‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 3 sur 46 · DE · texte numérisé non relu

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13 février 1794.

Lorsque l’esprit français serait aussi susceptible qu’il l’est peu de persévérer longtemps dans les mêmes sentiments, la violence des vicissitudes de la révolution l’eût forcément modifié. Aucun objet d’observation n’est cependant plus difficile à constater que ce changement d’opinion ; rien ne mérite autant de défiance que les rapports que l’on entend chaque jour à cet égard, rien de si dangereux que les hypothèses tranchantes et les plans de conduite construits sur la fausse base de ces rapports.

Au mois de novembre dernier, l’esprit public en France différait déjà de celui qui existait durant l'été; aujourd’hui les sentiments ne sont plus les mêmes qu’ils étaient au mois de novembre : les événements ultérieurs développeront sans doute de nouvelles variations : ainsi les faiseurs de tableaux et de descriptions devraient soigneusement ajouter la date à leurs peintures, et surtout se garder de prendre des nuances pour un ca-

ractère général, et des conjonctures passagères pour une situation universelle et permanente.

On se trompe d’ailleurs journellement sur les causes qui produisent telle ou telle disposition publique; on en tire des inductions erronées pour les futurs contingents ; on édifie sur des êtres de raison la probabilité de tels ou tels événements prochains. Cette réflexion m’est dictée par plusieurs passages des discours que viennent de prononcer dans les deux chambres de votre parlement, les principaux membres ministériels qui ont voté l’adresse à Sa Majesté. Us se sont tous accordés à conclure du régime effréné de la Convention qu’il généralisait le mécontentement, et que le mécontentement amènerait la fin de la tyrannie. Cette manière de voir annonce une connaissance superficielle de la nature et des motifs du mécontentement , ainsi que des suites qui pourraient en résulter.

Chaque jour on répète que la grande majorité des habitants de la France est asservie parla minorité; en cela on répète une vérité incontestable, dont neanmoins on méconnaît les limites, et dont on discerne mal les conséquences. La très-petite minorité gouverne en effet avec un sceptre d’acier tranchant; une autre minorité marche volontairement à la suite de la première dont elle partage les passions et exécute les desseins : l’autorité , l’attachement à la révolution tout entière, un vœu commun de la conserver, de la défendre, d’en jouir par toute espèce de crimes , sont l'apanage de ces deux classes dominantes : réunies par des intérêts et par des périls communs, elles tendent au même but avec une égale énergie, quoiqu’il existe quelquefois entre elles des dissidences sur la distribution des rôles et des profits.

MEMOIRES El CORRESPONDANCE.

La majorité, au contraire, est un faisceau epars , subdivisé en plusieurs branches sans analogie. Une portion de cette majorité improuve l’usage que l’on fait maintenant du régime anarchique et révolutionnaire sans improuver le régime même. Adoucissez l’atrocité des mesures , resserrez le cercle des délations, des supplices, des confiscations, des recrues forcées; diminuez la rareté des comestibles et la perte des assignats, cette classe nombreuse redeviendra presque aussi ardente que les deux premières pour le service de la révolution et pour les succès de la guerre. Son improbation actuelle, fruit de la crainte et du malaise, ne lui inspire ni ne lui inspirera une pensée de révolte; elle obéit sans murmure, et se console des souffrances qu’elle ressent par l’espoir plus ou moins stupide d’un avenir prospère, aussitôt que la guerre sera finie et la révolution consolidée.

Dans la majorité se trouvent encore tous ceux qui ont différé ou qui different d’opinion avec la minorité régnante , soit dans la formation de la république , soit dans la proscription de la royauté. Les monarchistes, les feuillants, les fédéralistes, et beaucoup de républicains chancelants que le malheur a corrigés , forment cette classe sous le couteau , généralement frappée d’anathème, et qui sent que la soumission la plus humble ne suffit plus aujourd’hui à garantir sa vie et sa propriété. Ajoutez à ce dénombrement les hommes étrangers aux systèmes politiques, qui s’accommoderaient de la république, du gouvernement révolutionnaire comme de la monarchie, pourvu qu’on les laissât paisibles, et qui, dans leur égoïsme, recevraient Robespierre pour roi aussi bien que Louis XVII, s’ils pouvaient boire, manger, dormir, spéculer, se divertir

sans inquiétudes. Désigner cette classe, c’est indiquer suffisamment qu’elle n’est pas la moins nombreuse de la majorité mécontente.

La majorité de la France, on peut l’affirmer sans crainte de se tromper, abhorre la Convention, les Jacobins, le régime et les régisseurs; cette majorité comprend les six huitièmes des grands, des médiocres et des petits propriétaires; mais parmi ces derniers, il en est encore beaucoup qui tiennent à la révolution actuelle par les envahissements qu’on leur permet à très-bas prix sur les domaines du clergé et des émigrés. Cette majorité renferme encore la grande pluralité des négociants, des marchands, des fabricants, des chefs d’établissements d’industrie, des gens d’affaires, des gens de robe, des artisans jadis aisés, des fermiers et des gens vivant de leur travail, qui ont conservé quelque principe de religion et de probité, ou qui sont dépourvus de l’activité et de l’effervescence nécessaires pour sortir du néant et sentir les avantages de la condition de sans-culoltes .

Sous un autre point de vue , et en généralisant encore davantage, il est de fait que l’attachement à la révolution prise dans le sens absolu , et à la république même, n’existe plus que chez cette population vague et bâtarde qui n'avait, il y a quatre ans, ni état, ni existence, et dont l’oisiveté, la licenceet l’impunité ont grossi le nombre. La foule toujours croissante des opprimés et des mécontents est beaucoup moins divisée dans les sentiments politiques qu elle ne l’était il y a six mois : les opinions plus ou moins révolutionnaires se sont successivement atténuées; en sorte que les constitutionnels ont généralement abandonné la constitution de 1791, les fédéralistes et les Ërissotins, la république et beaucoup

de républicains, le jacobinisme et le régime du jour. Il serait donc infiniment plus aisé de trouver aujourd’hui un point de contact entre les anciens partis, de les rallier unanimement à des principes communs, ou du moins de prévenir toute résistance de la part de quelqu'un d’entre eux. Les royalistes restés dans l’intérieur sont beaucoup plus raisonnables que les émigres : la persécution et l’infortune dont ils supportent tout le poids, les ont rendus accessibles aux idées de conciliation avec leurs anciens ennemis qu’ils voient maintenant punis, et en partie corrigés.

On peut définir la progression des idées et le vœu de la majorité, en disant qu’avant tout, elle désire de voir renverser la domination actuelle , qu’elle redemande ensuite la monarchie , qu’enfin elle voudrait , en dernière analyse, la monarchie plus ou moins limitée. Mais l’on s’abuserait de supposer à ces dispositions assez d’énergie pour faire entreprendre aucune démarche de salut. Non : cette masse si nombreuse est abattue par l’effroi, par ses défaites, par le plus profond découragement: loin d’être en état de rien oser, elle n’a pas même la pensée d’une résistance possible. Sa douleur est inerte et passive; elle appréhende démontrer ses souffrances; elle ressemble aux nègres qui s’étranglent avec leur langue plutôt que de se plaindre, et la plupart cherchent leur sûreté dans la dissimulation ou affectent le civisme le plus outré.

Tel est le thermomètre d’un grand nombre d’esprits. L’idée, l’image , l’habitude de la royauté s’effacent en raison de l’intervalle qui s’écoule depuis la destruction du trône et en raison de la consistance que prend la république. On s’accoutume à regarder le retour d’un roi comme un château en Espagne; et, de ce sentiment

à une tendance naturelle vers le premier ordre de choses qui promettra paix et sûreté , ou seulement une trêve , la distance n’est rien.

Si la lassitude et les énormités de la révolution ont détaché une masse très-nombreuse de ses adhérents, beaucoup s'unissent à leurs ennemis dans la crainte de retomber sans condition sous le joug des émigrés, et tous dans la défiance et l’aversion pour la force étrangère. Les Jacobins abhorrent celle-ci comme dangereuse à leur sûreté, les mécontents la haïssent comme dangereuse à la monarchie et comme impuissante ou mal disposée à les secourir.

L’éloignement pour les émigrés diminue chaque jour, mais la prévention contre les étrangers a des racines profondes et nationales.

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