantes envers un autre peuple ; mais le monstre qui a fait égorger quatre mille citoyens en cinq semaines, dépouillé dix mille familles, plongé dans les cachots les sept huitièmes des propriétaires de la se* conde ville de France, n’a pas reçu une égratignure. Son sang-froid barbare, ses railleries envers les malheureux qu’il assassinait, l’ambiguïté de ses réponses et de ses ordres, ambiguïté d’après laquelle il restait toujours maître d’absoudre ensuite ou de condamner à discrétion; ce mélange incompréhensible de cruauté intarissable et d’artifices entortillés pour leur imprimer un caractère de justice et de légalité, formeront le tableau le plus frappant de la révolution.
Voici deux exemples de la politique de Coliot.
Un matin, il avait ordonné au tribunal révolutionnaire d’arrêter un jeune adolescent suspect, de l’interroger et de le juger avant la fin du jour. Vers les six heures, Coliot, étant à table et en orgie avec des filles, des baladins, des bourreaux, mangeant et buvantau bruit d’une musique choisie, entre un des juges du tribunal. Après les formalités d’usage, on l’introduit à l’oreille du triumvir; il lui annonce que le jeune homme arrêté, interrogé et les plus sévères informations prises sur son compte, il se trouve irréprochable, et que le tribunal opine à l’élargir. Coliot, sans regarder le juge, élève la voix et lui dit : « Je vous ai ordonné de punir cet homme , je veux qu’il périsse avant la fin du jour. Si l’on épargnait les innocents, trop de coupables échapperaient; allez. » La musique et l’allégresse recommencent, et l’heure suivante le jeune homme est fusillé.
Un nommé ChÂlon présidait la commission provisoire instituée à Lyon avant l’arrivée des commissaires.
Plus honnête que ses collègues, épouvanté de l’injustice et de la violence des instructions qui leur étaient confiées, il vint représenter à Collot d’Herbois l’impossibilité d’exécuter certaines des opérations exigées, et lui demanda des éclaircissements positifs. « Les représentants du peuple , répliqua Collot du ton grave d’un oracle , sont ici pour presser les mouvements de la commission s’ils les jugent trop lents , et pour les réprimer s’ils ont trop d’énergie. Faites votre devoir, vous répondrez de votre obéissance. » Châlon comprit le sens de ce logogriphe, et donna sa démission le lendemain.
Au milieu des ruines sanglantes de Lyon , un orage sourd se préparait contre l’exterminateur. Robespierre, Danton, et leurs amis, aussi peu touchésque Collotd’Herboisdeces scènes de carnage, complotaient de les faire servir à la perte de leur ordonnateur. Ils arrangèrent de le rappeler, de l’accuser et de le faire périr, comme ayant excédé ses pouvoirs : on eût ensuite exalté l’humanité de la Convention. Collot éventa ce projet; son retour subit précéda l’ordre de rappel; il rallia les coupe-jarrets de sa clique, parut aux Jacobins, les harangua, prit le ton de menace envers ses ennemis, les força au silence, et arracha à la Convention un décret approbatif de sa conduite. De ce moment, il est devenu l’implacable adversaire de Robespierre et son tourment dans le comité. Il a soufflé l’incendie à la commune, dans les sections, aux Jacobins, et s’est fait le chef ostensible de tous les rivaux des dictateurs du comité.
Cet homme ne devant pas tarder à devenir important, et à paraître à la tête d’une nouvelle domination , j’ai cru essentiel de vous le faire connaître avec quelque détail. Personne n’est plus dangereux pour divi-
ser, calomnier, brouiller un parti, voilà son véritable talent; il n’en a aucun pour l’administration généraie.
En décrivant la composition et les attributs du comité de salut public, je ne dois pas omettre de vous rappeler le comité de sûreté générale. Créé le 2 octobre 1792, alors investi de la surveillance la plus étendue sur les desseins, discours, pensées, actions, correspondances ; autorisé à provoquer, à recevoir les délations, à dénoncer lui-même et à faire saisir arbitrairement les citoyens , ses fonctions redoutables lui assuraient une influence qui ne l’était pas moins.
Si cet empire n’a pas été fondu dans celui du comité de salut public, il lui reste, du moins, très-subordonné : c’est le satellite de la planète, le bras que la tête fait mouvoir à son gré, et l’inquisition d’Etat que dirige le comité de salut public. Jusqu'ici il avait conservé à ce dernier fidélité et obéissance; Robespierre et ses collègues la tenaient en laisse; mais leurs ennemis sont parvenus à jeter entre les deux conseils des semences de discorde et de rivalité. Je suis instruit que Vadier et Vouland, membres du comité desûreté générale, y ont formé un parti actif et nombreux contre le comité de salut public. Ces deux hommes, privés par eux-mêmes d’une consistance suffisante, sont très-probablement les agents d’une faction plus cachée, gouvernée par des chefs plus puissants.
Cette scission finira par conduire ses auteurs à l’échafaud, ou par soustraire le comité de sûreté générale à celui de salut public. Ce dernier perdant sa sentinelle, perdra l’une des principales colonnes de sa puissance; il faudra nécessairement que le comité de salut public repeuple le comité de surveillance de ses
créatures, ou que le comité de surveillance forme un nouveau comité de salut public.
Ce pouvoir inquisitorial qui s’exerçait sur la Convention même, qui jouissait du droit de faire les enquêtes, de recueillir les soupçons, d’ordonner les arrestations, et aussi du droit de rapporter à l’Assemblée représentative le résultat des recherches et le fondement des accusations, préparait de fait tous les décrets juridiques de la Convention, et les dicta toutes les fois qu’il marcha d’accord avec le comité de salut public.
Ce dernier, par le ministère de l’autre , tenait donc dans ses mains la liberté et la vie de tous les représentants du peuple et de tous les agents de la république. Chaque député soumis tremblait de voir son nom inscrit sur les tables de proscription. Ainsi, à l’exception d’un petit nombre de Montagnards aguerris, le comité de salut public disposait de l’Assemblée en suspendant journellement sur sa tête l’épée de Damoclès.
L’accusation contre Bazire et Chabot , l’arrestation de Ronsin, de Vincent et de Maillard, furent dictées par le comité de salut public au comité de sûreté générale. La même influence a fait rejeter l’accusation contre Philipeaux et Bourdon de l’Oise, tous deux partisans du comité dictatorial.
Les tribunaux révolutionnaires recevaient la même impulsion; ceux des provinces, par les commissaires conventionnels à la dévotion du comité; celui de Paris, par l’action journalière de la même autorité sur ses sentences : innocent ou coupable, tout prévenu accusé par l’inquisition comitiale a été sûr d’un arrêt de mort. Une dame de qualité, dont le fils, émigré et rentré eu France, venait d’être condamné à la guillotine, malgré
les circonstances graciables de son cas, fut exhortée par l’un des juges révolutionnaires d’aller solliciter Robespierre. Elle employa auprès de lui la séduction des larmes, celle de l’intérêt, la justice, la pitié. Robespierre, qui l’avait écoutée avec un visage de fer, la congédia en lui disant : « Citoyenne, j’ai le pouvoir de faire punir, mais je ne sais pas faire grâce. »
Vous voyez maintenant, milord, que le bras terrible de la puissance judiciaire la plus tyrannique, la plus dispensée de toutes formes, la plus indépendante de toutes lois, la plus générale dans l’exercice de ses vengeances, repose au milieu du comité de salut public. Tl gl ace d’effroi tous les citoyens , dans les chaumières comme dans les hôtels, sur les bancs de la Convention comme dans les lits de l’aristocratie, dans les clubs de Jacobins comme dans les foyers obscurs du bourgeois royaliste.
Outre la puissance que donne au comité cette concentration de l’autorité inquisitoriale , accusatrice et judiciaire, il en tire une, non moins formidable, de la disposition absolue des deniers publics et des fortunes particulières. Maître de versera volonté une pluied’or, seul confident des dépenses qu’il ordonne, il peut multiplier tous les genres de corruption et acheter les hommes vénaux, tandis qu’il fait trembler ceux qui sont au-dessus de la nécessité de se vendre. Indépendamment des fonds publics, il dispose des compositions , c’est-à-dire de ces traités par lesquels un propriétaire incarcéré, placé entre la guillotine et la confiscation, croit racheter sa vie en sacrifiant la moitié, les trois quarts de sa fortune. Presque toujours c’est un marché de dupes ; car les traitants avec qui l’on stipule sont trop avisés pour laisser vivants des témoins de ce trafic.
Il n’en (ait pas moins journellement passer dans la poche du comité et de ses entremetteurs les portefeuilles et la bourse des accusés admis à composition, tandis que leurs immeubles sont dévolus à la nation.
Avec l’argent , les dénonciations , les cachots et les échafauds, Robespierre et les siens disposent encore de •l’armée révolutionnaire. Ce sont là leurs janissaires, leurs prétoriens. Paris et l’empire se trouvent soumis à cette force, soumise elle-même au comité qui en a nommé les chefs, fixé les fonctions, réparti les divisions, et qui en solde chaque individu par une paye triple de celle du soldat ordinaire. Cette armée, que l’on croit généralement être une institution nouvelle, existe depuis 1 789. Les agents du duc d’Orléans en formèrent le premier noyau ; elle se grossit , s’organisa, reçut des commandants, des lieux de rendez-vous, des mots d’ordre, un argot ; j’en ai parlé dans une note de mes Considérations sur la durée de la révolution, p.64. Elle fut successivement à la disposition des divers machinateurs d’insurrection. Toutes les révolutions se sont exécutées avec son secours ; elle donnait le mouvement aux violences populaires partout où elle ne paraissait pas en masse ; elle faisait porter le buste de Necker le 1 2 juillet 1 789 et fermer les spectacles , massacrer Foulon et Berthier, brûleries châteaux, courir la populace à Versailles le 5 octobre, arrêter le roi dans la cour des Tuileries le 20 avril 1791, et ensanglanter Avignon. Conduite par Westermann et Fournier, et grossie des galériens de Brest et de Marseille, elle fut le bataillon central de l’attaque du 10 août 1792, elle exécuta les massacres du mois de septembre, elle couvrit les Maratistes à la journée du 31 mai 1793 qui écrasa les Brissotins.
I.* comité n’a fait autre chose que de mettre u grand jour cette force déjà secrètement organisée , et de la constituer légalement force publique. Sa composition répond à ses exploits et à ses fonctions. Elle renferme les scélérats les plus déterminés , les brigands d’Avignon , l’écume des Marseillais , du Brabant , de Liège , de la Suisse , de la côte de Gênes. Fort augmentée depuis qu’elle a pris rang dans l’état militaire, on l’a recrutée de perruquiers désœuvrés, de laquais sans place, de faiseurs de motions en plein air, de misérables hors d’état de gagner leur pain par un travail honnête. La capitale est contenue par dix mille de ces mameluks. Ils en imposent de reste à une pusillanime bourgeoisie. Chaque département en supporte un détachement; on en a placé dans les grandes villes, à Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Amiens, etc., où ils exploitent tous les genres de crimes aux ordres des commissaires. Rouen est, je crois, la seule ville qui ait résisté à leur introduction, et qui ait maintenu son indépendance municipale.
Le commandement général de cette armée a été confié à Ronsin, ci-devant procureur, tour à tour espion, délateur, massacreur, commissaire ordonnateur, employé du bureau de la guerre, et parfaitement propre à toutes ces fonctions alternatives, dans le sens révolutionnaire. — Pache en avait fait l’un de scs affidés pendant qu’il gérait le ministère de la guerre : il le chargea d’aller brouiller les cartes, rompre les marchés de subsistances, intriguer, voler et calomnier dans l’armée de Dumouriez. Ce général l’a peint d’après nature dans sa correspondance imprimée. Dévoué aux anti - Brissotins , Ronsin les servit de tous ses talents, devint bientôt un personnage, et gagna surtout du crédit dans les bu-
reaux de la guerre, composés d’aussi honnêtes gens que lui.
Ces bureaux, de l’aveu du comité, l’envoyèrent l’été dernier à la Vendée, investi d’une espèce de dictature militaire. Directeur en chef de cette guerre, sous le nom de general ministre, il s’associa Vincent, secrétaire général au département de la guerre, et Rossignol, brigand inepte, toujoui'S ivre, et devenu aussi général par les vicissitudes du temps. Ce triumvirat , escorté d une phalange d’états-majors, d’histrions et de fdles de joie, ne s’occupa que de disloquer l’armée, de casser des généraux, d’accabler les commissaires conventionnels de contrariétés et de mortifications. Ceux-ci se plaignirent vainement au comité qui.avait confié à Ronsin des sommes considérables et des lettres de cachet en blanc, que le général remplissait à discrétion. — Quand ces trois aigrefins crapuleux et pillards auraient été payés par les royalistes, ils n’eussent pas dirigé autrement le cours de la campagne; elle fut une suite de désastres tant qu’ils conservèrent la prédominance. Cependant le comité, ai'eugle-clairvoyant , mais obligé de ménager les triumvirs et leurs clients du bureau de la guerre , et la nombreuse cabale qui les protégeait, resta sourd aux clameurs des commissaires. Heureusement l'année révolutionnaire fut installée; on la mit sous les ordres de Ronsin. Vincent y fut aussi employé. Rousin, expédié à Lyon avec trois mille de ses satellites, pour y soutenir les vengeances des commissaires, correspondit à leur attente et s’y montra digne de sa réputation.
Mais, dans l’intervalle, le comité avait été mieux instruit de sa conduite dans la Vendée; il le sut étroitement lié à Collot d’Ilerbois, au parti de la commune, à tous les agitateurs subalternes; il découvrit des bri-
gandages inouïs commis sans ordres, contre les ordres et à son profit , par ce scélérat et son armée. On le voyait affecter un ton d'indépendance et de menace. Aussitôt Robespierre le fit dénoncer à la Convention par Philipeaux , par Bourdon de l’Oise et Fabre d’Eglantine. Le comité de sûreté générale reçut l’ordre de rechercher la conduite de Ronsin et de Vincent. Après des hésitations, on se hasarda «à les faire arrêter, ainsi que Maillard , orateur des femmes de Paris dans la journée du 5 octobre 1780, l’un des chefs des septembriseurs, et précepteur d’une société populaire de la capitale, où se forment, depuis cinq mois, les motions massacrantes, les pétitions incendiaires et la force motrice des nouvelles secousses à imprimer à la révolution.
Vous avez été instruit du sort de cette tentative du comité. I-es cris des Cordeliers, des sections, des clubs frénétiques, l’ont forcé de faire élargir les prisonniers. T.eur délivrance obligée est un triomphe pour leur parti, l’un des symptômes de sa prochaine supériorité. Robespierre, dissimulant son ressentiment, a non-seulement témoigné une parfaite impartialité touchant le sort de ces trois hommes, mais il n’a pas hésité, crainte de pis, à laisser sacrifier Fabre d’Ëglantine, chasser Philipeaux des Jacobins, et maltraiter leurs adhérents, nommés Philipotins par leurs adversaires.
Ce détail qui, peut-être , vous paraîtra épisodique, ne l’est nullement; car il vous donnera la clef de l’impulsion contraire au comité, qu’on va travailler à communiquer à l’armée révolutionnaire. A quelques factions qu’elle s’attache, celle-ci décidera de leur sort , comme elle a décidé celui de toutes celles qui les ont précédées.
Après vous avoir montré les trois piliers fonda-
mentaux de l’existence du comité de salut public, l’argent, l’armée révolutionnaire, la tyrannie judiciaire et la terreur universelle qu’elle entretient, il serait surabondant de rechercher quels sont les étais subsidiaires de cette autorité. Je me contente de vous faire observer que la multitude d’employés publics dont le salaire, les fonctions, la liberté, la vie, sont à la merci du comité, lui forment une armée de créatures. On compte trente-cinq mille de ces employés dans la seule capitale. Il s’en faut immensément que tous soient des serviteurs fidèles ou des partisans affectionnés ; beaucoup servent les dominateurs du jour, et leur obéissent avec zèle, dans l’ignorance de la durée d’un pouvoir qui les renverserait d’un souffle.
Vous me demandez , milord , où tend cette puissance extraordinaire du comité , quel est son but , quelles sont ses vues définitives , quel terme il se promet de ses travaux , de ses angoisses et de ses crimes ? Il serait présomptueux de répondre péremptoirement. Il faut s’arrêter aux idées plausibles, sans se flatter d’atteindre la certitude. On ne peut révoquer en doute l’intention de Robespierre et celle de ses collègues , de prolonger la durée de leur puissance. Par quels motifs ? Je les comprends tous dans un seul : par le motif de la peur. Qui redoutent-ils maintenant ? Ce n’est pas la guerre étrangère, dont les atteintes sont si loin de leur théâtre, dont les effets ont été si infructueux, et contre laquelle ils se regardent tous unanimement comme invulnérables. C’est encore moins les aristocrates , les feuillants, les fédéralistes, qui traînent dans d’obscures retraites leur misérable existence.
Les révolutionnaires mêmes, voilà leurs ennemis, les objets de leur terreur et le but caché de leur tyrannie. Obsédés de ces terribles compétiteurs qu’ils ont
formés au crime, qu’ils savent incapables d’aucun sentiment d’amitié ou de reconnaissance, ils les voient impatients de toute espèce de joug et avides de pouvoir. Les agitateurs du second ordre, joints à ceux que le crédit populaire ou des places importantes semblent approcher des premiers rangs, sont des furies attachées aux pas de quiconque possède l’autorité. Les titulaires actuels se voyant menacés du châtiment qu’ils infligèrent aux Brissotins, et que les Brissotins avaient infligé aux constitutionnels, n’ont que deux ressources de salut : l’une, d’égaler en barbarie et en affectation de cynisme exterminateur les démagogues , toujours prêts à les accuser de modération et de trahison ; l’autre, de les réprimer et de travailler à s’en défaire. Pour remplir ce but , il faut maintenir ce pouvoir exorbitant qu’on s’est attribué. Sous peine de passer de la dictature à l’échafaud, il faut rester dictateur. L’abdication même est interdite; Hérault et Barrère en ont fait l’épreuve. Mais il ne suffit pas de conserver le poignard , il faut l’arracher encore à ceux qui l’approchent de votre gorge ; point d’obéissance, point de repos, point de sûreté à espérer tant qu’on ne règne que par l’assistance d'alliés perfides, et par des décrets qu’un chef d’insurrection mettra en poudre dans une demi-journée.
C’est donc pour conserver leur vie et subsidiairement pour conserver leur empire , que Robespierre et son comité s’arrogent l’omnipotence. Ils travaillent pour le présent plutôt que pour l’avenir; environnés de massacreurs, leur prévoyance se concentre à s’en garantir. Dans l’alternative d’éteindre ces foyers de révolutions interminables ou d’en être consumés, la route est tracée; on la suit forcément, et l’on retient, en tâchant de l’agrandir, la puissance qui sert de bouclier
Voilà, milord, dans mon opinion, à quoi se réduisent ces desseins de souveraineté, par lesquels le public cherche à expliquer les profondeurs du comité de salut public. Des rapports multipliés et un concours de faits particuliers donnent à mes conjectures le plus haut degré de vraisemblance. Je crois , par exemple , vous avoir mandé que le mois dernier, une femme, liée avec Danton et Robespierre, et les voyant menacés, les consulta l’un et l’autre sur le projet qu elle formait de quitter la France. — Fuyez vite, lui répondirent-ils , fuyez; nous voudrions pouvoir vous suivre : nous ne tarderons pas à nous entr’ egorger , et la France sera un c/uirnj) de carnage. — Le portrait que je vous ai tracé des habitudes de Robespierre atteste que la crainte domine sur tous ses sentiments. Danton travaille à s’éclipser, et ne paraît sur la scène que de loin en loin. Leurs collègues chassent l’ivresse de l’effroi par l’ivresse des plaisirs, et se rassurent dans des banquets crapuleux, entre le vin et la débauche la plus immodérée. Lisez les discours de Robespierre depuis le commencement de l’année, vous y verrez la dénonciation perpétuelle des faux patriotes , «les exagérateurs, des agitateurs.
Quant aux vues générales du comité, elles tendent toutes à maintenir et à consolider le pouvoir révolu ■ tionnaire qui leur assujettit la république et les armées. Auçtyn plan de constitution fixe, de gouvernement régulier, n’entre pour le moimmt dans leurs projets : ils sont trop embarrassés du poids de l’édifice à soutenir, pour songer à façonner cette masse informe; leur attention est absorbée par la nécessité de faire face aux vicissitudes imminentes et aux factions qui les provoquent.
Jusqu’à présent, le comité de salut public n’a point
menti à son titre, il n’en a pas même méconnu les devoirs; il a porté dans leur exercice une application soutenue, une infatigable activité, des talents couronnés par les succès, un esprit de suite, de combinaison et d’audace réfléchie. Les expédients atroces dont il se sert depuis cinq mois pour soutenir le fardeau, n’ont révolté que ceux dont il n’a rien à craindre.
L’identité de ses moyens d’autorité avec les moyens de défense publique lui a fait ajourner la paix à un terme indéfini. Sans la guerre, plus de prétextes d’extorsions, de rapines, d’enrôlements forcés, de réquisitions sur tous les fruits de la terre et de l’industrie, de saccagement universel. Sans la guerre, plus d’espérance de maintenir dans les armées eette discipline, non pas militaire, mais révolutionnaire, qui prévient les complots, les secousses intestines, et la désobéissance au comité ou à ses préposés. Ainsi la guerre est de nécessité pour le comité. Il n’est pardonnable qu’à des Hottentots de supposer qu’il soit possible d’obtenir la paix de la république. Lorsqu’on disserte en faveur de cette possibilité, sur la foi de quelques avances clandestines et de quelques offres insidieuses, on confond le but du comité avec ses démarches, et l’on se méprend sur le premier. Certainement, la Convention ne laisserait pas échapper l'occasion de diminuer le nombre de ses ennemis : le comité a fait, il renouvelle journellement des effcrL à ce sujet. Pendant le cours de l’année dernière, et même cet hiver, il a, par exemple, proposé sous main, à la cour de Turin, de se séparer de la coalition , de réunir ses forces à celles de la république et de prendre la Lombardie. — Il n’est pas moins sûr qu’on a fait des ouvertures à la Prusse. — Je ne serais pas étonné que votre cabinet en eût reçu d’a-
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nalogues; mais c’est une erreur de voir dans cette intention de diviser et d’affaiblir la coalition , un désir de paix générale. Le comité ne traiterait avec l’un de ses ennemis que pour redoubler, avec plus de moyens, la fureur de ses hostilités contre les autres.
Le comité veut donc continuer la guerre pour sa sûreté, par politique, par nécessité, et toujours dans l’espoir qu’elle livrera à sa discrétion les subsistances et les trésors des provinces qui avoisinent la France. Dès qu’il a vu circuler à Paris le désir de la paix et s’élever des motions expressives de ce vœu -là, il s’est hâté de l’enchaîner par une nouvelle proclamation de guerre éternelle à tous les gouvernements. Il poursuivra cet objet jusqu’à sa dernière heure d’existence, ses successeurs le poursuivront après lui et par les mêmes motifs. Aucune faction ne tentera de s’y opposer, puisque toutes ont un intérêt plus ou moins immédiat à écarter l’armée de l’intérieur, et le gros de la nation est hors d’état de résister à cette volonté.
Regardez donc comme des points de conduite constants, la continuation de la guerre à outrance, le séjour de l’armée loin du théâtre des factions, et le besoin de dévaster les contrées adjacentes pour nourrir les armées.
Le comité sacrifiera tout à ces trois buts. Décidé à l’emporter ou à périr, il projette de dépenser quatre cents millions par mois, d’engloutir toutes les fortunes particulières et la population valide , de porter ces masses à la suite des armées, de ruiner les vôtres par une agression continue, et de faire un désert des provinces où vous menaceriez de pénétrer. — Il a calculé ses ressources pour deux ans. S’il atteint la prochaine récolte, il se croira sauvé. La disette actuelle, je vous le
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répète, ne l'iuquiète qu’autant qu’elle peut s’étendre à la capitale et aux armées. Il entre dans son plan d’approvisionner abondamment celles-ci, médiocrement Paris, et d’abandonner le reste à la famine, bien sûr qu’elle grossira ses légions de tous les mâles qui ne pourront plus subsister dans l’intérieur.
Depuis que j’ai commencé ce résumé , la position du comité a changé de caractère : les divisions intestines qu’il maîtrisait et dont il se servait avec habileté, ont pris des forces; les siennes sont aujourd’hui balancées. Afin d’éviter l’exagération des pronostics, on doit s’en tenir aux faits actuels , reconnaître les combattants, peser le surpoids respectif, et, à cet effet, discerner exactement la nature des divisions qui les mettent aux prises.
Ce ne fut qu’à la fin d’octobre dernier qu’on aperçut les iudices d’un schisme naissant dans la faction dominante. Depuis la chute des Brissotins, leurs adversaires, restés unis, concouraient tous dans une déférence enthousiaste pour le comité de salut public , et spécialement pour Robespierre. Toutes les voix célébraient ce dernier; les papiers publics donnaient l’exemple et le ton de la vénération. On n’osait contredire ce chef ni à la Convention , ni aux Jacobins. Paraissait-il aux spectacles, il étaitapplaudi, comme jadis le roi. Les prôneurs soudoyés, la canaille gagée pour occuper les galeries et les avenues de l’Assemblée, les délateurs, les tueurs, tout était dans sa dépendance. Ébloui de cet éclat et entraîné par la violence de son caractère, il négligea les ménagements, il heurta les amours-propres, il fit craindre ses desseins. On le voyait resserrer sa faction et appesantir le sceptre sur quiconque lui portait ombrage. Il reléguait aux frontières les cabaleurs et les motionnaires
trop indépendants ; il laissait percer le désir de contenir le mouvement révolutionnaire, et d’imposer un frein à des hommes qui n’en voulaient aucun.
Les premières étincelles éclatèrent à la Vendée par les divisions dont j’ai parlé, entre les commissaires conventionnels et les Ronsin , les Vincent, les Rossignol. Le comité , prudent , ne désavoua ni ne soutint la conduite des députés : il paraissait craindre leurs antagonistes et la cabale du bureau de la guerre, leur auxiliaire. Que ce parti ait conspiré dès cette époque la ruine du comité eu lui procurant des revers dans la Vendee, ou que l’ineptie seule et le brigandage des généraux les aient occasionnés, il demeure certain que les dénonciations faites alors par les commissaires, et auxquelles le comité de salut public ne fut pas étranger, furent le signal d'une discorde ouverte.
L’arrestation de Ronsin , de Vincent et de Maillard lit sortir de ses conciliabules une nouvelle faction dont Robespierre connaissait déjà l’existence et méprisait les forces. Les têtes s’échauffèrent à la commune, dans les sections, aux Cordeliers. On demanda le jugement en forme des accusés, manière indirecte de censurer la durée de leur détention. La secrétairerie du bureau de la guerre, l’état-major de l’armée révolutionnaire , les adjoints au ministre Bourbotte, se remuèrent. On tint des conseils secrets chez Pache et à l’hôtel de la guerre, les hostilités de la presse enflammèrent le différend , les Jacobins se divisèrent et paraissaient balancés entre deux forces opposées.
Cependant personne encore n’avait osé offenser Robespierre et le comité qui , affectant de l’indifférence sur ces débats, voyaient avec plaisir ces dangereuses cabales s’entre-déchirer, et s’apprêtaient secrètement à
les perdre l’une par l’autre, sans avoir l’air d’y participer. Leur crédit ne baissa pas extérieurement , mais leur politique fut devinée et déjouée. Ils ne tardèrent pas à se convaincre qu’une main robuste et exercée maniait ces éléments factieux , dont chacun , pris séparément, inspirait au comité plus de mépris que de haine. Les accusés furent remis en liberté, leurs accusateurs disgraciés. Robespierre chercha les moyens de réparer ce premier échec.
Il fit donner plus de consistance au gouvernement révolutionnaire; il effraya la commune par l’autorité de la Convention; il saisissait chaque occasion de décrier et de poursuivre les faux patriotes, les contrerévolutionnaires en bonnets rouges; il les fit attaquer nominativement par Camille Desmoulins, dans une feuille intitulée le Vieux Cordelier. Dès la fin de novembre, et pour tenir tête aux Hébertistes ( le parti de la commune), il s’unit avec Danton , son ennemi mortel, mais menacé comine lui, ayant à se reprocher sa vénalité, les sommes qu’il reçut de la liste civile, une fortune scandaleuse, des connivences avec le Temple et son opposition au procès de la reine.
Cette coalition raffermit quelque temps le crédit suprême de Robespierre. Il fit décréter aux Jacobins l’épurement de cette société, pour en faire sortir les traîtres et les aristocrates déguisés, les sans-culottes de mauvaise foi, c’est-à-dire pour s’assurer d’une influence exclusive dans le club , en en chassant les instruments de ses ennemis et plusieurs de ses ennemis mêmes.
Prolongée jusqu’à la fin de janvier, cette opération a été un nouveau brandon dans l’incendie. Un ricochet de dénonciations respectives a engendré de nouvelles haines et rendu les premières implacables : des
débats furieux ont annoncé une guerre à mort; elle l’était en effet , puisque l’exclusion des Jacobins frappait l'exclu de l’anathème d’homme suspect, et le plaçait au pied de la guillotine.
On a pu juger, par l’examen et par le résultat du scrutin épuratoire, du degré de puissance des deux factions. La victoire a alterné; mais les Hébertistes ont fait plus d’illustres victimes. Ils sont parvenus à expulser Philipeaux, Camille Desmoulins, Fabre d’Eglantine; à entacher irrémissiblement plusieurs partisans du comité, et à ne perdre aucun de leurs chefs ni affiliés essentiels.
Coilot d’Herhois , ainsique je l’ai dit plus haut, a paru le conducteur ostensible de l’opposition dans ces démêlés. Sans injurier ni accuser Robespierre et le comité, même en continuant à conserver avec sa cabale des ménagements extérieurs pour cette autorité légale et redoutable, il s’est étudié à en saper la base, et voici de quelle manière.
Il était inévitable qu’investi du pouvoir, le comité voulût en jouir; qu’il exigeât l’obéissance après avoir concouru à subvenir le principe de toute obéissance ; eue régnant par la terreur il invoquât le respect de I ordre, et que créateur de la puissance révolutionnaire il entendît la subordonner à son impulsion , la retirer des mains de la multitude et de ses agitateurs, et en arrêter le mouvement toutes les fois qu’il lui paraîtrait trop fort ou contraire à ses projets.
Voilà le défilé mortel qu’il fallait traverser pour dominer sans trouble , défilé dans lequel périrent les Brissotins. Le comité se jetait dans le même danger, à l’heure où la faux qui moissonne les royalistes, paraissait menacer les perturbateurs populaires, jaloux de
recommencer une révolution. Faire emprisonner ou guillotiner les anarchistes, c’est soulever contre soi ses propres troupes ; les laisser agir librement , c’est s’exposer à en recevoir la loi.
De plus, comment espérer d’enchaîner jamais des scélérats dégouttants et non rassasiés de carnage , en immolant toutes les victimes dont ils demandent la mort? Céder à leur férocité, c’est l’accroître et accroître l’opinion de leur puissance.... D’ailleurs, le comité calculant plus froidement les sacrifices desang humain, a vu des inconvénients à les perpétuer. Il a vu que la commisération commençait à éteindre la fureur dans l’âme de la populace , l’effroi tuer tout attachement à la révolution, et la guillotine ne plus être accompagnée que d’une poignée de gueux, qu’on envoie avec un assignat de vingt-quatre sous crier Vive la république autour du tribunal révolutionnaire et de l’échafaud. Le comité avait donc arrêté de diminuer ce fleuve de sang , d’incarcérer au lieu d’égorger , et de prendre les biens de ceux à qui l’on conserverait la vie.
En conséquence , quelques-uns de ses membres tels que Fabre d’Églantine, de ses créatures à la Convention et aux Jacobins , commençaient à parler de clémence , Camille Desmoulins la prêchait tête levée dans ' ses pamphlets. On avait ralenti les exécutions à Bordeaux , à Nantes , à Marseille ; on faisait arriver des Lyonnais à la Convention avec des pétitions de miséricorde; les compositions à prix d’argent se multipliaient; toutes les motions sanguinaires des clubs subalternes et des sections étaient écartées.
Collot d’Herbois et sa faction ont monté leur artillerie sur ces affûts. Ils ont imprimé aux Clé ^entins l’odieux que les Rolandistes jetèrent sur les septen Srin. 5
scurs : ils ont représenté ce relâchement d'inhumanité effrénée sous les couleurs d’une conspiration, d’une coalition aristocratique. Ils ont poussé des clameurs à l’arrestation de quelques patriotes, combinée avec cette perfide modération envers les rebelles ; ils ont dénoncé un projet formel de sacrifier les colonnes de la répu-
Alors , la cohue des sans-culottes, des Jacobins , des sections a commencé à prendre des soupçons et à faire chorus. La majorité des montagnards de la Convention a répété ces imprécations : le comité et ses modérés ont été forcés de rétrograder et de cacher leur jeu ; on a ouvert les prisons à la plupart des scélérats citoyens que détenait le comité, et réclamés comme des patriotes immaculés. Cette lie se mêlant à la lie des agitateurs de Paris a grossi le torrent. Le despotisme de Robespierre et du comité a été à l’ordre du jour : on a rompu la glace, on a jeté de la boue sur l’idole. Robespierre, au milieu de février, ayant, par une boutade subite, fait chasser des Jacobins deux aigrefins nommés Brichet et Saintes, qui se récriaient contre la mollesse des mesures actuelles, le lendemain Paris fut tapissé de placards inflammatoires contre Robespierre, où on le dénonçait sous le caractère d’un tyran.
A aucune période de sa faveur il n’avait encore essuyé une bourrasque si publique, indice de sa décadence dans l’opinion. De jour en jour l’ascendant de ses adversaires s’est fortifié : ils ne mettent plus ni bornes ni retenue dans leurs pétitions. Le chagrin ayant rendu malade Robespierre et Couthon depuis trois semaines, l’opposition a profité de leur absence, Collot d’Herbois pérore, triomphe seul, et absorbe les applaudissements au rJacobins.
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Ce parti humble, timide jusqu'à la fin de l’année dernière, maintenant audacieux et ouvertement hostile, a ses principales phalanges dans les sections et dans les sociétés populaires de Paris. Quoique le comité ait entièrement suspendu dans les départements cette influence anarchique de la démocratie délibérante, il n’a pas osé la frapper à sa source dans la capitale. Comprimée quelque temps par la vigueur de la dictature et par les accidents de la campagne qui favorisaient l’action despotique de celle-ci, elle n’a pas tardé à se ranimer. Les sections sont devenues le refuge de tous les ambitieux désappointés , des coquins indisciplinables , des perturbateurs subalternes , des matamores de la sans-culotterie, et encore d’un nombre de contre-révolutionnaires cachés qui, sous le bonnet rouge et le pantalon brun , font force de poumons dans ces tripots , propagent la discorde , et se font remarquer par la véhémence de leurs motions. Chaque section renferme un comité de surveillance et un comité révolutionnaire, dont la compétence devrait se borner aux objets de police locale, et qui, dans le fait, sont autant de foyers d’intrigues , d’innovations , d’indépendance et de troubles.
Cette démocratie élémentaire, en collision par sa nature avec le pouvoir représentatif, tend invinciblement à échapper à la Convention, à usurper une partie de ses fonctions et à la gouverner. Tantôt elle se permet des actes d’autorité révolutionnaire, tantôt elle enfante des pétitions ; un jour elle les fait appuyer par le conseil municipal, le lendemain par les clubs.
I a commune , extraite de ces sections, la commune , dont l’autorité sur Paris est contrôlée et souvent contrariée par la Convention , la commune qui , depuis
l’origine, s’est toujours considérée comme une Convention au petit pied, ne reste soumise à celle-ci qu’autant qu’elle manque de moyens de désobéir. Ses chefs étant, par leur crédit et par leurs places, les premiers en rang pour arriver aux premiers honneurs, sont autant d’ennemis nés et de rivaux ardents de la puissance conventionnelle.
Les Jacobins renferment dans leur sein les municipaux les plus accrédités, les oracles des sections, les agitateurs secrets qui les travaillent. Ainsi, le parti populaire a plus ou moins d’influence sur ce club central et primitif. Quant au club des Cordeliers , qui a toujours entraîné les Jacobins, et aux sociétés subalternes qui en dépendent, il médite révolutions sur révolutions, et par essence, s’élève constamment contre toute autorité qui peut se prolonger six mois.
Telle est, milord, la confédération qui ébranle le comité de salut public.
Mais ce ne sont là que les instruments : la faction obéit à des ressorts moins manifestes , qui communiquent et dirigent les mouvements. Hébert et Chaumette ont passé longtemps pour les opérateurs principaux ; ils n’étaient cependant ni assez habiles ni assez généralement accrédités pour un rôle si difficile. Ijes projets sont conduits par des mains plus exercées et moins connues. Une partie des Montagnards de la Convention, les bureaux de la guerre, que leur nombre et l’immensité des fonds qu’ils ont à distribuer, rendent trèsinfluents, et les chefs du club des Cordeliers, semblent former le noyau de la faction. Nous avons vu que les chefs de l’armée révolutionnaire courent la même carrière. Henriot, commandant des débris de la garde nationale de Paris, ci-devant laquais de M. de
Brohan , marche avec la commune , quoique à jeu couvert.
Au milieu de ces troupes coalisées , dont Collot d’Herbois paraît être le commandant ostensible , il existe, néanmoins, des moteurs couverts dont l’action a glissé sourdement dans la Convention, au comité de salut public, à celui de sûreté générale, et qui contrecarre, sans paraître, les mesures de l’un et de l’autre. Le 19 février, Robespierre disait à Amar, son affidé au comité de sûreté générale, que depuis quelque temps il s’apercevait clairement qu’une main invisible les emportait toujours au delà de leurs volontés, que tous les jours le comité de salut public faisait ce qu’il avait décidé la veille de ne pas faire , et qu’il existait une faction conduite pour les désoler et les perdre, sans qu’ils eussent pu encore en découvrir les directeurs. Ses soupçons tombaient sur Pache , qui affectait de ne se mêler de rien , étranger en apparence aux divers partis , mais incapable , par son naturel , d’une semblable indifférence'.
Voilà, milord, la récapitulation analytique des éléments de cette faction menaçante , qui nous prépare une nouvelle phase révolutionnaire.
' Amar a rendu cette conversation S mon correspondant la veille de son départ.
Avis de Mallet du Pan sur les moyens de réparer les fautes de la coalition. — Expédients tardifs. — Campagne de 1791 désastreuse pour les alliés. — Lettre de M. Trévor sur la politique anglaise. — Lettre de l'abbé de Pradt sur les événements militaires.
Soit que Mallet eût appris les incertitudes et l’hésitation qui succédèrent bientôt à un premier accord dans les conseils de la coalition, et la froideur manifestée tout à coup par la Prusse, plus occupée de conserver sa part de la Pologne que de seconder les vues de l’Autriche; soit qu’il ne Ht pas grand fond sur les conceptions stratégiques de Mack, dont le génie présumé inspirait à Vienne et à Londres les plus confiantes espérances, ni sur l’habileté de Cobourg exécuter le plan du nouveau major général, il ne put s’empêcher de concevoir de vives inquiétudes sur le sort de la campagne qui allait s’ouvrir. Le silence de la coalition à l’égard de ses desseins ultérieurs lui paraissait d’ailleurs souverainement impolitique, si même il ne lui inspirait pas des soupçons.
Dans ce moment il présenta de nouveaux avis au cabinet de Londres et au cabinet impérial , par le commissaire anglais et le comte Mercy d’Argenteau. On reconnaît au ton du début qui décèle le décou-
ragement que ce nouveau travail avait été demandé, et que c’est à peu près sans espoir d’être écouté, que Mallet se décidait à proposer des vues nouvelles appropriées aux circonstances.
S mars 1794.
« Le rôle de précepteur des gouvernements est trop ridicule pour qu’un homme sensé se hasarde à l’usurper sans en être requis. La certitude de n’être pas écouté ajoute à ce ridicule le découragement. En général , les souverains et les ministres ont témoigné un éloignement soutenu à tous ceux qui, jetés dans la mêlée de la révolution , pouvaient être censés en mieux connaître les éléments , les ressources et la manière de la combattre.
k On s’est défié de leur sang-froid ; on les a généralement supposés atteints de quelqu’une des passions du temps, plus échauffés pour des intérêts personnels qu’éclairés sur ceux des puissances , et trop bons Fi ançais pour ne pas être de mauvais auxiliaires de l’Europe.
u Ce préjugé a fait repousser indistinctement jusqu’aux avis utiles des hommes supérieurs à l’esprit de parti et aux rivalités nationales, mais qui, aj^Tut quelque chose à recouvrer ou à espérer en France, après le rétablissement de la monarchie, n’ont pas été présumés assez désintéressés dans la question. De cette prévention trop généralisée il est résulté que les étrangers ont constamment préféré leur opinion à celle qui pouvait leur venir de France ; que trompés par les premiers rapports erronés des émigrés, ils ont méprisé comme suspectes toutes les informations et les vérités que des esprits plus tranquilles leur présentaient, et qu’errant sans boussole fixe au milieu des tempêtes de la révo-
lution, ils ont passé sans intervalle de la sécurité à la crainte, de la terreur à la confiance exagérée, au lieu de former des plans immuables sur la connaissance approfondie du caractère de la crise actuelle.
« Le moment de remédier à ce défaut de consistance, en adoptant des principes tirés de la nature exacte du mal, s’est évanoui. La nécessité et non la prévoyance oblige maintenant à jeter des digues sans nombre dans un torrent qui menace de tout submerger : or, les plans de conduite que dicte la nécessité ne sont pas du ressort d’un observateur isolé. Comment , d’ailleurs , se faire entendre de plusieurs cabinets divisés dans leurs vues comme dans leurs intérêts? Quel accès obtenir d’une politique combinée sur des éléments hétérogènes, et qui, au lieu de tendre uniformément au but commun qu’indiquait le danger commun , l’a subordonné à la différence de quelques intérêts locaux, et à des considérations tirées des anciennes jalousies entre divers États.
<r A ces raisons du silence que doit s’imposer tout individu étranger à l’administration des affaires, s’en joint une encore plus péremptoire. Pour avoir un avis touchant le cours que devraient suivre les plans et les efforts, il faudrait discerner le vrai dessein des puissances qui les emploient. Comment indiquer aucun moyen de conduite, lorsqu’on ignore la direction que les alliés entendent parcourir, et la fin qu’ils se proposent d’atteindre ?
« Il se présente deux hypothèses. Ou les puissances faisant essentiellement la guerre à la France , et accessoirement la guerre à la révolution , méditent d’user cette monarchie , d’en ruiner à jamais la puissance , d’en envahir les parties convenables à leur sûreté future , ou à leur agrandissement sous le nom d’indem-
nités , et d’abandonner ensuite ce trône défiguré à sa déplorable destinée.
« Ou bien les puissances se proposent d’étouffer la révolution et les autorités qui la soutiennent, de terminer la guerre par le rétablissement d’ungouvernement légitime, et de se réserver a posteriori, dans un traité définitif, les indemnités que la justice, la dépense de trois campagnes et la reconnaissance les autorisent à réclamer.
« Dans la première hypothèse , celle d’une guerre qui aboutirait à un démembrement , il ne faudrait compter sur aucun autre secours que celui de la force des armées extérieures. Tout projet contre la France même sert la révolution et les tyrans qui la gouvernent. Le comité de salut public persuadera sans peine que ses ennemis , quels qu’ils soient , sont les alliés de Pitt et de Cobourg. Tous les moyens moraux manquent du moment où l’on cesserait de proposer aux mécontents la restauration de la France même. Il ne resterait d’autre ressort à faire jouer que la corruption; mais quels trésors offrir à des hommes qui ont dans leurs mains tous les trésors de la France ? »
Le système exclusif des conquêtes quelconques, en supprimant toutes les ressources politiques et morales , ferait reposer le succès uniquement sur la chance de victoires signalées ; or, aux yeux de Mallet, la chance était faible :
« Quant à moi, milord, dit-il, je n’hésite pas à vous avouer, que dans cette position où vous combattriez la France et subsidiairement la révolution , vous manqueriez la révolution et la France. »
Revenant à son grand principe qu’il faut com-
battre la révolution par ses propres moyens, sans les crimes toutefois que rien ne saurait légitimer, il demande pourquoi « tandis que les révolutionnaires passionnent la guerre, on n’oppose à des passions ardentes, que des armées, que les procédés ordinaires convenus entre les puissances belligérantes. »
« Puisque c’est ici une guerre d’opinions, comment expliquer cet éloignement soutenu et presque universel à passionner les âmes contre l’ennemi ?
« La Convention fait assassiner la reine de France , sœur du chef de l’Empire, et cet événement reste abandonné aux récits de quelques folliculaires ignorés. Pas un orateur de votre parlement n’a daigné même le rappeler; les cours ont paru si peu occupées de cette catastrophe que le public en a bientôt perdu la trace. On a laissé s’éteindre au bout de quinze jours la première impression de cette mort : elle pouvait être la robe de César, mais les gouvernements, ramenés cependant au temps où la magie des anciens leur serait si nécessaire, laissent à des barbares de Paris l’art et le génie d’électriser les âmes par le spectacle d’une douleur solennelle qui appelle la vengeance et popularise le ressentiment. »
Le mémoire s’étend ici sur la nécessité de rassembler, d’organiser les armées de la révolution : d’opposer à ses phalanges des forces antirévolutionnaires.
« Ce fut en 1792 une faute grave que l’armement des émigrés français et leur réunion à l’armée des alliés; mais ce fut une faute d’un autre genre en 1793
de ne pas saisir l’instant de la défection de Dumouriez pour rassembler, sans distinction de parti et de rang, tous les Français expatriés et prêts à s’expatrier. Tout ce qui professe les mêmes sentiments ( et la tyrannie de l’intérieur en a depuis quinze mois énormément augmenté le nombre) tend à se rapprocher et à réunir leurs efforts. L’évidence d’un but commun, l’urgence des intérêts, l’existence d’un point de ralliement qui offre paix, assistance, concert, encourageaient la défection. On peut, sans exagération, évaluer en ce moment à cent mille hommes en état de porter les armes, les réfugiés nobles ou roturiers, aristocrates, royalistes, feuillants, fédéralistes, paysans, déserteurs, bourgeois, que les crises successives de la révolution ont chassés de France. Il en sort encore journellement. Leur première question, en abordant la frontière, est de demander où l’on peut se réunir et combattre pour rentrer dans ses foyers; voilà la demande qu’ont faite, par exemple, six mille Lyonnais. Et personne ne peut leur indiquer le moindre emplacement, aucune probabilité que les puissances cherchent le moins du monde à tirer parti de cet immense nombre de transfuges. Ils sortiraient en foule, je l’atteste, des armées, des villes, des campagnes, malgré les bourreaux et les sbires du comité, s’ils voyaient un étendard français déployé à la frontière, ralliant déjà les premiers fugitifs et protégé par les puissances. Voilà le vœu universel des mécontents : mille témoignages uniformes ne me laissent aucun doute sur ces dispositions. Si l’on a besoin d'une autorité plus décisive, je présenterai celle du comité de salut public et des Jacobins. J’affirme qu’ils ont redouté et redoutent pardessus tout cette avant-garde de rassemblements français, animés des mêmes passions qu’eux, donnant le signal
aux insurrections, et une déclaration rassurante à la main, ouvrant la route de Paris aux armes alliées. »
Suivent des règles de conduite dont l'oubli ferait manquer tout le projet. Ainsi cette armée devrait être présentée comme armée française auxiliaire, non sujette des armées étrangères; ainsi encore et par-dessus tout , et sous peine de n’obtenir aucune réussite, il faudrait imposer aux princes et aux émigrés les obligations suivantes, curieuses à relever :
« 1° Renoncer au langage trop absolu, aux préférences trop exclusives et à l'habitude qu’on a malheureusement trop fait contracter aux princes français de s’exprimer et d’agir comme chefs de la noblesse étnigrée, au lieu de s’exprimer et d’agir comme chefs de la nation française.
« 2° Cesser de soumettre la réception des transfuges à des professions de foi, de s’arrêtera ce qu’ils ont pensé pendant la révolution, au lieu de considérer exclusivement ce qu’ils pensent aujourd’hui; n’humilier personne en l’assujettissant à des actes de repentir, parler de confiance et non de clémence, et borner toutes les formules à l’engagement de combattre en conscience pour le rétablissement du trône et pour la sûreté et la propriété. Bannir de même les classifications, renoncer à parler éternellement et exclusivement de la noblesse, comme si elle formait l’Etat et pouvait conquérir le royaume. Parler au contraire et ne parler que de la nation, de ses intérêts, de ses malheurs.
« Garder le silence sur l’ancien régime, sur les droits des ordres, sur les constitutions, sur les systèmes quelconques, comme autant de textes de disputes et de désunion.
« Dans les déclarations à faire, appeler à soi tous les ennemis quelconques de la Convention, leur témoigner une confiance que beaucoup sans doute ne méritent pas, et n’exprimer que le but auquel aboutissent tous les intérêts, le rétablissement de la religion, de la royauté, d’un gouvernement protecteur des fortunes et des vies ; l'anéantissement du pouvoir de la populace et de la tyrannie de ses chefs ; enfin la promesse de rester fidèles aux engagements pris par le feu roi envers la liberté publique, avant l’ouverture des états généraux. »
Après cet exposé des mesures auxquelles est attaché le destin de la guerre, Mallet revient encore sur la nécessité de la franchise et d’une impulsion unique à donner aux opérations.
« Vouloir, ordonner et être obéi, sont pour le comité de salut public l’ouvrage d’un instant. Il agit avec la rapidité de l’éclair pendant que les alliés délibèrent; toutes les autorités lui sont soumises, il est maître de -forcer leur consentement ou de s’en passer, tandis que des ministres, placés à deux ou trois cents lieues les uns " des autres, et tous éloignés du théâtre de la guerre, ont besoin de discussions, d’explications, de courriers éternels, avant de résoudre uniformément l’adoption d’aucune mesure. Aussi longtemps que les alliés n’auront pas, à l’exemple desFrançais, leur comité de salut public, soit un congrès de plénipotentiaires, munis d’instructions générales et absolues, placés au voisinage des armées, attentifs à recueillir les informations et à s’éclairer journellement de lumières positives, maîtres de communiquer aux opérations une impulsion aussi prompte que les circonstances, vous perdrez le fruit des efforts les plus dispendieux.
« Userait inutile, dit Mallet en terminant, de presser ici des considérations qui sont devenues des lieux communs et qui, pour cela, n'en ont pas obtenu plus de faveur. Tout a été dit, par exemple, sur le système défensif. Si l'expérience de César qui, par les prodiges de sa célérité et la poursuite non interrompue de ses succès, subjugua ces Gaulois qui combattaient aussi eu masse et avec le sentiment d’une véritable liberté; si l’expérience de toutes les guerres et de celle-ci n’a pas changé les idées des ministres et des généraux , les phrases d’un homme obscur les changeront encore moins. »
t 11 parait qu'on accorda une attention marquée aux considérations politiques développées dans ces communications, mais les moyens proposés n’obtinrent, comine toujours, qu’une confiance tardive. La marche hardie et franche conseillée par Mallet , avait quelque chose de vaste et d absolument nouveau , aussi diflicile à accepter pour la plupart des Etats* de la coalition que la grande guerre dont ni leurs ministres, ni leurs généraux n’osaient accepter la tactique avec les vastes mouvements et l’impétuosité qui lui sont propres. D'ailleurs , les hommes d’Etat ne se décident guère que pour les mesures qu’ils ont imaginées eux-mêmes. 11 faut bien convenir aussi que, hors les principes et les maximes de conduite générale , ce que proposait Mallet n’était pas d’une exécution facile ; il y avait dans la position un cercle vicieux qui embrassait tout ce qu’on pouvait tenter en vue de soulever la France contre elle-même ; pour y réussir il eût fallu cette disposition à l’accord, aux sacrifices mutuels , à l’obéissance qui manquait partout. Et , que de temps on avait perdu !
I^a Belgique , point d’appui et de départ de l’insurrection des peuples contre la Convention , avait été travaillée par les menées révolutionnaires et se trouvait plus atteinte qu’on n’avait pu le croire. Depuis le moment où Mallet indiquait ses moyens de défense jusqu’à celui où l’empereur fut inauguré à Bruxelles, comme duc de Brabant, plus de six mois s’étaient écoulés; dans cet intervalle l’attachement du pays à son souverain avait été miné , et on ne pouvait plus compter sur ses sacrifices, encore moins sur son eutraînement. C’est seulement après la capitulation de Landrecies, au moment même où * commençaient à se développer déjà, en raison des fautes et des inconcevables délais du prince de Cobourg, les suites malheureuses de cette campagne, que l’on entend parler du projet de Mallet du Pan.
Iæ 30 avril 1 794 , grande joie au camp, nouvelle que Cobourg vient de rem]K>rter devant Landrecies une victoire éclatante contre Pichegru qui arrivait avec toutes ses forces. Déjà, I on se représente le roi de Prusse marchant par Longvvi , Montmédi , et arrivant à Réthel en même temps que le prince à Cuise : « Ce serait alors, écrit Montlosier, qui trace d’avance à Mallet ces marches imaginaires, qu'on pourrait mettre en avant l’armée contre-révolutionnaire que l’Angleterre semble vouloir préparer d’après un plan qu on dit lui avoir été donné par vous. J’ai vu ici, sous le titre de Considérations , des extraits qui ortt été fournis par un Anglais à ce gouvernement-ci (le gouvernement autrichien), et on vous attribue ce travail qui , en tout, ma paru
digne de vous. » Montlosier offrait ses services pour la création de cette armée. Mais je ne sache aucun fait qui autorise à croire qu’en effet le gouvernement anglais se fût occupé activement de réaliser ce grand projet.
Iæs événements désastreux qui vinrent, presque immédiatement après les premiers succès , ébranler les fondements de l’alliance et disloquer son armée, donnèrent d’autres soins à M. Pitt : il fallait réparer « le mal immense que les pelites considérations, ces éternelles ennemies des grandes1, » venaient de faire à la cause commune. 11 fallait ramener au faisceau les volontés profondément troublées et aigries de l’empereur et du roi de Prusse. Au milieu de tek revers , quand l’Europe ne présentait plus à l’Angleterre que le concours trop peu sûr d’alliés las et défiants, l’opposition demandait de nouveau et avec plus de véhémence que jamais à ce ministère qui persistait encore résolûment à faire la guerre, si donc il était décidé à ne jamais faire la paix avec la république française?
L’était-il en effet , et quelles étaient à ce moment les vues positives de M. Pitt? Son parti était-il pris de ne jamais désarmer que la révolution ne fût écrasée ? La lettre qu’on va lire indique qu’à ce moment, du moins, les intentions ministérielles n'allaient pas si loin et que le gouvernement anglais appelait de ses vœux l’établissement en France d’un gouvernement avec lequel on pût traiter avec quelque sécurité. Cette lettre était adressée à Mallet du Pan par l’am-
* Lettre de l’abbé de Pradt à Mallet du Pan.
bassadeur anglais à Turin, M. Trevor, plus tard lord Hampden, admirateur et chaud ami de notre écrivain, avec qui leur ami commun, le chevalier Macpherson, l’avait mis en relation.