‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 7 sur 46 · MÉMOIRES F.T CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

MÉMOIRES F.T CORRESPONDANCE

belle-sœur, de jeunes enfants, des sœurs et leurs enfants, il faut avoir le courage d’affronter tout cela, même dans notre naufrage : nous nous devons à eux. Si la Convention expulse tout ce qu’elle ne jugera pas à propos de tuer, elles doivent être du nombre; elles seront donc chassées, mais il leur faut un homme ou deux pour les recueillir. Mon frère et moi désirons donc nous rendre en Suisse, et c’est pour cela que je vous demande deux choses : la première, pourrons-nous vivre en Suisse, en y vivant de notre travail ? La seconde, pourrons-nous trouver dans la partie où l’on parle le français un bien à cultiver à titre de fermiers? Dans d'autres temps ce serait un plaisir, dans celui-ci c’est un besoin. Avant d’être homme de cabinet, j’étais homme des champs, j’ai des connaissances économiques, et plus d’industrie que le gros des agriculteurs. Ceci n’est pas un roman, c’est bien une réalité, je vous prie de le croire. Si vous me répondez favorablement, je partirai avec mon frère dans les premiers jours d’avril. »

Je ne sais quelle fut la réponse de Mallet, mais les événements ultérieurs ayant laissé du répit aux alarmes de l’abbé de Pradt, il n’aura plus songé à ces projets agricoles.

Revenons maintenant à Berne, où Mallet se décidait à lixer son séjour.

Affluence d’émigrés réfugiés à Berne. — La terreur à Genève. — Mallet du Pan condamné à mort par contumace. — Ses occupations à Berne. — Négociations du chevalier Lameth et d’une partie des constitutionnels avec le gouvernement anglais , par l’intermédiaire demandé de Mallet du Pan et de Mounier. — Mémoire de Lameth. — Lord Grenville envoie en Suisse M. Wickham. — Difficultés. — Chagrin de Mallet.

Berne et les villes avoisinantes étaient alors remplies de réfugiés français ou savoisiens, qui venaient y attendre le dénoùment de ce que leurs espérances continuaient à appeler la crise révolutionnaire : plusieurs avaient échappé en dernier lieu à l’échafaud

1 Parmi ces réfugiés , Mallet eut le chagrin de compter bientôt des compatriotes. Les intrigues dès longtemps ourdies contre Genève par les partisans effrénés de la révolution française réussirent enfin, en 1791, à révolutionner de nouveau la république. Les meneurs installèrent violemment dans les murs de la malheureuse ville le culte sanglant de la religion révolutionnaire, admirablement secondés qu’ils étaient par les illusions des uns, la faiblesse des autres, par des souvenirs qu’ils empoisonnaient avec adresse, aussi par l’enivrement contagieux de l’époque, mais surtout par la peur qui à son ordinaire se couvrait du beau nom de modération, comme si en pareilles circonstances la modération n’était pas la vertu des forts , et un non-sens chez les faibles opprimés. Ces stupides scélérats avaient commencé par emprisonner et poursuivre dans les nies, à coups de nerfs de bœuf, les' citoyens suspects A leur méchanceté; mais pour s’élever la hauteur de leurs modèles de Paris, il leur fallaitdu sang ; longtemps les vieilles mœurs du pays s’étaient opposées à ce besoin d’assassinat , mais cette dernière résistance surmontée, les fusillades à la

entre autres des défenseurs de Lyon qui avaient réussi à prévenir les exécutions de Collot d’Herbois. Ces fugitifs appartenaient aux divers partis que la révolution avait successivement dévorés; on y comptait des royalistes, des constitutionnels de la droite, et leurs anciens ennemis du bord Lameth , enfin , jusqu’à des Brissotins jetés à leur tour hors de la république par la roue de la fortune révolutionnaire. La société de Mallet se composait des plus distingués de ces divers personnages, entre autres de Mounier , qui habitait une maison de campagne à quelque distance de la ville. Il leur donnait chez lui, au milieu de sa famille, dont il n’aimait pas à se séparer, tout le temps que lui laissaient les travaux qu’il rédigeait pour les ministres d’Angleterre et d’Autriche, et une active correspondance avec Malouet, Montlosier, de Pradt, avec le chevalier Macpherson et M. Trevor, sans parler des communications délicates qu’il était obligé d’entretenir en France, pour obtenir des renseignements fidèles

Collot d’Herbois commencèrent à Genève, quand le règne des bourreaux allait finir en France. Condamnés sans loi ou absous par le tribunal révolutionnaire, de nombreuses victimes, et dans le nombre des magistrats illustres par leurs talents et leurs services, furent massacrés avec un cynisme féroce, par une bande de scélérats ivres, nouveaux tyrans de la république, qui, après un siècle d’iusurrections et de prises d’armes entreprises au nom de la liberté, courbaient Genève avec fureur sous leurs mains sanguinaires. Mallet du Pan fut condamné à mort par contumace comme lihelliste ; son frère, à qui il était tendrement attaché et qui fut toujours excellent pour lui, fut arrêté et incarcéré; son fils aîné trouva moyen de s’échapper et de joindre sa famille h Berne, où il se consacra dès lors à assister son père dans ses travaux politiques. On a attribué à Mallet du Pan une brochure dans laquelle ces événements sont racontés sous le titre de Malheurs Je Genève, Peut-être cet écrit lui fut-il communiqué, mais il n'est pas de lui. Quelques passages de sa correspondance permettraient de le donner à un autre Génevois.

sur l’état de l’intérieur. L’avoyer Steiguer était aussi au nombre de ses relations plus intimes ; c’est par ce magistrat que le gouvernement lui demandait quelquefois le concours de sa plume. Les consultations politiques et les confidences des faiseurs de projets étaient encore une autre portion de son fardeau , celle-là plus onéreuse que toutes les autres et infiniment délicate lorsqu’on lui demandait mieux que des lumières, son appui direct auprès des gouvernements dont il possédait la confiance. A d’autres égards, rien ne prouve mieux combien son indépendance politique et la sincérité de ses principes étaient reconnues, que la confiance avec laquelle les divers partis eunemisdela Convention venaient à lui de points extrêmes , lorsque leurs vues , leurs espérances ou leurs alarmes leur faisaient désirer un rapprochement avec d’anciens adversaires : c’était entre ses mains qu’on venait déposer des projets et quelquefois des gages de réconciliation. Malheureusement dans les révolutions , le besoin de se rapprocher ne va guère jusqu’aux sacrifices, et au moment de stipuler des concessions réciproques, au moment d’échanger une loyale confiance, seule marque des conciliations véritables, tout se rompait.

Cette année 1794 vit la plus remarquable de ces tentatives approcher d’un dénoùment heureux ; elle était liée à un grand plan politique , et les auteurs de cette ouverture n’étaient pas moius que quelques anciens chefs de constitutionnels , les Lamelli, les Narbonne, les Dumas, que Mallet, on l’a vu, avait de tout temps si peu ménagés.

Au mois de juin , Mallet du Pan se rendit dans la

se joignit à lui pour examiner les propositions, jugèrent avec raison qu’il ne fallait pas repousser des ouvertures plus importantes par les circonstances qui les avaient provoquées, que par le caractère ou les liaisons déjà formées des hommes qui s’adressaient à eux. Après quelques conférences où les bases de ces ouvertures furent discutées et modifiées, Mallet se chargea de les faire parvenir au gouvernement anglais. H accompagna le plan d’un mémoire explicatif, où il commençait par classer et apprécier les divers partis du dedans et du dehors , sur l’appui desquels l’entreprise était fondée; pesant ensuite les chances et les intérêts des princes comme de la monarchie, il arrivait, en cas de succès, à un plan de restauration conforme en général à ses principes, et consenti à ce qu’il semble par Lameth et ses amis.

« C’est, disait-il, d’une capitulation entre les chefs légitimes de la monarchie et les partis qui leur fournissaient des moyens de restauration, que doit sortir le lien respectif des intérêts et des devoirs. Un traité de ce genre est la base unique des dernières espérances; il a son modèle dans presque toutes les révolutions et les guerres civiles, la plupart terminées par des mesures analogues.

« Jamais Henri IV ne fût monté sur le trône, s’il n’eût accordé aux calvinistes l’édit de Nantes, et abjuré leur religion ; mais en exigeant ces sacrifices, ni les catholiques, ni les protestants ne s’avisèrent de contester les droits du prince à la couronne, ni de lui proposer Biron ou Duplessis Mornay pour gouverner l’État, et conduire les armées, jusqu’au moment où la Ligue serait abattue et les préjugés contre Henri IV anéantis.

« Le général Monk ne se fit ni régent d’Angleterre, ni le supérieur des mesures, ni le chef suprême de la restauration; il imposa des conditions à Charles II, et ces conditions acceptées, il donna le premier l’exemple de l’obéissance et de la fidélité. »

Ce mémoire daté du 1 2 septembre , parvint au gouvernement anglais par l’entremise de lord Robert Fitz-Gerald, ministre d’Angleterre à Berne, lequel ne se sentait pas autorisé à entretenir cette ouverture sans instructions spéciales. Dans quelque intention qui nous échappe, Mallet en écrivit aussi au chevalier Macpherson :

« Voici, monsieur, lui écrivait-il, les bases proposées de ce traité d'union. Les auteurs qui les sollicitent et qui me chargent de les transmettre, leur avaient donné d’abord une bien plus grande latitude; après les avoir discutées avec eux, je les ai amenés à les généraliser et à les réduire aux termes que vous allez lire. Je sais tout ce que la raison, le droit et la prévoyance même peuvent dicter d’objections contre cette espèce de capitulation. Je n’ai qu’un mot à y répondre, c’est que les princes ne sont pas en état d’obtenir mieux, et qu'il serait absolument inutile de faire un pas de plus si l’on refuse de s’attacher à ces points de contact *. »

1 Ces point» de contact étaient les suivants : Par une convention dont le» puissances belligérantes seraient garantes, à titre d’auxiliaire», les chefs des partis royalistes s'engageaient à procurer la restauration de la couronne dans la personne de Louis XVII ; Monsieur était reconnu régent de droit , pendant la minorité du jeune roi. Pour base de la constitution future, on devait prendre le pouvoir royal et la représentation nationale , et tout ce que l'acte constitutionnel de 1 791 renfermait de conforme ou d’analogue en principes politiques au régime demandé jwr la pluralité des cahiers nationaux de 1789. «Vœu, remarquait Mallet, con-

Comine les cabinets étaient toujours en retard , au moins d’une crise sur les convulsions du gouvernement révolutionnaire de la France , il était à craindre qu’après s’être persuadé que Danton allait modérer la révolution , quand Danton n’avait déjà plus de puissance, on ne fit difficulté de renverser Robespierre, qui justement alors faisait imaginer à l’étranger des chimères du même genre1. Mais, dans l’intervalle, Robespierre tomba , et lord Grenville , en dépit de ses préventions habituelles contre les constitutionnels et les tiers partis en général, jugea que ces ouvertures méritaient quelque attention, et lord Robert Fitz-Gerald ne lui paraissant pas propre à une négociation de ce genre , il envoya en Suisse M. Wickham, qui avait été son compagnon d’études à Eton et à Oxford, dont il connaissait les talents, le caractère et la sagacité politique, ainsi que les opinions, très-conformes aux siennes; et qui, ayant épousé une Génevoise , femme de beaucoup de mérite, avait dans plusieurs occasions précédentes ,

forme aux intentions que manifesta le feu roi au moment de son départ pour Varennes. » La représentation nationale était fondée sur la propriété, non sur les ordres, et le corps représentatif divisé en deux chambres, etc., en un mot la charte de Louis XVIII , plus la réintégration de la noblesse dans ses propriétés moyennant cession de tous droits féodaux personnels.

* La fête de C Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire ; Ton crut véritablement que Robespierre allait fermer Tabime de la révolution, et peut-être cette faveur naïve de l’Europe acheva-t-elle la ruine de celui qui en était l’objet : l'hypocrisie de Robespierre irrita d’autant plus ses amis. A Genève, M. de Saussure ayant cru devoir féliciter le résident français, Soulavie , sur l’acte solennel par lequel Robespierre avait rendu hommage à la Divinité... . « Robespierre, répondit l’autre; Robespierre, il se f.. . du bon Dieu ainsi que moi. » Cet indigne Soulavie était, comme on sait, un ancien ecclésiastique.

procuré des informations utiles au gouvernement, par l’entremise de ses relations de famille.

M. Wickham devait entendre Lameth et ses amis, et obtenir d’eux une communication positive des moyens et des noms de leurs associés en France. Mais depuis les premières ouvertures du chevalier Lameth et de ses amis, les choses avaient bien changé. La chute de Robespierre d’une part, et d’une autre les revers et l'affaiblissement des puissances, avaient considérablement modifié la situation et les ressources des constitutionnels; les exigences de ceuxci s’étaient accrues en même temps que leurs efforts s’étaient ralentis, quoique vraisemblablement ils eussent été bien embarrassés d’exposer les progrès qu’ils avaient faits et dont on leur demandait compte. 11 paraissait certain que les relations directes étaieut encore à venir, qu’après les avoir promises on en était *à les chercher, et que loin de posséder des moyens de quelque importance on se contentait de les demander. Cependant Mallet croyait avec Mounier qu’il ne fallait pas encore abandonner la partie, et il en écrivit à M. Wickham dans ce sens :

« Que la révolution , lui disait-il , continue à rétrograder, ou qu’on tente de revenir au régime de la terreur, le jeu des constitutionnels a une infinité de chances ; chaque pas de recul rapproche d’eux et de la monarchie la grande masse de la nation ; la même affinité, puisée dans la nature même des choses, ferait combiner leur résistance à un nouveau système d’oppression et de guillotine. Ils sont placés sur la ligne qui avoisine le plus tout ce qui voudra, dans un temps ou dans un autre , abjurer la république . Tout parti

dans la Convention qui aura le besoin ou le désir de ce changement y emploiera les constitutionnels ; ils ont de commun avec les révolutionnaires actuels , la crainte de retomber à discrétion sous la monarchie absolue, gouvernée par les princes et les émigrés. Ainsi , ou la république s’affermira , ou la monarchie ne sortira de ses ruines que par le concours des républicains lassés et des constitutionnels.

« Ce serait , monsieur, je Vbus l’assure , prolonger dangereusement les illusions qui ont gouverné les cabinets que de leur offrir aujourd’hui le secours des aristocrates de l’intérieur, celui d’une guerre civile ou d’une révolte; tout cela est moralement impossible.

« Cependant, si la guerre continue, ce serait promettre aux alliés de nouveaux revers ou une longue impuissance à rétablir l’ordre et la royauté en France, que de les encourager à tenter cette restauration , s’ils ne commencent pas par s’assurer un partf dans l’intérieur. Or, ce parti , il faut le chercher, non dans les cendres de l’ancienne monarchie, mais dans les moins mauvaises dispositions de ceux qui , après avoir concouru à la renverser, viendront un jour en refaî*'les éléments. »

L’envoyé de lord Gren ville avait contre les constitutionnels de fortes préventions que renforçaient encore leurs exigences inopportunes; une seconde entrevue eut moins de succès que la première. Ces messieurs refusèrent d’abord nettement de s’aboucher avec un agent anglais. Le scrupule était singulier après de telles ouvertures ; Mallet et Mounier parvinrent à l’écarter, mais M. Wickham, à la vérité très-prononcé royaliste , ne put obtenir aucune des

révélations qu’il avait ordre d’exiger et sans lesquelles son gouvernement refusait de passer outre.

D’ailleurs, des indiscrétions avaient été commises par les agents subalternes; des émissaires suspects étaient intervenus ; l'affaire en tout cas peu avancée avait pris une tournure peu encourageante; on s’était froissé de part et d’autre. M. Wickham rompit les négociations et se retira en déclarant que les modérés étaient simplement des intrigants; d’un autre côté, les auteurs de ce projet et M. Mounier se plaignirent aussi avec vivacité del’agent anglais, et Mallet du Pan, sensiblement affecté de l’issue de celte affaire, où pourtant il n’avait agi qu’en intermédiaire, se promit bien de ne plus accepter de semblables médiations. Une lettre de lui à Th. Lametli, explique nettement la conduite du ministre anglais dans cette négociation.

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