FRAGMENTS DE LETTRES DE L’ABBÉ DE PRADT A MALLET DU PAN
Du 30 avril 1794.
«... Vous avez su tous les événements jusqu’au 18. Ce jour, l’armée française périssait, si M. de Kinski ne se fût amusé à piller un village. Sa colonne fut retardée de quatre heures, celle du duc d’York resta decouverte et fut battue. Depuis ce temps, les Français sont solidement établis à Courtrai. Us ont travaillé le pays comme un faubourg de Paris : réquisitions d’hommes, d’armes, munitions, marchandises, impiétés, rien n’a été oublié. On ne sait plus comment les en chasser. Le maréchal de Saxe y tint une campagne, Pichegru en fera bien autant. IjC 22, il y a eu une nouvelle bataille sous Tournai : sans l’empereur elle était perdue. I.æs Français vou-
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laient passer l’Escaut : ils attaquèrent avec soixante mille hommes ; heureusement les Autrichiens avaient, pour cette fois, trois fois plus d’artillerie que les Français. A la fin ceux-ci furent écrasés, et se retirèrent laissant plus de six mille hommes sur le champ de bataille. Les alliés en ont perdu la moitié. Tout cela ne décide rien. On peut vaincre, mais on s’épuise, et c’est toujours à recommencer. Sur la Sambrc, les Français sont revenus pour la troisième fois. Le 24, ils ont perdu une très-grosse bataille, huit mille hommes hors de combat. Ils n’ont pas moins repassé la Sambre le 27, et sont dans le voisinage de Binch. Un autre corps menace Charleroi : tout le pays est en déroute.
« Tout cet exposé offre la plus effrayante perspective. D’un côté, ce sont des armées souvent vaincues, mais indestructibles ; de l’autre, des armées souvent victorieuses, mais harassées et dépérissant chaque jour. Le plan des Français est à découvert : ils attaquent les deux ailes pour diviser leurs forces et les écraser en détail ; quand cela sera fait, il y aura une attaque générale qu’on ne pourra soutenir. Voilà ce qu’ont produit le fatal mépris d’ennemis très-redoutables, l’égoïsme et la division des cours. L’abrutissement des habitants est au comble, tout fuit, tout tremble.
« Neuf heures du soir. — Je ne connaissais pas encore tous nos malheurs. Mack se retire. »
Du 4 mai.
a Nous en étions, mon cher ami, au départ de Mack à la conclusion de ma dernière lettre : maintenant, c’est l’empereur qui s’en va lui-même. Je ne sais quelle fantaisie, quelle intrigue a réglé ce départ : la résolution est de jeudi matin. Aussitôt l'alarme s’est
répandue partout ; le pays murmure : les uns tremblent, les autres grondent; ceux-ci font leurs paquets, ceux-là décampent, tout cela est l’image du chaos.... Comment espérer d’une cause désertée par ses chefs ! Quand les intéressés s’en vont, les spectateurs peuveut s’enfuir.... On allègue des raisons misérables; il s’agirait uniquement de savoir s’il y a ailleurs d'aussi grands intérêts qu’ici : voilà la question à laquelle on ne songera pas. En attendant, les Français suivent leur pointe. Ils sont cramponnés dans la West-Flandre ; ils s’y retranchent assez pour n’en pouvoir être chassés, et l’on ne l’essayera pas. Je vous garantis, pour le tenir de M. de Traustmansdorf lui-même, qu’à Courtrai et Menin, ils n’ont pas commis le moindre excès : ni guillotine, ni municipalités, ni orgies ; des effets volés ont été restitués par autorité de justice, de même sur la Sambre.
« On espère qu’on va attaquer Maubeuge ou Philippeviile, et l’on s’estimera heureux de prendre deux ou trois bicoques dans le cours de la campagne. Les Français n’ont pas pris le change : bien sûrs qu’en restaut maîtres en Brabant, ils le seraient bientôt dans l’Europe, et à plus forte raison en Alsace , ils négligent cette province pour ne s’occuper que de l’autre, et ce calcul, en me prouvant qu’ils s’éclairent, ne contribue pas peu à me consterner. Quand on compare l’énergie, l’activité, l’inflexibilité des vues et des plans, d’une part, avec le décousu, de l’autre, on juge l’issue d’un combat aussi inégal. »
Du 13 mai.
« L’empereur est parti ce soir à trois heures, se rendant à l’armée du Rhin, et de là à Vienne. On dit qu’il a laissé un édit pour la création d’un corps de
quarante mille hommes dans le pays. Le moyen d’en accélérer la levée n’est pas de s’en aller; mais c’est la nouvelle méthode.
« Rivarol travaille avec ardeur à son grand ouvrage de la souveraineté du peuple. Si l’édifice répond au péristyle, ce sera un monument; car son introduction, que j’ai lue plusieurs fois, m'a paru un morceau plein de raison et de charme : c’est une création véritable. Je crains seulement que le principe ne lui échappe, comme il est arrivé à tant d’autres, et qu’il ne perde son coloris dans une suite de tableaux et de conséquences qui auront tous les mérites, hors le seul qui puisse intéresser en pareille matière, qui est celui de la vérité. »
Maë*tricht, 2 juillet,
« Je ne vous écrivis pas vendredi, mon cher Mallet, parce que j’étais dans tous les embarras d’un départ précipité pour moi et mes parents. Je vais vous faire le détail de ces lamentables événements. Vous savez que les Français battus le 16, avaient repassé laSambrele18 ; ils campaient fièrement dans la plaine de Fleuras, et couvraient le siège de Charleroi. M. de Cobourg marcha en diligence de Tournai et vint se camper à Nivelle, ses gros bagages se portèrent derrière Bruxelles. Il fallut quelques jours pour reposer et disposer les troupes au combat. Cependant le siège se faisait, et Charleroi était pris après deux assauts à défaut de munitions. C’est la seconde ville perdue de cette manière dans huit jours. Ypres l’a été de même, et les garnisons faites prisonnières. Voilà dix mille hommes de moins. M. de Cobourg manda M. de Mercy le 25, il lui montra des inquiétudes sur la prise de Charleroi, qui ne tirait plus
depuis quinze heures ; mais cependant il ne pouvait se décider à le croire pris : les fortes têtes de l’armée étaient de cet avis. En conséquence, on attaqua le lendemain à deux heures du matin : quarante-cinq mille hommes contre quatre-vingt mille au moins. MM. de Beaulieu et d’Alvinzy replièrent les deux ailes des Français : était-ce une ruse de leur part, je l’ignore; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’au centre, posté à Gosslies, ils firent une résistance épouvantable. Ce poste, pour lequel la nature n’a rien fait, était même un volcan entre leurs mains. Sept retranchements l’un sur l’autre, une artillerie et une mousquetene infernales avaient changé cet endroit en un véritable volcan : on ne put jamais approcher. L’archiduc, M. de Cobourg, eurent beau se mettre à la tête de leurs grenadiers, des émigrés, tout fut inutile : on ne réussit qu’à les faire écraser. On apprit pendant ce temps que Charleroi était rendu. Alors on ne songea plus qu’à la retraite. Les Français suivirent de si près, que leurs boulets plcuvaient dans le camp autrichien ; ils forcèrent de le lever le soir même. Depuis ce temps, les positions sont les mêmes, M. de Cobourg est toujours invisible. Dans la Flandre, les Français avaient pris Bruges le 22, ils attaquèrent Gand le 24, et furent repoussés de l’intérieur même de la ville où ils avaient pénétré.
« La question est aujourd’hui de savoir si on évacuera ou non les Pays-Bas jusqu’au Rhin, si l’on continuera la guerre ou non. Le comte de Mercy m’a témoigné le plus grand éloignement pour tout ce qui ressemble à la paix. Il m’a dit que c’était une quatrième campagne. Il m’a assuré avoir donné des ordres pour les quatre forteresses; mais tout cela n’est qu’éventuel. Les Français enlèveront les forteresses en un instant.
Ils ne passeront pas quarante-cinq jours devant Valenciennes.
« La partie du cabinet de Vienne qui ne veut pas des Pays-Bas peut prendre le dessus, et maîtresse à Vienne, faire finir la guerre. On en reviendra au système chéri du cabinet de se défendre en corps d'empire derrière le Rhin. L’Angleterre défendra ses colonies, et une armée anglaise, hollandaise et prussienne gardera de Breda à la Meuse. Voilà le nouvel oreiller sur lequel on cherche à s’endormir. Mais ce qui est pis, voilà le vœu des armées. Non, mon ami, vous ne vous figurez point ce que sont ces armées; le soldat est vaillant, mais l’officier est détestable. Les Autrichiens surtout sont très-remarquables par leurs mauvaises dispositions ; ils tiennent des propos affreux, ils ne soupirent qu’après leur retour en Allemagne ; ils sont enchantés de leurs défaites, ils aiment à s’avouer vaincus; ils proclament la supériorité des patriotes, ils ne se croient forts que derrière le Rhin. I,es Français élevèrent un ballon pendant tout le combat du 26, d’où l’on faisait des signaux : cela les a achevés. La veille, les Français se servirent du même moyen pour connaître la position de leurs ennemis : cela a mis les pauvres Autrichiens dans le même état que les Mexicains à l’égard des Espagnols. Ainsi, mon bon ami, je ne compte guère sur de pareils gens. Quant à la conduite intérieure, elle a été lamentable : on a voulu soumettre un pays au moment où l’ennemi était aux portes ; on a voulu le faire armer, quand on donnait l’exemple de s’en aller. De langoureuses proclamations, quelques misérables courant les rues en criant : Vive Ü empereur ! quelques autres manœuvres aussi viles que bêtes, et toujours au milieu du découragement i i plus complet, voilà tout ce que sait faire ce
ridicule gouvernement. Le comte de Mercy a seul montré une grande fermeté.
« Je n’essayerai pas de vous peindre toutes les formes qu’ont prises la terreur et la douleur dans ces moments suprêmes. Imaginez-vous un immense pays fuyant ensemble depuis Tournai jusqu’à Breda, et de Breda jusqu’à Liège : plus de deux cent mille hommes fuyant leurs foyers, emportant leurs effets, les chemins couverts de prêtres, de religieuses, d’enfants, de vieillards, couverts de haillons, de sueur, accablés par le présent et par l’avenir, défilant entre deux haies de soldats blessés et d’approvisionnements militaires en retraite. Il y a sept jours que cela dure. Imaginez qu’à Bruxelles, il ne reste pas cent couverts d’argent, ni un meuble, ni une moitié des boutiques. Toute la noblesse du pays a fui ; les banquiers et négociants ont fait de même : c’est un état de ruine qui ne peut se dépeindre. Au reste, les Français, en entrant à Bruxelles, liront sur tous les visages et sur la nudité de tous les édifices la frayeur qu’ils inspirent, et cette frayeur même est un moyen de plus pour eux.
« Je termine ces tristes réflexions dont on ferait un inutile volume. Mais ce n’est pas tout de réfléchir, il faut vivre soi et les siens : nos estomacs ne sont pas aussi endurcis que les ministres européens, et ces derniers événements, en donnant un recul immense à l’Europe, ouvrent devant nous un avenir effrayant. Quant à moi, allant au-devant de ce triste avenir, j’ai déjà écrit pour passer aux colonies, et de là en Amérique; car la fin du monde me paraît si proche, qu’un autre est absolument nécessaire. Cependant il faut encore songer à celui-ci : j’y suis retenu par des liens puissants : mon frère et sa famille qui est en France, ma mère, ma